Au bal des ombres mortifères

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Elles se réunissent, qu’il pleuve ou qu’il vente, lors d’une nuit en apparence banale, au cœur de l’été, toujours à la même date : le 7 juillet.

Elles attendent minuit. C’est plus classe.

L’heure du crime, mais également celle du bal des ombres mortifères.

Qui sont-elles ?

D’abord, je dois vous situer la scène. Le château de Jonchères, en ruine parce que vieux, très vieux – sa construction date du XIe siècle. Au pied du donjon dont le sommet, à peiné érodé, résiste au temps qui passe tellement plus vite que le Cévenol.

Tant de baronnies l’ont aidé à tenir debout, au fil des siècles. Mais c’est le seigneur Gilles de Rauret qui a réussi à piéger les Anglais, motivant la fin de la Guerre de Cent Ans, ensuite les Sarrasins, repoussés à la suite d’un lâcher de cochons, propulsés vivants par-dessus les remparts grâce à des catapultes.

Les ombres… plutôt des fantômes d’ombres.

Ce sont les soldats condamnés à mort après qu’ils avaient déserté, par un souterrain, le château assiégé.

Ils avaient été piégés. Un homme d’armes montait la garde devant la sortie du passage secret.

On ignore qui l’avait creusé, mais bon, il se murmurait que c’étaient forcément des prisonniers, puisque le départ coïncidait avec l’arrivée dans les oubliettes.

Ce 7 juillet, un mortel campait à proximité du vieux castel alors que c’était interdit. Le ciel, mitraillé d’étoiles, chapiteau des insomniaques, enivrait quiconque l’admirait, espérant discerner la lune dont le dernier croissant évoquait un hameçon. Véhiculée par les pêcheurs, une légende disait que, cette nuit-là, les truites ne dormaient que d’un œil, ce reflet crochu fouillant jusqu’au fond des eaux troublées afin de les dénicher.

 

Et ce campeur, c’était moi.

 

Mais allons plutôt faire un tour du côté de la genèse de l’histoire.

 

*

 

Tout a commencé au cours d’un matin de juillet. La fête nationale approchait. L’air puait déjà le pétard mouillé. Les enfants couraient dans les rues, humant l’air, leurs mains plaquées sur les oreilles afin de s’isoler des détonations.

J’étais songeur, accoudé au comptoir du bar où j’avais l’habitude de boire l’apéro. Je ne sursautais même pas. Francis, le garçon, s’inquiétait de voir le glaçon fondre, comme trempé dans l’eau chaude, et noyer mon pastis. J’ai immédiatement capté son regard. C’est le moment qu’il choisit pour me taquiner.

« Ça vous est déjà arrivé de tartiner une biscotte avec du  beurre laissé au soleil ? »

« Je ne mange que du pain. »

« Vous avez toujours réponse à tout. »

« Ça m’évite de passer pour un ignorant. »

« Vous qui bossez dans une libraire, un ignorant ? »

« Je ne lis jamais les livres que je vends. »

« Et moi, je ne bois pas d’alcool. »

« Bienvenue au club. »

Nous gloussâmes.

Un homme entra, voûté comme s’il trimbalait toute la misère du monde sur ses épaules. Il se redressa soudain.

« Rien que l’odeur me donne soif. »

Il s’installa à côté de moi et, même assis, me parut grand. Ce fut comme si, en se pliant, il prenait de la hauteur. Le paradoxe m’éclaboussa.

Francis se pencha vers lui.

« Qu’est-ce que je vous sers ? »

« De quoi me bourrer la gueule. »

« Vous fêtez quelque chose ? » ai-je osé.

« Oui. J’ai gagné au loto. »

Francis ricana.

« Ne l’écoutez pas ! Il gagne tous les jours. Même lorsqu’il n’y a pas de tirage. »

« Pas bien de mentir. » lui dis-je.

« Un jour, je gagnerai pour de bon, et j’offrirai à boire à tout le canton. Et toi, Francis, il te faudra embaucher pour nous servir. »

« Je m’en fous, ce n’est pas moi, le patron. »

Il passa un coup de chiffon, vite fait, sur le comptoir.

« Monsieur Buttin, ici présent, fait tout à l’envers. Il part de chez lui passablement éméché, et boit de l’eau dans un bar. Je me demande s’il n’a pas le cœur à droite. »

« Mon miroir le prétend, pourtant il n’est pas cardiologue. Sept ans de malheur si je fais un infarctus en me rasant. »

« Ce n’est pas rigolo. »

« Tu as raison. Sers-moi plutôt un Vittel ! »

« Grand verre ? »

« Comme d’habitude. »

« Et vous avez fêté quoi, chez vous, si vous avez menti ? » lui demandai-je afin de ne pas me montrer hermétique à son humour.

« J’ai gagné un pari. »

Francis est intervenu, m’empêchant de poser d’autres questions…

« Encore cette histoire de bal des ombres. Vous y êtes encore allé ? Ça fait combien d’années que vous les espionnez, en vain. »

« Cette fois, j’ai tout vu. »

« Vous pouvez le prouver ? »

« J’ai pris des photos. »

« Et vous n’avez pas été repéré ? »

« Si. Mais les ombres sont lentes. Elles ne courent plus, elles se contentent de piétiner. C’est leur façon de danser. On sent bien qu’elles étaient reliées à des talons, autrefois. »

J’ai regardé Francis qui me parut sérieux.

« Et le pari, c’était avec qui ? Toujours votre frère ? »

« Non. Lui, il est médium. Il me croit. Avec un mec, sur Internet. Va falloir que je lui transmette les clichés. »

« Il va vous payer comment ? »

« Nous n’avons pas parié de l’argent. »

« Quoi donc, alors ? »

« Rien de spécial. Il reconnaîtra, maintenant, que j’avais raison. Il y a bien des ombres qui dansent au clair de lune, au pied du donjon. Ce château recèle tant de mystères… »

« Et aucun trésor. » ajouta Francis.

Je n’en crus point mes oreilles. J’en avais oublié de boire mon verre. Le glaçon, en fondant, avait noyé le pastis. Même l’odeur s’était estompée.

« Si seulement l’iceberg qui a coulé le Titanic avait fait pareil… Céline Dion se serait abstenue de nous casser les oreilles. »

J’ai ri si fort que j’ai postillonné. Un tir de chevrotine.

Monsieur Buttin a soudain vidé son verre et l’a retourné sur le comptoir.

« J’étais doué au bonneteau, jadis. Maintenant, je vais vous laisser, car j’ai grand faim ! »

Il quitta le bar et nous fit un signe amical de la main en joignant le geste à la parole.

« A la prochaine ! »

« Il n’a pas payé. » risquai-je.

« Pas grave. Il reviendra régler son ardoise. Il a une meilleure mémoire qu’un disque dur. Et il est d’une honnêteté maladive. »

« Sinon, tu crois ce qu’il dit ? C’est vrai, cette histoire d’ombres qui dansent au clair de lune ? Je n’en ai jamais entendu parler. »

« Il faut dire qu’ici, on a toujours peur de faire pleuvoir si on fait du bruit. »

« C’est vrai que le boucan, ça attire la foudre. »

« Comme vous dites. Et je suis sûr que les météorologues passent un disque de Céline Dion, le matin, lorsqu’ils ouvrent la fenêtre et constatent que leurs prévisions négatives sont fausses ! »

« La pauvre… décidément… »

« J’ai fait l’école du rire avant d’apprendre à servir à boire. »

J’ai bu un second pastis et j’ai regagné mes pénates, un sourire satisfait au coin des lèvres. Je suis allé m’acheter une quiche. J’avais l’estomac dans les talons. Et mon ombre commençait à tirer sur sa laisse.

 

*

 

Le lendemain, le petit monde du bar où Francis menait la danse bascula dans le deuil. On en oublia de sucrer le café. Le commis du boucher, troublé, commanda un thé.

Monsieur Buttin avait été assassiné, au cours de la nuit, chez lui. Egorgé dans son lit, pendant son sommeil. Les murs de sa chambre avaient été badigeonnés de son sang. Aucun message en lettres dégoulinantes. Le corps avait été découvert grâce à un voisin réveillé par un cri, un quart d’heure plus tôt. La porte avait été défoncée par des pompiers appelés en renfort.

Langogne, trois mille âmes, au cœur de la Margeride, était en effervescence. Le bruit, sinistre et rare, courait d’une boulangerie à l’autre. Les épouses des gendarmes de service étaient bavardes.

Le garçon avait les mains tremblotantes, il était incapable de servir à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau.

« Je l’aimais bien, cet homme. Il jonglait avec la chance. Elle ne lui a pas souri, cette fois. J’ai remarqué que vous avez été rarement ensemble… Il a suffi d’une fois… »

« Tu crois que je suis responsable de sa poisse ? »

« Non, bien sur. Mais ce n’est pas de la poisse. Il a provoqué une puissance qui le dépassait. »

« Tu crois à son histoire ? »

« Tout le monde y croit, à Langogne… Pas vous ? »

« Je n’étais même pas au courant de cette légende. »

« Vous voyez ? Vous dites : légende. »

« Reconnais que c’est dur à avaler, des ombres qui se réunissent à la même date, tous les ans, pour organiser une boum d’outre-tombe. »

« C’est vrai. Personnellement, je doute juste de la date. Je pense même qu’elles se réunissent quand elles en ont envie. »

Je me suis bien gardé de hausser les épaules.

« Si tu le dis. »

« Vous voulez boire quelque chose ? »

« Plus maintenant, merci. Peut-être demain. »

Et je suis parti. Je n’ai pas eu droit au petit signe de la main. Il avait la tête ailleurs. Moi aussi.

 

Instinctivement, guidé par l’âme d’un détective parmi tous ceux dont je me repaissais, autrefois, quand lire était ma passion première, je me suis rendu chez le voisin de monsieur Buttin. J’avais une chance sur deux pour tomber sur le bon numéro et, bien sûr, j’ai visé à côté.

C’est une femme qui habitait là. Elle avait, m’a-t-il semblé, mis l’amabilité au rang d’option dès la naissance.

Je m’en suis voulu de ne pas m’être renseigné auprès de Francis. Je détestais être rabroué par une inconnue. Je n’étais pas un bon détective. Un débutant. J’étais puni d’avoir troqué la littérature populaire contre la mélomanie.

Je me suis mis à siffloter un air du pays, histoire de me détendre. Je n’ai point imité les oiseaux longtemps. J’ai rengainé ma flûte.

J’ai toqué à la seconde porte.

Là, j’ai été bien reçu. Je m’étais présenté comme étant un ami de monsieur Buttin.

« Il n’arrêtait pas dire qu’il allait espionner les ombres mortifères. Il m’en a parlé alors que nous étions que voisins. Il était tout excité. Je lui ai dit qu’elles portaient malheur, que je connaissais quelqu’un qui avait perdu la vie à vouloir les surprendre pendant leur sabbat. Il n’écoutait personne. »

« Leur sabbat, dites-vous ? Mais j’ai cru comprendre qu’il n’y avait que des fantômes de soldats déserteurs. »

« Ce ne sont pas des fantômes, ce sont réellement des ombres. Elles rampent. »

« Vous les avez vues ? »

« C’est avec moi qu’il a fait le pari. »

« Le pari de vous imiter, c’est ça ? »

« Voilà. Sauf que moi, c’est le hasard qui m’a mis sur leur chemin. »

« Vous campiez ? » lançai-je dans un grand sourire.

« Comment le savez-vous ? Vous étiez là ? »

« Je ne sors jamais après la tombée de la nuit. Et c’est à dix kilomètres d’ici, en Haute-Loire. J’ai dit ça sur le ton de l’humour. »

« Je m’en doute. Le hasard fait bien les choses. Vous devriez jouer à la roulette russe. Je connais un type qui a fait un pacte avec le Diable. Il voulait se suicider et il lui est apparu. Comme le génie de la lampe. Il lui a tendu un révolver et lui a proposé un deal : si, au bout de sept tentatives, il est encore en vie, il lui prolongerait la vie de sept ans. »

« Vous êtes en train de plaisanter, là, n’est-ce-pas ? »

« Pas du tout ! »

« Vous êtes médium, c’est ça ? »

« Oui. J’ai essayé de communiquer avec les ombres. Elles en veulent au monde entier. J’ai bien cru qu’elles allaient me faire la peau. »

« Vous croyez que l’une d’elles a pu s’en prendre à monsieur Buttin afin d’éliminer un témoin gênant ? » 

« Et pourquoi m’ont-elles épargné, alors ? »

« Justement parce que vous êtes médium. »

« Dites-moi, c’est la police qui vous envoie ? »

« Je n’aime pas les flics. Et puis, ce sont des gendarmes… rien à voir. Vous n’êtes pas d’ici… je me trompe ? »

« Non. Je viens du sud. J’ai renoncé au soleil. Et la tranquillité d’esprit me comble, ici. J’ai fui les fantômes. Mais ils sont en  train de me rattraper. »

 

Après avoir pris congé, j’ai marché de longues minutes, sur le boulevard, en songeant à l’idée qui avait germé pendant notre discussion. Je m’étais garé loin, j’ai donc eu le temps de la mitonner.

Influencé par mon hôte, j’avais prévu d’aller camper à proximité du vieux château. Peu importait si les ombres attendaient l’année prochaine pour remettre le couvert.

C’était interdit, mais bon, je savais me faire petit. Et puis, si les miracles existent, la première nuit serait la bonne.

Une fois à bord de ma voiture, j’ai réalisé que j’ignorais comment s’appelait le voisin de monsieur Buttin. Je n’avais même pas eu le réflexe de regarder la plaque, à côté de la sonnette.

J’ai repensé à la femme revêche et j’ai dodeliné de la tête. Pas l’air d’avoir la conscience tranquille, cette bonne dame.

Je me mis à fabuler. Elle était la bergère qui réunissait le troupeau chaque 7 juillet depuis une éternité.

« Il te faut l’avoir à l’œil. ».

Je soliloque quand une idée me hante.

Un mouvement dans mon rétroviseur et elle était là, traversant en dehors des clous, loin de chez elle, comme si elle m’avait suivi et me narguait, maintenant.

Je me suis ébroué et j’ai démarré.

« Fantasmer crée des mirages. » me suis-je dit.

 

*

 

J’ai utilisé une tente dont je ne me servais plus depuis des lustres. Je suis allé la chercher au fond du garage, jetant un œil nostalgique à mon attirail de pêche dont les hameçons ne crochaient plus que des souvenirs de combats déséquilibrés – avec moi, les truites gagnaient souvent.

Je ne comptais pas m’éterniser, au pied du donjon, avec les courants d’air chassant en rase-mottes. Nous étions en été, mais par ici, il y avait dix à quinze degrés de différence entre le jour et la nuit. La dernière fois où j’avais dormi à la belle étoile, la canicule avait transformé le champ en sol vitrifié, et j’avais dû batailler ferme pour enfoncer les piquets dans la terre dure comme de la pierre.

« Et si tu te fais choper par les gendarmes ? »

« Je leur dirai que je ne suis pas d’ici. Que je n’ai pas vu le panneau interdisant de bivouaquer à proximité du château. Et comme je n’ai pas le matos pour faire du feu… »

Mon sac à dos était bourré de viennoiseries, toutes achetées chez la boulangère, Thérèse, dont j’aimais la façon de rendre la monnaie. Elle se débrouillait toujours pour me caresser la main.

« Ne rêve pas, elle fait ça à tout le monde. Même aux femmes ! »

A peine arrivé, j’avais déjà prévu de ne rester qu’une nuit. Je m’étais vautré dans le fantasme, mais sur place, mon idée commençait à faire long feu. J’ai redouté la tombée de la nuit, avec ces pipistrelles dont la petite taille sauvait le côté gothique. A peine plus grandes que des papillons de nuit, oui.

« T’aurais préféré des vampires ? »

 

J’ai reçu la plus inattendue des visites, alors que je venais de rendre ma tente hermétique grâce à une fermeture Eclair qui grinça méchamment dans le crépuscule finissant. Dehors, les degrés dégringolaient – la pente était rude – et l’orage menaçait, au-delà des gorges, vers l’ouest. Si près de l’Allier, c’était dans la logique des choses. J’avais amené ma doudoune. Un renard était venu flairer mon minuscule chapiteau. J’ai imité le grondement d’un chien de garde et il est parti.

« Et tu n’es même pas étonné qu’il apparaisse en ombre chinoise ? Tu sais ce que ça signifie ? Tu n’avais pas pensé à ce détail, n’est-ce pas ? Ce n’est pas la lune, ni la clarté des étoiles. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que tu t’es fait avoir comme un bleu ! Le bal des ombres mortifères… c’est une légende ! Un attrape-touristes ! Et Francis qui participe à cette mascarade… »

« Mais… je ne suis pas un touriste. »

« Non, mais tu n’attendais que ça pour te prendre pour un détective. Va falloir que tu reconnaisses que ton enquête de voisinage fait chou blanc. »

Un réverbère diffusait un faisceau de lumière qui balayait les ruines telle la lentille d’un phare. Il était caché par le feuillage d’un arbre penché. Seule la tête se montrait, au sommet d’un cou aussi long que celui d’un diplodocus.

« A quoi ça sert d’illuminer de vieilles pierres ? »

 

J’avoue que ce renard m’avait bien aidé à redescendre sur terre. Moi, qui avais pour habitude de soliloquer, voilà qu’un invité surprise squattait mon esprit. Comment l’inviter à dégager sans être violent ? En m’efforçant de ne plus solliciter le « régional de l’étape ». Je voulais être seul avec ma conscience. J’allais devoir faire comme si je n’en avais plus. Son alter ego disparaîtrait naturellement.

Je me suis mis à siffloter, au risque de signer ma présence sur cette herbe rase que tant de touristes piétinaient avant d’avoir le droit de franchir la barrière des éboulis pour visiter les ruines.

Ne plus penser à voix haute me plongea dans une somnolence d’ado en fin de cours. Je suis passé du souffle au silence. J’avais pris de l’âge, je me suis endormi pour de bon.

J’ai rêvé.

J’étais un enfant. La classe était attentive, l’instituteur nous racontait une histoire, il fallait trouver le méchant. Le gentil avait été assassiné.

« Moi, moi, monsieur. Je sais qui l’a tué ! »

« Et tu sais pourquoi, j’espère… »

« Je ne sais pas, non. »

« Alors comment peux-tu affirmer une telle accusation ? »

« Parce que je l’ai vu. »

« Tu as été témoin ? »

« Non. J’ai su instinctivement que c’était lui. Comme si je le voyais. »

« Tu l’as vu sans le voir. Original. Mais ça ne prouve rien. Je te connais, Franck. Tu ne pourras pas dire au juge que ton intuition ne te trompe jamais. »

Des bruits de pas m’ont réveillé. J’étais en train de revivre un épisode de ma vie d’écolier. C’est mon père qui m’avait dit, un jour : « Moi, si j’avais ton intuition, je voudrais devenir flic ou détective. »

Le soir, nous regardions en famille des séries policières, à la télé, et je devinais toujours qui était ce satané coupable. Hélas, j’étais bien incapable d’expliquer pour quel mobile.

Les pas se rapprochaient.

Une autre ombre chinoise…

Bipède.

J’ai immédiatement rouvert les yeux.

« Vous voyez bien que je suis utile, c’est moi qui vous ai réveillé. Vous êtes peut-être en danger. Vous me remercierez plus tard. »

Le squatteur mentait.

J’ai évité le retour du « régional de l’étape » en me redressant d’un bond. Une fois dehors, je suis tombé nez à nez avec une femme.

« Qui êtes-vous ? »

« Et vous ? »

« Mon Dieu, mais… »

Dans le clair-obscur, je l’ai reconnue à sa voix.

« Vous êtes la voisine de monsieur Buttin ! Si je m’attendais… »

« Et moi donc. »

Il y eut un long silence. Le cri d’une hulotte le troubla.

« Pas la peine d’insister, elles ne viendront pas, ce soir. »

« Comment savez-vous ça, vous ? Et puis, que faites-vous là ? Moi, j’y suis pour assister au spectacle, mais vous… »

« Je le sais parce que c’est moi qui les fais venir. De temps en temps, elles ont besoin de se dégourdir les pattes. »

« Vous vous foutez de moi ? »

« Un peu. »

« Vous voulez bien m’expliquer ? »

« Vous m’invitez à entrer ? »

« Il faudra se serrer. »

Elle m’a devancé comme si elle était chez elle.

Elle était parfumée à l’excès, mais ce n’était point désagréable. Je l’avais imaginée plus âgée. Probablement parce qu’elle avait été glaciale, la veille. Je me suis demandé si elle n’avait pas un peu rajeuni, comme moi, tout à l’heure. Ne m’étais-je pas redressé sans faire craquer mes articulations.

Nous nous sommes assis en tailleur, face à face, comme des étudiants sur le point d’échanger sur les sujets du BAC de cette année.

« Maintenant, je crains d’être obligée de vous dire la vérité sur ma présence ici. »

« Ne vous en privez surtout pas ! Je suis toute ouïe. »

« Je m’appelle Miranda Prince. Oui, je sais, mon nom fait sourire. Je suis de la maison poulaga. Lorsque vous êtes venu, hier, je n’étais pas d’humeur. »

« J’ai vu. »

« Je n’habite pas là. J’y étais en planque. J’espionnais monsieur Buttin. »

J’ai cru avoir mal entendu. Elle l’a remarqué, elle a répété.

« Faut-il donc que je trisse ? »

« Non, non, madame Cyrano. »

 

*

 

« Je ne comprends pas. Il fréquentait le même bar que moi. C’était un brave type, d’après le garçon. Je le voyais rarement, mais il m’a semblé inoffensif. »

« Il cachait bien son jeu. »

« Il devait prendre des cours de comédie par correspondance. »

Elle a souri. Elle était ravissante, à la lueur de ma lampe torche. Un vrai couple de conspirateurs.

« Et vous le soupçonniez de quoi ? »

En même temps, je me disais que mon intuition m’avait abandonné.

« De préparer un sale coup. Une bande rivale se réunit devant le donjon pour monter des coups. Le réverbère leur est très utile. Moi, à leur place, j’aurais attendu la pleine lune. »

« Et monsieur Buttin, qui ne s’appelle pas Buttin, était là, en embuscade, pour s’aligner sur le coup préparé par les autres. »

« Pas du tout. Vous feriez un très mauvais détective. »

Non seulement, elle m’avait abandonné… mais c’était sur le bord d’une route très fréquentée…

« Il y avait un contrat sur la tête de leur boss. »

« Et il était là pour lui régler son compte. »

« Vous progressez vite. Mais comme il a été vu par une sentinelle, et reconnu… L’arroseur a été arrosé. »

« Et vous-même, que faisiez-vous ici, ce soir ? »

« Nous avons cru que vous étiez un membre de la bande. »

J’ai éclaté de rire.

« Comme quoi, niveau intuition… »

« Attendez ! »

« Quoi ? »

« Vous entendez ? »

« Oui. Mais non. C’est un renard. Il est déjà venu, tout à l’heure… »

« Un renard ne se tient pas debout sur ses pattes arrière. »

Elle dégaina un révolver et tira.

Un corps s’écrasa sur la tente et nous fûmes inondés du sang de l’agresseur.

« Je crois que votre planque a été grillée. »

« Très bonne analyse… Je retire ce que j’ai dit, vous avez des qualités pour devenir… garde du corps. »

Sa bouche se plaqua sur la mienne alors que le macchabée bougeait encore.

Nous fûmes enveloppés d’un halo de lumière qui nous aveugla. Deux hommes en uniforme. Celui qui tenait la lampe torche nous toisa.

« Gendarmerie Nationale ! Il est interdit de camper devant le château en ruine ! Vous n’avez pas vu l’écriteau ? »

Nos langues se sont déliées…

Miranda a saisi sa lampe torche et…

Nous courons encore.


Publié le 16/04/2026 / 1 lecture
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