Arrivée d'Ana 2.0 (toujours extrait du roman en gestation : Presque) (tps de lecture : 1'35")

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          Le camion, une tapissière blanche très sale, est arrivé très tôt. Je le guettais. Il s’est garé sur la place, il a coupé ses feux et puis plus rien pendant dix bonnes minutes. Quand on sait depuis la première seconde qu’il y en aura pour dix minutes, ce n’est pas de problème, c’est de ne pas avoir su qui exaspère, qui fait qu’on n’en voie pas le bout. De derrière les stores de la salle à manger, à ne pas en voir le bout, j’étais exaspéré. Finalement, la portière s’est ouverte et le chauffeur est apparu. Un parfait spécimen de livreur, sans rien qui détone ni ne surprenne. Il s’est rendu à l’arrière du camion, tranquillement, et il a pressé un bouton. Je connaissais sa voix pour l’avoir entendue sur mon répondeur. Le hayon s’est mis en mouvement avec un râle hydraulique et têtu, le même que celui de tous les hayons de l’univers, j’imagine. Le livreur avait appelé la veille pour annoncer l’heure de son arrivée. Une fois le hayon sorti de dessous le camion, le gars l’a déplié et y est monté. Il avait un accent prononcé de la très banlieue parisienne. Il a remonté du peu qu’il pouvait le rideau coulissant, juste de quoi attraper une télécommande jaune. La plateforme et lui se sont élevés jusqu’à une hauteur où il a pu finir de relever le rideau. Et là, je l’ai vue! Une caisse plus grande que les autres, en bois de sapin, comme celle dans la loge d’Achilléa. Le type a glissé son transpalette dessous et l’a ramenée sur le hayon. Les Chinois avaient revu leur slogan. «Truebotix, Hangzhou, China. Never come home to an empty house again. Your ideal partner is waiting, ready to listen to every word», mais toujours en rouge dans le même pochoir.

 

            «Bonjour! Dites donc, ça pèse un âne mort ce truc! C’est quoi là-dedans?» Je sais que les réparties, ce n’est pas mon truc. Après coup, le soir dans mon lit, les poings serrés et tous les muscles de mon corps crispés, je me rappelle la scène, je me rejoue le film et les répliques jaillissent littéralement de ma bouche, incroyables, drôles et piquantes. Spécialement piquantes. Mais dans la vraie vie, je sais que si je dois compter sur ma faconde, je vais me ramasser. Pour éviter ça, j’anticipe. Je savais qu’il me poserait cette question alors, j’avais anticipé la réponse.

— C’est une sculpture faite par un artiste chinois. Elle représente une personne décédée de ma famille. 

— Ah bon? Une sculpture ready to listen to every word? m’a-t-il répondu du tac au tac avec son accent de Bobigny.

— …

— Je la pose où, la… sculpture?

— Dans le garage, ça va, merci, je me débrouillerai. 

 

Correction :

            La tribu n’était pas encore levée quand le camion finit par arriver. Après une bonne dizaine de minutes, il en sortit un spécimen de livreur, sans rien qui détone ni ne surprenne, qui se dirigea vers l’arrière pour tranquillement relever le rideau coulissant, grimper et glisser un transpalette sous la caisse à claire-voie, la plus haute du chargement, en bois de sapin, la même que celle dans la loge d’Helena. Une minute plus tard, le colis était devant la porte.

 

Engineered for Ecstasy, En pleine poire !

 

M’imaginant qu’on aurait pu me poser des questions gênantes lors de la livraison, j’avais anticipé des réponses, mais le chauffeur, trop pressé sans doute, s’était contenté de me présenter une tablette, son index enjoignant au mien l’endroit où fallait signer. On ne s’emmerde plus avec des stylos et des papiers de nos jours, il suffit de dessiner un gribouillis avec le bout du doigt et tout le monde est content. Le chauffeur sembla l’être en tout cas puisqu’il fourra l’écran dans sa poche et, sans écouter l’alibi bidon que je bredouillais, me salua, deux doigts sur sa tempe, et tourna les talons.

        


Publié le 02/04/2026 / 10 lectures
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