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Que la vérité tombe

De Stéphane Ledien

Chroniqué par Michel Roberge
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Je ne connaissais pas Eddy Barcot, le personnage que Stéphane Ledien avait dévoilé en 2015 dans un polar intitulé « Sur ses gardes » que je n’avais pas lu et dont l’auteur avait parlé lors d’un entretien à « Quelques nuances... d’auteur,e,s de polars », en 2026, à la Librairie La Liberté de Québec.

 

Je l’ai découvert dans une nouvelle aventure enlevante qui se déroule deux ans plus tard, dans « Que la vérité tombe », un tourne-page qui m’a tenu en haleine pendant deux jours. Ce polar d’espionnage multiplie les rebondissements et met en scène une galerie de personnages secondaires typiques du genre : agents des services secrets, policiers, mafieux, fier-à-bras et taupes... L’auteur nous livre un récit habilement construit et réaliste, au point que je me demande s’il a déjà fréquenté le milieu dans lequel il plonge son protagoniste. On y retrouve également quelques personnages du roman précédent, dont son amie Malika et le journaliste Rafik.

 

Au cœur de cette histoire se trouve la manipulation de l’information à laquelle Eddy Barcot est confronté. Lui-même narrateur, il est considéré par plusieurs comme un « emmerdeur en puissance » et en prend plein la gueule à plusieurs reprises. La trame dramatique se déroule dans un univers où rien ne semble tout à fait ce qu’il paraît, sur fond de réseaux criminels, de secrets stratégiques, de gisements d’uranium, d’attentats dits « terroristes » et d’intérêts politiques. Les coulisses du milieu de l’espionnage et le contexte de septembre 2001 contribuent à créer une atmosphère tendue autour de cette quête complexe de la vérité.

 

L’écriture de Stéphane Ledien est très efficace et contribue à soutenir le rythme du récit : 66 chapitres en 265 pages, des rebondissements jusque dans l’épilogue, des révélations distillées au compte-gouttes et des scènes d’affrontement très réalistes. Le tout est rédigé dans un style très cinématographique, comme en témoignent ces extraits :

 

« En chemin, les lumières des immeubles de bureaux m’avaient à moitié réveillé. Des deux côtés de l’Hudson, elles formaient un milliard d’étoiles qui, suspendues aux parois de verre, faisaient de grandes percées dans les ténèbres de cendre et de fumée toujours toxiques. »

 

« De loin, il avait la tête d’un Bogart lessivé, celui des mauvais jours. De près, ça ressemblait plus à un ex-détenu qu’on aurait passé à l’épluche-patates. »

 

« La pluie fouette de plus belle les trottoirs. [...] Dix secondes sous ce torrent suffiront à me transformer en serpillière. »

 

« Cheveux épais et bouclés, sourcils broussailleux ; un vague air de Michel Constantin et d’une époque du cinéma français que les moins de trente ans ne peuvent le connaître. »

 

Rien d’étonnant quand on connaît la culture de l’auteur et son intérêt pour le septième art. Les références à des films et à leurs artisans sont nombreuses et s’intègrent à certaines scènes. Le roman fait également quelques clins d’œil à des œuvres littéraires, à de célèbres polaristes et... au capitaine Haddock.

 

L’écriture d’un tel roman exige une recherche documentaire imposante. Stéphane Ledien semble s’être particulièrement investi dans la documentation, qu’il s’agisse d’identifier les principales mosquées de la Grosse Pomme, de présenter différents systèmes d’information, de démêler la panoplie d’organisations françaises et étatsuniennes dont les acronymes sont expliqués dans des notes de bas de page (FEMA, DoD, DRM, OCME...) ou de nommer différents types d’armes (Zastava M88, Tokarev TT33, Parabellum, AR-15). Une référence à la Caisse de dépôt et placement du Québec vient aussi nous rappeler que l’intrigue n’est pas sans écho dans notre coin de pays.

 

C’est souvent le cas, la lecture de ce roman a contribué à parfaire mes connaissances, comme en témoignent les passages suivants :

 

« Tu sauras qu’en France, la moitié des documents classifiés sont liés au ministère responsable de l’énergie. Pas à celui de la Défense ou de l’Intérieur. »

 

À propos de la Stéganographie :

 

« On dissimule dans un fichier texte ou image des messages secrets. Y en a qui bricolent ça en collant le fichier caché après les données de fin de l’image. Ici, la personne a dû utiliser un logiciel comme S-Tools ou Steghide. On disperse les octets du fichier directement à l’intérieur de données de couleur des pixels de l’image. »

 

Et que jeter une poignée de terre dans la fosse d’un cercueil « est une pratique chez les protestants ».

 

J’ai aussi relevé quelques passages qui m’ont fait sourire ou que j’ai trouvés particulièrement savoureux :

 

« J’avais tellement envie de dormir que j’enviais le ronflement de la ventilation. »

 

« Accent sudiste. J’aurais pu accrocher un stetson sur le bout de sa langue. »

 

« Si ça t’amuse de chercher une aiguille de pin dans une forêt de sapins », une adaptation forestière de la célèbre locution verbale champêtre.

 

« Un Coca et une grande frite, avec ça ? », un clin d’œil à l’expression québécoise « Un chausson, avec ça ? »

 

En somme, « Que la vérité tombe » est un polar d’espionnage qui s’appuie sur un contexte historique marquant pour nous plonger dans une intrigue où Stéphane Ledien nous rappelle que la vérité n’est pas toujours celle que l’on nous présente et que chercher à la découvrir peut devenir une entreprise périlleuse.


Publié le 12/10/2026