Allégé de quelque 300 pages, La fille sans qualités aurait pu figurer sans difficulté dans mon top 6 de l’année. Malheureusement le texte est encombré d’interminables digressions philosophico-psychologiques qui ne présentent guère d’intérêt. En tout état de cause, elles ne facilitent pas la progression de l’intrigue et, surtout, n’aident pas à comprendre les deux personnages principaux que sont Ada et Alev. De toute manière -et c’est probablement voulu par Juli Zeh, il est vain d’espérer ressentir la moindre empathie envers ces deux-là.
Car que sont-ils en vérité ? Des adolescents HPI ? Des moralistes en herbe ? Nous démontrent-ils qu’en matière de lucidité désespérée sur l’état du monde en général et de la société post-ouest-allemande en particulier « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années » ? Que nenni, et c’est là la grande force de ce roman. Ada et Alev ont certes une maîtrise de la langue impressionnante pour leur âge, surtout quand on la compare aux ânonnements en volapük intégré de leurs successeurs des années 2020. Mais en vérité ces deux brillants sujets ne sont que des phénomènes de foire, très doués pour égrener des logomachies truffées de sophismes et de tautologies mais incapables de construire un discours et un comportement cohérents et matures.
Les seuls propos sensés que Juli Zeh fait tenir à Ada apparaissent, fugitivement, vers le premier tiers du livre, quand celle-ci avoue qu’elle ne comprend « absolument rien à rien. Mais beaucoup plus vite. » Ce qui en définitive nous ramène quelque peu à Socrate et son « Je sais que je ne sais rien ». Et voilà qu’une gamine instable de Bonn s’amène avec ses gros sabots pour enfoncer une porte ouverte depuis vingt-cinq siècles ! J’avoue qu’à plusieurs reprises j’ai soupçonné Juli Zeh de se livrer à une plaisanterie de mauvais goût à l’égard de ses lecteurs. Plusieurs fois en cours de lecture je me suis posé, fort trivialement j’en conviens, cette question un peu bête : « Non mais elle est sérieuse, là ? »
Mais si l’on tient compte du recul dû au temps, La fille sans qualités prend un aspect diablement inquiétant. Ada, née en 1989, appartient à la génération Y : en est-elle emblématique ? Je l’ignore. Je sais simplement qu’il existe chez nous des individus réels issus du même millésime qui colonisent les médias avec la bouffissure de leur vacuité, leur inculture abyssale (bien que, ou parce que… sortis de Sciences Po) et leur certitude d’être un jour du bon côté du manche pour inculquer de gré ou de force au bon peuple les vertus de la pensée unique. Les prophéties sont de la foutaise, les prophètes de tout poil ne sont que des escrocs intellectuels, mais je reconnais que Juli Zeh, avec ce pavé brillant mais qui aurait gagné à moins d’épaisseur, nous adressait il y a déjà une vingtaine d’années un avertissement qu’il ne fallait pas prendre à la légère.