J’ai découvert Sylvain Turner à la lecture de son premier polar, « En mémoire des filles », publié en 2024. C’est donc avec un intérêt particulier que je me suis plongé dans « Maudit refuge », un deuxième polar dans lequel certains personnages du premier opus reprennent du service.
C’est notamment le cas de Mathieu Valois, propriétaire d’une entreprise d’extermination de punaises de lit, de coquerelles, de cafards et de rats, qui contribuera à l’enquête. L’auteur fait également référence au premier roman en mentionnant le beau-frère de l’exterminateur, Bernard Beaupré, dont il a acquis l’entreprise trois ans plus tôt. Ce dernier est alors « détenu à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel » pour avoir « incendié le repère de criminels » [prétexte pour faire intervenir à nouveau les] « Blood Bastards, l’un des gangs les plus redoutables au pays » qui géraient le Paradisio, un salon de massages érotiques du centre-ville où ils exploitaient des jeunes femmes, des mineures pour la plupart, dont la fille unique de Beaupré âgée de 15 ans.
J’ai aussi fait la connaissance d’un nouveau personnage, Lucien Luneau, un ex-journaliste qui publie des billets sur son blogue « L’informateur de Sainte-Madeleine ». Ce deuxième roman m’a permis ainsi de retrouver l’univers de Sylvain Turner, qui conjugue son expérience de poète, de journaliste et d’écrivain à une intrigue policière ancrée dans notre réalité sociale. Le sort des personnes en situation d’itinérance, la crise du logement, les relations tendues avec le voisinage, les incivilités, les actes criminels, la prostitution, les agressions sexuelles commises par des religieux, le crime organisé, les surdoses « de cracks et autres merdes » et un « système de santé [...] incapable de répondre aux besoins de la population en matière de santé mentale » sont autant de sujets d’actualité qui font régulièrement les manchettes.
La première phrase du roman accroche le lecteur :
« Le soleil se lève dans un ciel de carte postale, sur un quartier qui sera bientôt le théâtre de drames humains comme il n’en a jamais connu. »
Dès le départ, l’auteur met en scène les habitués, aux « ventres rebondis », du café la Brûlerie, qui échangent des points de vue parfois divergents sur l’ouverture d’un tel refuge dans « une des plus belles [églises] de Montréal », un lieu que plusieurs ont fréquenté chaque dimanche durant leur enfance. Un mystérieux personnage, bientôt surnommé l’« Assassin du refuge », un tueur en série, décide de prendre les choses en main pour « sauver » son quartier. Il utilise pour ce faire une « arme » novatrice :
« Une drogue de synthèse composite, selon les analyses du Service des drogues dangereuses. De la xylazine, un tranquillisant utilisé en médecine vétérinaire pour le bétail, de la protonitazepyne, un opioïde au moins vingt fois plus puissant que le fentanyl, de l'oxycodone et différents produits chimiques permettant d'en optimiser la biodisponibilité. »
Bien documenté, Sylvain Turner intègre également à son intrigue des éléments techniques, notamment les méthodes de réalisation d’un portrait-robot génétique à partir de l’hémoglobine. De chapitre en chapitre, il s’emploie habilement à brouiller les pistes, en faisant planer les soupçons sur de nombreux individus portant un coton ouaté noir à capuche et une casquette de la même couleur. Le suspense est maintenu jusqu’à un rebondissement final tout à fait inattendu, qui révèle l’identité du véritable coupable.
Dans le chapitre intitulé « Des descentes aux enfers synchronisées », l’auteur donne la parole à deux des personnes sans abri hébergées dans le maudit refuge, les sexagénaires Marcel Michaud et Denise Dufour. Ils racontent comment ils en sont venus à tout perdre, à se retrouver dans la rue et à sombrer dans l’alcool, jusqu’à devoir ramasser des bouteilles et des canettes pour survivre au quotidien. Ces témoignages renforcent la crédibilité du récit et permettent à l’auteur d’ancrer son intrigue policière dans une réalité qui dépasse largement le cadre de la fiction.
« Maudit refuge » est un polar qui amène les lectrices et les lecteurs à interroger leur rapport aux personnes en situation d’itinérance, leurs peurs et leurs préjugés. Il met également en lumière les côtés sombres de la nature humaine et les contradictions d’une société qui, tout en souhaitant venir en aide aux plus démunis, éprouve des difficultés à les accueillir près de chez elle.
Avec ses 30 chapitres aux titres révélateurs répartis sur 225 pages, ce polar d’enquête à caractère social, menée par deux sergents-détectives mal assortis, Cindy Clark et Pierre Prophète, est un véritable tourne-page dont il est difficile de décrocher.
Le style direct et fluide de Sylvain Turner ajoute au plaisir de la lecture. Certaines descriptions de personnages sont de petits chefs-d’œuvre, comme celle-ci du propriétaire d’une discothèque du boulevard Saint-Laurent :
« Le septuagénaire au teint hâlé est vêtu d'une chemise bleu pâle démodée et d'un pantalon beige, couverts de taches. D'impressionnantes bagues en or ornent chacun de ses doigts poilus, et une chaîne aux larges mailles se balance autour de son cou à la peau flasque. Il dégage une puanteur corporelle que le parfum musqué de son après-rasage ne parvient pas à cacher, comme s'il avait commencé à se décomposer de l'intérieur. Dès que la sergente-détective pose les yeux sur lui, elle est frappée par sa maigreur, celle d'un cancéreux sur le point de perdre son combat contre la maladie. Son crâne parsemé de taches de vieillesse est ceint d'une couronne grise peu fournie, alors que dans l'ombre produite par son nez rappelant le bec d'un rapace tremble une moustache jaunie par la nicotine. Sous ses épais sourcils brillent des yeux de serpent d'un vert jaune, qui s'agencent à merveille aux cernes violacés bordés de points noirs s'étendant jusqu'au milieu de son visage. »
Le tic de langage à la française « du coup » revient dans certains dialogues et m’a paru moins naturel dans la bouche de personnages québécois. J’ai aussi eu quelques réserves quant à la crédibilité de deux scènes : celle où, le soir de l’Halloween, on poursuit celui qu’on croit être le coupable alors que celui-ci porte une tenue vestimentaire différente de celle du tueur, et celle de la rencontre dans un restaurant, où le coupable ne semble pas remarquer plusieurs personnes qu’il connaît ou a connues.
En conclusion, je me permets de citer cette appréciation de Norbert Spehner, qui résume bien mon impression de lecture :
« C'est une histoire captivante, au rythme fluide (ça se lit comme un charme), portée par une écriture soignée, efficace, au registre varié, allant du poétique au populaire, et peuplée de personnages colorés, oh combien humains, souvent pittoresques ou repoussants (...).
Ce roman confirme une fois de plus le talent de conteur de Sylvain Turner. »