La présentation de l’éditeur ( elle est reproduite à la fin de cette chronique ) exprime bien l’objet de cet essai où il n’est finalement pas question de luttes sociales comme le fait croire le titre. Il résume la thèse de l’auteure soutenue en 2023 et intitulée « Roman noir et critique social : réel et violence dans le néo-polar ( après mai 1968 ».
Sybila Guéneau illustre son propos sur le néo-polar en évoquant plusieurs auteurs de ce mouvement littéraire apparu après les évènements de mai 1968 et qui ne subsiste aujourd’hui que par son influence dans le roman noir. Une large place est consacrée à Jean-Patrick Manchette, sans doute le fondateur de ce mouvement et premier utilisateur du mot « néo-polar ». A ses côtés figurent Hervé Prudon, Pierre Siniac, Thierry Jonquet, Jean Vautrin, Jean-Bernard Pouy et Frédéric Fajardie et l’auteure illustre son propos en s’appuyant sur un large corpus de leurs romans. Le portrait de cette génération est fait dans la partie I .
Le néo-polar est une critique des évolutions sociétales et des politiques ( la gauche n’est pas épargnée) : c’est l’objet de la partie III dont le titre est «Noir politique ou politique du noir ». L’utilisation de nouveaux codes littéraires est aussi un marqueur essentiel de ce mouvement et cela permet d’y inclure un auteur comme A.D.G. connu pour ses opinions réactionnaires. Les styles novateurs du néo-polar sont étudiés dans la partie II, bien nommée « Le néo-polar : une plongée en mots troubles
L’essai de Sybila Guéneau est court ( à peine plus de 200 pages ) avec le soucis constant de rester vulgarisateur ce qui le rend abordable pour les néophytes. L’index général et une table des matières pointant avec pertinence les points essentiels, facilitent la consultation de cet essai pour s’y référer ultérieurement.
A noter en fin d’ouvrage quelques pages passionnantes consacrées à la mise en perspective du néo-polar et du mouvement punk qui s’inscrivent tous les deux dans la contestation politique et la rupture contre-culturelle.
Sybila GUÉNEAU – Roman noir et lutte sociale . Parution le 7 mai 2026, Éditions Agone. ISBN 9782748906219.
Présentation éditeur : « Le roman néo-polar ne doit rien cacher de la violence, de l’outrance et de la perversité de l’époque. Il est revendiqué comme un “mauvais genre”, développant une esthétique du sordide et du cynique au service d’une critique radicale de la société. À la fois violent, satirique, nihiliste, novateur, ironique, troublant, nauséeux et résolument critique, le néo-polar représente une rupture au sein du paysage littéraire littérature.
Même s’il fut plus punk que gauchiste, plus noir que rouge, plus nihiliste que progressiste, le néo-polar aura inventé de nouvelles manières d’exprimer le dégoût d’une société en déliquescence, en rejetant l’hédonisme consumériste des années 1980. Ses auteurs auront rappelé que le roman policier peut servir à sonder les tourments et les tumultes du monde, et à les entrevoir avec plus de clarté. Si le néo-polar est aujourd’hui quelque peu oublié, c’est peut-être parce que, dans ses pages, la littérature noire ne se réduit pas à un divertissement transgressif : elle est la souffrance d’une société qu’il aurait fallu changer. »
Derrière l’appellation de « néo-polar » se cache toute la dimension sociale de ce mouvement : basé sur le quotidien, sur la question du « pourquoi on tue » plutôt que du « comment on tue », les livres de ce mouvement ont déplacé le curseur : l’engagement politique de leurs auteurs et autrices est indissociable de leurs écritures.
Pourquoi néo ? Parce qu’il s’agit de rompre avec les codes du roman noir « classique » (structure d’enquête, personnage de détective, résolution finale, stéréotypes, etc.), et de porter sur la société un regard critique marqué par les idéologies d’extrême gauche.
Nous sommes juste après Mai 68, et le néo-polar va s’inscrire dans une tradition de réalisme critique : il s’agit d’exposer, par la fiction criminelle, les parts d’ombre de la société, et sa violence. En outre, digne héritier de son temps, ce mouvement brouille la limite entre « populaire » et « légitime ».
Mais alors, le néo-polar : un roman noir de gauche ? Pour dépasser cette définition simpliste Sybila Gueneau parle de « politique du désespoir ». En effet, ses auteurs mettent un point d’honneur à se distancier d’une gauche qui aurait trahi et dont ils ne manquent pas de faire une critique acerbe. À ce titre, le néo-polar est bien une politique du désespoir, et une poétique de l’échec.
L’autrice de ne se cantonne pas à l’époque : en prenant en compte les implications actuelles de son étude, elle la conclue en comparant le néo-polar au polar français contemporain. Les auteurs du second rejettent l’influence du premier et son gauchisme. Et s’ils continuent d’exploiter les représentations de la violence et des corps, c’est surtout la mise à distance de tout engagement politique qui caractérise les auteurs contemporains.