Gamin, je jouais métaphoriquement sur un champ de mines.
Mes parents avaient acheté une maison en front de mer. Ils en avaient marre du centre-ville. Les embouteillages, le bruit, la pollution. Avant que je ne vienne au monde, ils s’en foutaient des coups de klaxons, des injures, des anathèmes. Plus maintenant. Ma mère avait besoin de dormir, moi aussi. Il arrivait à papa de prendre un somnifère ; pas maman, à cause de l’allaitement. Ils avaient décidé de changer de roche. J’avais deux mois lorsque l’agent immobilier a organisé une visite. Papa y est allé tout seul. Il avait intérêt à faire le bon choix. Il avait la pression.
Rétroactivement, il m’avait raconté comment il avait pris des photos de la mer, reléguant au second plan les propos du marchand de biens qui lui expliquait l’historique des lieux. Il y avait un grand salon, une cuisine à l’ancienne, trois chambres, et un garage où il y avait la place pour deux voitures. Une vue imprenable sur le Golfe du Lion et ses nombreuses îlettes, et le grand phare. La terrasse dominait une calanque réputée pour être à l’abri du mistral. En été, s’il soufflait, l’eau ne s’y rafraîchissait jamais.
« Il y a une plage, au moins ? Oui ? De sable ou de galets ? »
Maman avait harcelé papa au téléphone.
« De galets. Mais elle est inaccessible. L’agent immobilier dit qu’il faut venir par la mer ou être parachuté. C’est un marrant. Le coin est très poissonneux. Pendant la guerre, des marches ont été creusées dans la roche. Hélas, au fil des décennies, l’érosion a tout gommé. Le sel, le vent d’est, les nombreux passages des pêcheurs. Sinon, elle a été le théâtre d’un débarquement de résistants armés jusqu’aux dents. Ils avaient embarqué sur des pointus. Il y avait un nid de mitrailleuses, au sommet de la calanque. La légende raconte qu’un tremblement de terre a emmuré les boches. La réalité est probablement différente. Il y a encore de la poussière d’os sur le sol. Le blockhaus est toujours là, lézardé sur toute sa surface, sans compter les impacts de balles. Des anciens combattants viennent, par la mer, déposer des fleurs sur la plage où tant de compagnons ont trouvé la mort. »
« Tu vas signer la promesse de vente ? »
« Tu ne veux pas voir les photos avant ? »
« Je te fais confiance. Je serais venue si ce n’était pas le cas. »
« On voit le blockhaus, de l’une des deux chambres. Tu sais… je t’en ai parlé. L’agent immobilier était persuadé que nous renoncerions à cause de ce gros machin fendillé de partout. »
« Pas grave. Il ne masque pas la mer, au moins ? »
« Pas du tout. »
« Alors tout va bien. Et toi, tu es gâté, je parie. »
« On voit tout ce qu’il y a à voir quand on est un touriste. Nous, ce sera tous les jours. »
J’avais dix ans lorsque mes parents ont appris que la calanque avait un surnom : La Capricieuse.
Ils m’ont transmis l’info.
« M’en fous, je ne la vois pas de ma chambre. Et merci de m’avoir refilé celle qui donne sur le blockhaus. Heureusement qu’il est de profil. »
« Tu n’aurais pas voulu priver ton père de la vue imprenable sur le Golfe du Lion, si ? »
J’avais haussé les épaules.
« Et pourquoi s’appelle-t-elle La Capricieuse, la calanque ? Elle retient sa respiration quand on lui chourave son plus beau galet ? »
« Je crois que c’est parce qu’elle refuse son accès au mistral. » a dit papa.
« Je suis sûr que ce n’est pas la bonne raison. Je vais enquêter. »
« Fais donc ça, mon fils ! Je compte sur toi… »
Ma petite sœur est née, un mois de mai, et tout le monde est passé à autre chose, moi le premier.
Il avait fallu aménager une pièce prévue pour devenir le bureau de papa. Seul problème : la vue. Par la fenêtre, on apercevait un champ de coquelicots. Mais des coquelicots, il n’y en a qu’aux portes de l’été. Le reste du temps, ce sont des cailloux.
J’évitais de larguer les amarres, en partance pour l’horizon. Peur d’avoir le vertige. Pas le mal de mer, non. Chaque fois que je me risquais à la fenêtre, un goéland passait devant et j’avais un mouvement de recul. Je me sentais puni d’avoir provoqué le large en l’ignorant. Tout le contraire de mon père.
« L’horizon emporte les fils de femmes qui ont souffert pour leur donner la vie. »
Je m’étais surpris à penser tout haut.
J’ai commencé à faire des cauchemars quand Mélanie est tombée gravement malade, à six ans. Une grosse fièvre. Elle avait beaucoup maigri. Le médecin, désorienté, avait demandé à mes parents de consulter un confrère. Ce qu’ils ont fait, pour le même résultat.
J’ignore pourquoi j’ai tenu le blockhaus responsable de son état de santé.
Sa fièvre est tombée et, ce matin-là, elle était rayonnante quand je suis allé la voir alors que mes parents semblaient partis pour faire la grasse matinée.
J’étais si fier d’avoir été le premier à…
« Mélanie est guérie ! » a hurlé maman.
Elle était entrée dans sa chambre sans frapper. J’avais sursauté.
Ma petite sœur est restée muette. Je voulais l’entendre dire que j’étais là avant eux, que je me levais tôt parce que je me faisais du mauvais sang. Elle ne l’a pas fait. J’étais furax contre elle.
Le soir même, elle a dû entrer à l’hôpital.
« Elle nous a dit que tu avais laissé la fenêtre ouverte exprès pour qu’elle rechute ! En plein hiver… a-t-on idée ! »
« Mais… elle était fermée quand vous êtes arrivés. Elle ment. De toute façon, elle ne m’aime pas. »
Papa m’a giflé.
J’ai invoqué le blockhaus qui a réagi.
« Tu me dois une revanche. C’est toi qui… »
Il y a eu une rafale de mitrailleuse.
Aucune réaction dans la maisonnée. C’était dans ma tête.
« Pourquoi penses-tu que je suis responsable de la maladie dont ta petite sœur souffre ? »
« Parce que tu as protégé nos ennemis, autrefois. »
« Je ne vois pas le rapport. »
« Moi, je le vois. Son problème a créé un malaise au sein de notre famille. »
« C’est vrai, elle n‘aurait pas dû mentir. »
« Il n’y a pas que ça. Je n’aime pas du tout sa façon de me regarder. Ça se voit qu’elle se retient de ricaner. Elle me déteste. »
La terre a bougé.
« Tu ne me fais pas peur. »
« Je te teste. Tu ne te demandes même pas comment c’est possible qu’un blockhaus te parle. »
« Je suis lycéen, j’ai l’âge de croire en n’importe quoi. »
« Trop aimable. »
« Maintenant, blockhaus, si tu veux être pardonné, dis-moi pourquoi la calanque s’appelle La Capricieuse ? »
« Une diva s’y est noyée. »
*
Ma sœur a survécu, évidemment. Elle vit à l’étranger, avec une autre femme. Nous ne communiquons plus. Je n’ai jamais été le grand frère idéal. C’était la gâtée, j’avais forcément tort. Elle ne me manque pas, au contraire. Le blockhaus ne m’a plus jamais reparlé. Si, une fois mes parents tous les deux décédés, je suis resté ici, au cœur de la roche frappée par le vent d’est, c’est à cause de lui.
J’avais eu confirmation que La Capricieuse avait rendu célèbre Maria Villabella, cantatrice sicilienne, maîtresse d’un haut dignitaire teuton, devenue une diva maudite, un soir de juillet. Elle était très peu connue avant d’être invitée, par les boches, à venir chanter pour eux, à la belle étoile. Elle avait pris un bain de minuit. La pleine lune avait tourneboulé les esprits. Il se murmurait qu’elle n’était point seule dans l’eau sombre de la calanque, et qu’elle s’y ébrouait totalement nue. Un petit caporal, un certain Otto Schwarz, l’aurait rejointe, violée, puis noyée pour la faire taire.
Au fil du temps, je m’étais fait deux copains. De chics types. Natifs du quartier, ils m’avaient bien aidé dans mes recherches. Raoul pêchait, au large de la calanque, et travaillait avec les restaurants du coin, leur livrant des poissons destinés à la bouillabaisse, et Raymond était le patron du bar le plus proche, Le Boissansoif.
Ils étaient passionnés par le riche passé des lieux. Ils occupaient leur temps libre à enrichir leur culture, traquant le moindre détail qui permettrait au puzzle d’être achevé.
Il avait été décidé d’arroser méchamment la pose de la dernière pièce.
« On se motive comme on peut. » avait déclaré Raymond en sirotant un whisky, trente ans d’âge. Il avait tiré le rideau une heure avant la fermeture officielle. Ses clients avaient râlé, en quittant le bar, mais bon, pas grave, ils reviendraient le lendemain, histoire de remettre le couvert.
« J’ai obtenu une nouvelle info, aujourd’hui. Un mec qui faisait semblant d’être bourré. Je crois bien qu’il était à jeun quand il a commencé à parler, en bégayant, de La Capricieuse. »
Le chant des glaçons se télescopant dans des verres qui trinquent est monté dans le bar.
Il tombait bien.
« La fameuse diva qui… bref… il s’avère qu’elle n’aurait pas été violée, ce soir-là. »
« Et comment il sait ça, ce brave homme ? » a lancé Raoul.
« Son grand-père était là. »
« Quoi ? C’est une blague ? »
Je m’étais retenu de pouffer.
« Non. Juste un fan de beau chant. Il tenait compagnie aux boches, les jours de déprime. Il leur amenait à boire, à manger. Ils aimaient l’aïoli et le vin blanc, ces salauds ! Mais ce n’était pas un traitre, non, au contraire. »
« Et son grand-père lui a tout raconté, un soir, pour qu’il s’endorme, apaisé, comme un petit ange ? »
« Franck, tu es un poète qui s’ignore, mais c’est probablement ça. Mon papy, lui, me lisait Les fables de La Fontaine. Je ne comprenais pas un mot de ce qu’il disait, mais le sommeil plombait mes paupières. »
« Tu as essayé de t’endormir sans cet homme affable ? »
Ma vanne était tombée à plat.
« Donc, le grand-père de ton nouveau client était là, faisant le voyeur quand la diva s’est baignée, nue. Il avait une bonne vue, dis-moi. » osa Raoul.
« Non seulement il était là, mais elle l’a entraînée dans l’eau. »
« Ils ont fait l’amour et il l’a noyée parce qu’il avait des mœurs de mante religieuse. »
« C’est la femelle qui mange le mâle, gros malin… pas l’inverse ! »
Raoul a boudé tel un gamin.
« Moi, je vous dis que c’est du pipeau. Sinon, pourquoi ce quidam aurait fait semblant d’être ivre ? »
« Parce que si l’info n’est pas bonne, il avait son alibi. »
Raymond transforma sa voix.
« J’avais un coup dans le nez. J’ai dit ce qui me passait par la tête. »
« Tu l’imites bien. »
« Qu’est-ce que t’en sais, Raoul ? T’étais là ? »
« Doucement, les basses ! Moi, je mise sur un mythomane… J’ai l’habitude d’en croiser sur Internet. » dis-je dans un sourire forcé.
Raymond me parut déçu.
« J’ai bien cru, pourtant, qu’il était au courant que je faisais des recherches sur le passé du quartier. »
« S’il est sincère, il reviendra. Parce que je suppose qu’il n’a pas continué de… »
« Tu te trompes. Il m’a même dit ce qu’elle avait chanté, ce soir-là. »
« Du Wagner, je parie ! »
« Pas du tout ! Casta diva, l’aria de Norma, l’opéra de Bellini. »
« Un mytho, je vous dis ! »
Nous avons changé de conversation. Il était clair que le whisky de Raymond nous avait mis la tête à l’envers. Il avait déclaré se sentir prêt à questionner encore le « petit-fils du témoin » s’il revenait se jeter dans la gueule du loup.
Et il est revenu. Ce n’était plus le même homme.
Raymond m’avait appelé.
« Viens, si tu peux ! Il est là. Je ne le reconnais pas, il est sapé comme un milord. »
« J’arrive ! »
Quand je suis entré dans le bar, j’ai eu le réflexe d’ébaucher un geste amical en direction du comptoir. Le bar étai vide de clients.
La tête de Raymond est apparue. Il saignait du nez.
« Si t’étais venu plus tôt… »
« J’ai fait ce que j’ai pu… »
« Il m’a mis un pain dans la gueule, ce con ! »
« Il n’a pas fait ça sans raison, si ? »
« J’ai dit que son grand-père était un collabo. »
« Tu devrais arrêter de boire de l’eau pendant le service. »
« J’ai réagi à ses propos et il n’a pas apprécié. Pas une raison pour me détroncher. »
« Et si tu me mettais au parfum… »
Il s’est planté un glaçon dans chaque narine et il a fermé le bar.
« Tu ne tires pas le rideau ? »
« Non, mes clients vont croire que j’ai la gueule de bois, ce matin. Ça la fout mal. »
Il se prépara un café sans sucre qu’il avala cul sec.
« Franck, je crois que j’ai déconné. »
« Vas-y, Raymond ! Raconte ! »
« Le mec, il est détective privé. Il enquête sur le passé de son grand-père. C’était un résistant de la première heure. Il avait infiltré les boches qui surveillaient l’horizon. Ils redoutaient un débarquement. C’était ridicule, dans cette calanque, il n’y a la place que pour deux ou trois barges. Son grand-père s’est fait bien voir et il est devenu leur ami. Ils avaient la trouille parce qu’il n’y avait que deux mitrailleuses, et très peu de munitions. Il leur a fait croire qu’il aimait la musique allemande, la choucroute, et leur a fait goûter nos spécialités, dont la bouillabaisse, l’aïoli, et surtout nos vins, blancs et rosés. Et l’idée du concert de la diva a fait son chemin. Ils se sont mis minables après avoir découvert le pastis et lui ont fait un triomphe. Elle s’est prise pour la Callas, elle a trinqué avec eux. Ils l’ont aidée à descendre sur la plage et sont retournés à leur poste. Leur nouvel ami l’a accompagnée et s’est baigné avec elle, au clair de lune. La suite devine aisément. Je ne te fais pas un dessin. Une rafale de mitrailleuse a touché la cible. Comme ils étaient beurrés, ces connards ont vidé plusieurs chargeurs. Ils venaient d’apprendre que ce petit Français était un résistant infiltré. Quelqu’un avait balancé le réseau à la Kommandantur. Maria Villabella a voulu le ramener sur la plage et elle s’est noyée parce qu’il n’était que blessée et se débattait. Il s’est échoué et… Les boches l’ont achevé. La plage de galets était devenue un parterre de coquelicots. »
« Quelle histoire ! Je comprends la réaction du mec. Mais bon, pourquoi s’est-il fait passer pour un poivrot ? »
« Pour me tester. »
« Visiblement, le test est concluant. Tu ne saignes plus. S’il revient une seconde fois, t’as intérêt à… »
« S’il revient, ça sera pour m’achever. »
« Quelque chose me turlupine. Il t’a raconté toute l’histoire… mais alors, à quoi bon persévérer dans son enquête ? »
« Pour découvrir qui a balancé le réseau. »
« Il a la rancune tenace. »
*
Cette nuit-là, j’ai rêvé de Mélanie. Je n’avais plus de nouvelles depuis plus d’un an.
« T’inquiète, mec ! Si elle était décédée, on t’aurait averti. Même si elle avait migré sur la lune… »
Raymond avait toujours le mot pour me faire sourire. Lui-même n’avait pas été gâté. Un père alcoolique, une mère volage. Il avait grandi dans une ambiance incertaine où la tempête et le calme plat se faisaient la guerre. Il s’en était sorti en désertant la maison familiale à sa majorité – vingt-et-un ans, à l’époque.
Raoul, lui, pêcheur de père en fils depuis plusieurs générations, était célibataire.
« Tu imagines si j’étais marié ? A quelle heure tu rentres, mon chéri ? Tout dépendra si la pêche a été bonne ou pas, mon amour. Et je me ferais engueuler parce que j’avais dû livrer un maximum de restos. »
Dans mon rêve, Mélanie me présentait sa nouvelle copine. D’après son apparence, ma petite sœur devait avoir vingt ans.
« Franck, je te présente Maria. Maria Villabella. Elle veut devenir cantatrice. Je vais l’aider, je connais du monde. »
J’ai pratiqué le baisemain et elle se montra impressionnée.
« Enchanté, mademoiselle. Je vous souhaite de réussir. »
« Merci. »
C’est le moment que choisit Mélanie pour l’attraper par la queue de cheval et la tirer à l’écart.
« Tu veux te faire mon frère, maintenant ? »
Il y eut un échange de coups et j’assistais à la baston en me retenant de rire.
Je me suis réveillé alors que je recevais la diva dans mes bras, lui évitant une méchante chute en arrière.
Je me suis demandé pourquoi un tel songe.
Au bout de la nuit, j’ai eu un semblant de réponse.
J’étais assis dans la cuisine humant le café dont la fumée réagissait à mon souffle en se tortillant comme une danseuse du ventre.
« Alors, grand frère, on a passé une bonne nuit ? »
J’ai bondi de ma chaise.
« Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrée ? »
« Mais… mon Franck… c’est quoi, ces questions débiles ? Tu ne reconnais pas ta petite sœur ? »
« Tu es morte ? »
Une rafale de mitrailleuse retentit dehors. Je me suis précipité sur la terrasse. Le vent d’est soufflait et les vagues giflaient la roche. Aucun bateau n’accostait, et le blockhaus était toujours aussi inoffensif. De là où je me trouvais, je voyais les tags d’ados profanateurs.
Je suis retourné dans la cuisine. Il n’y avait personne. L’arôme du café avait été remplacé par l’odeur âcre de la poussière d’os.
J’ai hésité entre appeler Raymond ou Raoul.
Mon ami pêcheur était probablement en mer. Je suis allé boire un café – un vrai – au Boissansoif.
« Raymond, tu crois aux fantômes ? »
Il a lâché le verre qu’il essuyait sur le comptoir. Il l’a récupéré avant qu’il ne plonge dans le vide. Il me regarda en faisant la moue.
« Je ne me suis jamais posé la question. Pourquoi tu me demandes ça ? »
« J’ai rêvé de la diva de La Capricieuse. »
« Sans blague. Mais quel rapport avec les fantômes ? »
« Il y avait ma petite sœur dans le rêve… »
« Tu ne m’as pas répondu. »
« Je l’ai aussi vue dans la cuisine, dès mon réveil. »
« Elle n’est pas décédée, que je sache. »
« Je ne sais pas, ça fait plus d’un an que je ne l’ai pas vue. »
« Bizarre, bizarre… Si ça se trouve, le détective agit sur notre inconscient, parce que moi aussi, j’ai rêvé de la diva. Elle se baignait toute habillée. »
« Avec toi, elle est pudique. »
« Oui. Il faudra demander à Raoul… »
« Il n’arrête pas de dire qu’il ne rêve jamais. »
« Ça, c’est parce qu’il a des problèmes de mémoire. Nous rêvons tous, mais peu de monde ouvre les yeux sur le vrai monde après avoir déserté le faux. Il va venir boire l’apéro, quand il aura fini sa tournée des restos, je lu poserai la question. »
En retournant à la maison, j’ai aperçu le détective. Il lorgnait l’horizon, appuyé contre un platane. Je me suis attendu à ce qu’il dégaine une longue-vue et…
C’est ce qu’il fit, dégainer, mais c’était une cigarette. Son geste ample m’avait leurré. Il replongea sa main dans la poche de son pantalon et en ramena un briquet. Il le brandit et souffla sur la flamme qu’il avait fait apparaître devant ses yeux.
Je n’ai rien compris à ce qu’il faisait. Un rituel ? Il a récupéré la cigarette, l’a jetée par terre, et l’a piétinée comme si elle avait été allumée.
Vers midi, Raymond a appelé.
« Raoul est là. Il dit qu’il n’a pas rêvé de la diva. Il m’énerve quand il se vautre dans le déni. »
Le brouhaha du bar se déversait chez moi, ainsi que la voix de Raoul s’adressant à notre ami.
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
« Il nous invite à aller pêcher en mer, dimanche matin. »
« Il ne travaille pas ? »
« Il dit que les restos font la grève de la bouillabaisse. La plupart des chefs détestent cuisiner le poisson qui sort du frigo. Ce sont ses mots. »
« Dis-lui que c’est d’accord. Canne ou palangrotte ? »
« Les deux. »
Malgré le brouhaha, j’entendais Raoul gueuler les réponses après que Raymond lui communiquait les questions.
Après moult années d’absence, ce soir-là, le blockhaus m’a parlé. J’en ai été ému. J’étais sous la douche. Le crépitement de la pluie artificielle n’altéra en rien ses propos.
« Il ne faut pas m’en vouloir. Mon temps de parole est compté. »
« C’est de l’humour, j’espère. »
« Oui. J’ai les tags qui m’démangent. »
« Pas mal. Maintenant, merci d’attendre un moment. Je suis bientôt prêt. »
« Pas de problème. »
Il n’a pas eu à patienter longtemps. J’avais été rarement aussi prompt à déserter la salle de bain.
« Je vous écoute ! »
« Vous devez m’en vouloir… de ce si long silence… mais là, il y a urgence. Jusque-là, je ne vous ai pas senti en danger. »
« En somme, vous êtes mon ange gardien. »
« Pas vraiment, non. Je culpabilise beaucoup. J’ai abrité des salauds ! »
Des frissons ont escaladé ma colonne vertébrale.
« Je suis donc en danger. »
« Pas vous ! »
« Qui alors ? »
« Votre ami Raoul. »
*
« Raoul ? Mais il n’y a pas plus gentil et travailleur que lui ! »
« Il n’est pas directement en cause. Mais c’est lui qui va payer l’addition. »
« Je ne comprends pas. »
« Un homme le recherche pour se venger. »
La phrase a fait tilt dans ma tête.
« Se venger de quoi ? »
« Son grand-père a balancé un réseau de résistance. La diva s’est noyée en essayant de sauver un infiltré appartenant à ce réseau. C’était le grand-oncle du détective. »
« Je sais qui est ce vengeur masqué ! Je vais avertir Raoul, mais bon, il va me prendre pour un fada. Je le connais, il va croire que je plaisante. Nous avons prévu une sortie en mer, c’est probablement à cette occasion que l’autre va lui régler son compte. »
« Probablement, oui. Vous parlez trop, au bar de Raymond. Annulez ! »
« Au contraire, il faut le piéger ! Je sais où il compte se poster pour buter Raoul. Il se la joue sniper. Je l’ai surpris alors qu’il était en repérages. Un endroit du bord de mer très peu fréquenté parce que les chiens errants y font leurs crottes sans que les cantonniers réagissent. Et le feuillage des arbres vont le masquer. Je vais m’en occuper. Mon père sera fier de moi, de là-haut. »
« Excellente idée ! Vous auriez été un bon résistant. »
« Merci. »
Raoul m’a cru. Il s’en doutait.
« Je vis avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et sa lame est tranchante. J’aurais dû vous en parler plus tôt. Mais comment sais-tu ça, toi, Franck ? »
« SI je te le dis, tu vas me prendre pour un fada. »
« Pourquoi ? Tu ne l’es pas déjà ? »
« Raymond, il va falloir trouver un troisième homme pour me remplacer pendant que je m’occuperai du vengeur masqué. »
« Pas de souci. Mon beau-frère aime la pêche. Je ne lui dirai pas que nous sommes en mission. »
Dimanche – 7 h 30.
J’avais une batte de base-ball accrochée au mur, dans le garage. Je l’avais ramenée d’un séjour aux States, il y a des lustres.
Je me suis garé entre deux arbres très rapprochés et j’ai attendu. De ma voiture, il m’était impossible d’apercevoir le pointu de Raoul prenant le large. Mais je pouvais passer inaperçu. Un seul hic : si le sniper s’inquiétait de la présence de ma Titine…
De toute façon, qui se promène le long de la mer avec un 22 Long Rifle dans les bras mérite d’être alpagué par les flics.
Et il s’est pointé, au même endroit que l’autre jour, tenant à la main un étui à violon. Il était prêt à jouer sans public. Une musique assourdissante, néanmoins sans fausse note.
Il est resté debout jusqu’au moment où il a sorti son arme et réglé la mire. Ce fut comme s’il avait changé de chaîne après deux minutes de profonde concentration. Sur l’écran de sa télé, apparaissait le pointu de Raoul, seule présence sur un petit bout de mer. Il avait certainement mémorisé son visage après avoir pris une photo en douce, au comptoir du bar de Raymond.
Le soleil commençait à grimper dans le ciel. Je suis descendu de voiture dans un silence surnaturel. Même pas un goéland, un seul. Ils voletaient tous au large, attendant que passent les chalutiers rentrant au port, les cales pleines de poissons.
Son crâne n’a pas résisté au choc.
Marionnette privée de ses fils, il s’est effondré.
Je n’ai eu qu’à dégainer mon portable et appeler les flics.
Je venais de me priver d’une partie de pêche qui m’aurait permis de respirer à pleins poumons le bon air iodé.
J’ai pesté contre la poisse avant de remercier mentalement le blockhaus.
Maintenant, il me faudrait consulter un psy.
Tout lui raconter ? Zapper certains passages ? Improviser ?
Une pensée saugrenue m’a visité.
« Si ça se trouve, le beau-frère de Raymond va me remplacer, lors des prochaines sorties en mer, et il n’y a que trois places sur le pointu de Raoul. »
Je ne vais pas bien.
– EPILOGUE –
Trois nuits plus tard, le portable a tintinnabulé en pleine nuit.
2 h 22.
Il était posé sur la table de chevet. J’ai tâtonné et il est tombé sur la descente de lit. J’ai allumé la lampe et répondu.
« Toi ? Après tout ce temps… ? Mais… il fait nuit, ici ! »
« Zut ! Je n’ai pas tenu compte du décalage horaire. Je voulais te féliciter et te dire que papa aurait été fier de toi. »
Il y eut un silence.
« Comment es-tu au courant ? »
« Un homme m’a appelé pour me parler de ton exploit. »
« Qui ça ? »
« Je l’ignore, mais il avait l’accent alsacien… ou allemand. »
J’ai attendu l’aube, sans fermer l’œil.
J’ai méchamment cogité.
Au cours de la matinée, j’ai annulé mon rendez-vous chez le psy.
« Tu as bien fait ! » a dit le blockhaus.