Boîte à musique

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Gamin, j'étais toujours aux premières loges lorsque mon grand-père débouchait la bouteille musicale. Tous les dimanches, il s'offrait un peu de rhum à la suite d'un repas déjà bien arrosé. Papa, lui, détestait les alcools forts. Seul le vin comblait ses papilles, et en petite quantité. Je me rappelle, je n'aimais guère l'odeur qui se dégageait du goulot que papy reniflait, un large sourire plaqué sur son beau visage ridé. Je crois bien que c'est grâce à cette boutanche que je suis devenu mélomane.

« Plus tard, je la jetterai à la mer, et elle me reviendra avec une nouvelle musique à l'intérieur. Papy, c'est quoi cet air ? »

« La Rhapsodie n° 2 de Liszt. Ma prochaine bouteille jouera la Symphonie inachevée de Schubert. »

« Oui, voilà. Et lorsqu'elle reviendra, elle sera complète. Le monde de la Grande Musique sera bouleversé, et ce sera grâce à moi, à mon idée de l'avoir lancé à la mer. »

« Bien vu, petit ! Mais je te souhaite de ne jamais être naufragé sur une île déserte. »

« Pourquoi, papy ? »

« Parce que la solitude tue. »

« Mais je ne serai pas seul. Schubert m'accompagnera. »

« Son fantôme alors. »

« La musique me hante déjà, papy. »

Ce soir-là, il m'a rejoint dans ma chambre pour me parler de celui qui était mort plus jeune que Mozart.

« Tu veux que je te parle de Schubert ? Savoir pourquoi il n'a pas achevé sa symphonie ? »

« Bien sûr, papy. Mais laisse-moi deviner. Il est mort avant de... »

« Non, non. Il a déclaré avoir tout dit dans les deux mouvements qu'il nous a laissés. Il était coutumier du fait. Beaucoup de ses œuvres sont restées inachevées PARCE QU'IL AVAIT TOUT DIT. »

« Il est mort à quel âge ? »

« 31 ans. »

« C'est l'âge de papa. »

« De mon fils, oui... Mais lui voyagera plus loin. »

Cette nuit-là, je m'en souviens très bien, j'ai rêvé que Schubert m'entraînait à l'intérieur de l'île. Il avait une bouteille de rhum à la main. Il était aisé de le reconnaître avec ses binocles et ses cheveux frisés. Et il était petit, si petit. Pourtant grand au point d'avoir fait trembler Beethoven sur son piédestal.

« Allez, viens, gamin ! Je vais te montrer comment on compose. »

« Oui, comment ? »

« On ramasse un bout de bois, on ferme les yeux... »

« Et ? »

Le silence devint envahissant, pesant. Nous venions d'atteindre l'autre côté de l'île. Moins d'un kilomètre de marche à pied. Des perroquets folâtraient dans les arbres dont l'essence m'était étrangère.

« Et on trace une partition vierge. Puis on y accroche des notes de musique. Comme des oiseaux sur des fils électriques. »

« Comme ces perroquets ? »

« Ce sont des loris. Non, plutôt comme des hirondelles. La musique, c'est le printemps de l'âme qui s'exprime. »

Je me suis réveillé alors qu’un crabe venait détruire, pinces dardées, les deux mouvements manquants de la Symphonie inachevée de Schubert.

Il a fallu que j'aide le grand compositeur autrichien à achever le crustacé profanateur d'un méchant coup de talonnette.

Le réveil a été pénible, passant des tropiques à notre hiver en moins d'une minute. Mes doigts sentaient le sable. Il était clair que j'avais creusé un trou pour y ensevelir ma solitude. J'ai éternué, au risque de bouter mes parents hors du sommeil, de l'autre côté du palier.

 

Moult années ont passé, comme dans un tamis.

J'ai hérité la boutanche de rhum de papy alors qu'elle n'était point finie. Il était parti plus sobre qu'un chameau. Nous avons beaucoup pleuré, à la maison. J'ai attendu d'être majeur pour vider la bouteille musicale cul sec. Ma première cuite, un soir de déprime.

Le rhum m'a achevé alors que je commençais à peine ma vie d'adulte.

 

*

 

Les soirs d'hiver, je posais mes fesses dans le fauteuil de papy et regardais la bouteille musicale comme si, à tout moment, elle allait recommencer à combler mes oreilles. Mes parents se couchaient tôt. Même la télé les désintéressait. Chaque matin, j'ouvrais les yeux et je me précipitais sur le palier où je collais mon oreille contre la porte de leur chambre, dans l'espoir de les entendre ronfler, surtout papa, qui chantait aussi fort qu'une locomotive. Je me demandais comment maman faisait pour ne pas être tentée de me rejoindre dans mon lit, comme autrefois lorsqu'il leur arrivait de se disputer. Papa venait la chercher en s'efforçant de ne pas me réveiller. La sensation qu'ils se prenaient le chou pour l'unique plaisir de se rabibocher. Les vieux sont des collectionneurs de tics et de rituels.

Les flammes crépitaient et le feu joignait le geste à la parole lors de chansons que j'avais envie de mettre en boîte.

« Dites, les flammes, ça vous dirait d'habiter cette bouteille où Liszt a caressé mes oreilles lorsque papy avait soif du liquide brûlant dont il abreuvait son palais après qu'il avait assouvi sa faim ? »

Elles ne me répondaient jamais, mais je me gardais bien de leur en vouloir. D'abord parce que les brandons volent bas quand la température monte, ensuite parce que les vents coulis sont partout, dans la maison, attendant d'être sollicités. Une autre voix s'exprima comme tombée du ciel.

« Qui es-tu, toi, pour vouloir mettre le feu en prison ? Sais-tu, au moins, qu'il risque de faire fondre le verre ? »

« Bien sûr que je le sais ! Si j'avais à choisir, c'est la Danse rituelle du feu de Manuel de Falla que j'enfermerais dans cette bouteille. »

« C'est vrai que tu es mélomane. Tu as de la chance. Ceux qui sont sourds à la grandeur de la musique meurent en silence. Il faut les plaindre. »

« Mais, à propos, la voix, qui es-tu et d'où viens-tu ? »

« Je suis la gardienne de la bouteille musicale. Depuis qu'elle est vide, je veille sur quiconque oserait l'utiliser autrement. Par exemple, la casser sur le crâne d'un cambrioleur. »

« Tu es bien gentille avec ces coquins, la voix. »

« Crois-tu qu'on vole quand on est riche ? »

« Et si je te change de place, m'en voudras-tu jusqu'à la fin des temps ? »

« Pourquoi m'avoir mis là ? »

« Pour te regarder quand j'en ai envie. Bien que je préfèrerais t'entendre. »

« Et maintenant, tu veux me mettre à l'abri ? »

« Pourquoi pas ? »

« Où ça ? »

« Dans la cave, où sont rangées les bouteilles de vin grands crus de papa. »

« Avec la chaudière ? »

« Oui. Peut-être que Schubert viendra te humer. Les fantômes sont frileux. »

« Il aimait à ce point le rhum ? »

Je me suis ébroué. Du bruit, dans l'escalier. Des pas descendants. La crainte de se tordre une cheville, de se rompre les os. Dans quelque temps, mes parents seraient contraints de dormir dans le salon, sur le canapé. Je m'étais endormi.

« Tu t'es endormi, fils ? Ça t'arrive de plus en plus souvent. »

« Je vieillis, papa. »

« M'en parle pas. »

 

Papy disait que la musique, avec ou sans amour, c'était l'ennemi de la haine. Il la plaçait au-dessus des lois. Peut-on tuer à cause d'une fausse note ? Il lui arrivait de se tromper. Il racontait comment un timbalier, en utilisant l’un de ses maillets, avait défoncé le crâne d'un trompettiste qui lui avait égratigné les tympans. La chasse aux canards était ouverte. Mon grand-père s'était battu avec une guichetière pour qu'on lui rembourse sa place, en vain.

« Si tu l'avais vue, outrancièrement maquillée. On eût dit une sorcière. Elle avait des ongles aussi longs que des griffes de paresseux. J'ai cru qu'elle voulait m'arracher les yeux. »

Il n'empêche, il employait toujours des termes guerriers dont je me repaissais avant de les stocker au fond de ma mémoire. Ils resserviraient forcément. Tel un vieux livre moult fois ouvert à la première page, mais jamais lu au-delà du premier chapitre. Les enfants jouent aux soldats de plomb et les adultes reproduisent ces combats à mains nues. J'avais souvent imaginé un maestro, vêtu d'un treillis, donnant des ordres à une escouade sur le point de partir sur le champ de bataille. Le public n'était là que pour les encourager, de leurs applaudissements, à en revenir vivants. La plupart n'écoutaient même pas ce pesant chant du départ.

En l'occurrence, j'ai dû changer mon fusil d'épaule parce que la chaudière était tombée en panne. J'avais rêvé que j'étais assis au premier rang d'une grande salle aux murs lézardés. Les longues soirées wagnériennes l'avaient visiblement ébranlée. On jouait du Schubert. La Symphonie inachevée, comme par hasard, ne figurait point au programme, ce qui m'intrigua. Mais lorsque les premières notes ont retenti, j'ai pensé que l'imprimeur s'était gouré. Au moment d'applaudir, à la fin du second mouvement, l'andante con moto, il y eut un silence chevauché par un ange avant que l'orchestre ne se remette au galop.

Dans mon songe de mélomane, la symphonie avait été miraculeusement achevée.

Dès mon réveil en sursaut, j'ai remarqué que la chaudière faisait la gueule. J'ai renoncé à déserter le canapé, emmitouflé dans plaid à carreaux acheté autrefois à l'occasion d'un voyage en Ecosse.

La bouteille musicale était toujours perchée sur le rebord de la cheminée. Je me suis dit que si j'avais un chat, elle se trouverait au bord du vide. Au sommet d'une falaise, la mer frappant les rochers, en contrebas, écumante. J'avais prévu d'adopter un chien, plus tard, histoire de m'aider à supporter la solitude. Les braves toutous ne grimpent pas aux rideaux.

Le chauffagiste, un certain René, s'est pointé, un matin, tout sourire. Mes parents étaient partis en cure à La Bourboule, en Auvergne.

« Montrez-moi la malade ! »

« Elle est à la cave. »

« C'est un vieux modèle ? »

« Elle a toujours bien fonctionné… jusqu'à cette nuit. »

« Elle a voulu partager votre rêve. »

« Et c'était un cauchemar, oui. Je devine votre pensée. »

Il gloussa.

« Allons prendre sa tension ! »

« C'est par ici. »

J'ai ouvert la porte sous l'escalier et je l'ai devancé, après avoir allumé l'ampoule suspendue à son fil électrique comme une grosse araignée. Il y avait sept marches à descendre. Il fallait se baisser et faire très attention à ne pas se cogner la tête. Manque de pot, René était grand. J'ai entendu craquer sa nuque. Sa boîte à outils, en bandoulière, m'avait paru bien pleine.

Il grimaça.

« Ça sent le vin. Vous avez de la chance. Moi, à la maison, je n'ai pas de cave. »

« Et je parie que votre chaudière est moderne. »

« Si peu, si peu. »

Il renifla l'espace en simulant de tanguer sur le pont d'un navire.

Son regard se figea soudain.

« Elle n'est pas en panne. Elle boude. Elle vous fait un caca nerveux parce que vous faites double emploi avec votre feu de cheminée. Et elle a raison. C'est l'un ou l'autre, pas les deux. »

« Mais... ce n'est qu'une machine... »

« C'est ce que chacun croit. Les chaudières ont une âme, elles s'attachent facilement. Et elles sont très susceptibles. Déjà que la vôtre n'a pas apprécié d'être reléguée dans les tréfonds de la maison... »

« Vous êtes psycho-chauffagiste ? Vous me faites peur. »

« Et vous ne devriez pas laisser vos bouteilles de vin ici. »

« Et pourquoi donc ? »

« Parce que le vin va bientôt bouillir à l'intérieur des bouteilles. Elle est capable de se venger en changeant le vin en lave. »

« Mais je n'y suis pour rien. Ce sont mes parents qui l'ont achetée, jadis. C'est déjà un miracle qu'elle fonctionne encore. »

« Elle doit être amoureuse de vous, et jalouse parce que vous allumez un feu de cheminée, là-haut, juste au-dessus. Je suis sûr qu'elle aimerait crever le plafond pour éteindre le feu en l'arrosant de vin. »

« Elle a des mains, maintenant ? Elle les cache bien. Vous délirez. »

« Pas du tout. A la cave, on entasse des bouteilles de vin vides. »

« Et les pleines, on les met où ? Au grenier ? »

« Non. Là-haut, il y a le soleil et l'effet loupe. Si j'étais vous, je ne boirais que de l'eau. »

« C'est bien ce que je pensais : vous délirez. »

« Et si je vous prouve que vous vous trompez ? »

« Et comment ? »

« Elle me parle. Elle me dit que vous aviez prévu d'ajouter une bouteille musicale à votre collection de grands crus. »

Et là, j'ai dû mentir.

« Je n'ai pas de bouteille musicale. »

« En êtes-vous bien certain ? J'en ai vu une, sur le rebord de la cheminée, en entrant. Elle jouait quoi avant d'être vidée ? »

Un grondement sortit du ventre de la chaudière.

« Vous voyez ? Elle va mieux. Allez, je vous fais cadeau du prix de la consultation ! »

« Je ne vous raccompagne pas. Vous connaissez le chemin. »

En passant devant la porte du salon, laissée ouverte, il a marqué le pas en regardant la cheminée.

« Je suis sûr que c'était du rhum. Quant à la musique... du Liszt, peut-être. »

« Vous êtes un sorcier ! Sortez ! »

Un grand éclat de rire résonna dans la maison alors qu'il l'avait quittée depuis cinq minutes. C'est l'écho qui me renseigna sur la provenance de cette diabolique hilarité.

 

En l'absence de mes parents, je m'étais habitué à dormir sur le canapé, face à la cheminée. J'étais le gardien de la bouteille musicale, oui ou non ? La sentinelle de la maison. Au moindre bruit, j'étais bouté hors du sommeil. Le risque à courir en dormant dans le salon. Ce soir-là, j'ai été réveillé par un bruit de verre brisé. J'ai ouvert les yeux à m'en faire péter les paupières. J'ai été très vite rassuré. C'était le vase de maman. Il était tombé du buffet Henri II dont les colonnades me fascinaient tant, gamin. C'est là qu’elle disposait la crèche, à Noël. L'occasion de délocaliser le pot de fleurs sur un autre meuble, beaucoup moins haut.

Je ne m'étais point vautré dans un songe comme dans un shaker. Un tremblement de terre ?

J'ai été étonné que seul le vase de maman eût subi la secousse.

J'ai éclaté de rire : mes parents s'étaient rapprochés de la Chaîne des Puys, et c'est ici, à quatre heures de route, non loin de la mer, qu'une éruption a...

Je me suis levé et j'ai ramassé les ellébores fanés, effeuillés au milieu des bris de verre. Il était temps de me rendre chez la fleuriste, histoire de renouveler le bouquet. Maman, d'une voix implorante, m'avait demandé d'y penser. Il commençait à planer, dans le salon, comme une odeur de vase. Je suis allé chercher un autre pot, un de ceux que j'avais peints, en classe de CM2, et que maman avait alignés dans la buanderie, devant la machine à laver. Ils étaient moches, mais elle avait tenu à les conserver. Ils me faisaient honte.

« Grâce à eux, je vieillis moins vite. » disait-elle.

« Tu crois ça, maman ? »

« Chaque fois que je fais une lessive, j'ai l'impression que tu as dix ans. »

« J'en ai cinq fois plus, maman. Tu te fais du mal. »

« Mais non ! Mais non ! »

Elle reniflait. C'était probablement parce qu'elle était encore enrhumée. En plein été ? Je ne la savais pas allergique au pollen.

Quelqu'un a toqué à la porte. La raison d'une telle visite était évidente. J'ai ouvert. Monsieur Buttin, notre voisin.

« Vous n'avez rien senti ? »

« Si, si. Il n'était pas violent, heureusement. L'échelle de Richter a à peine vacillé. Je n'étais pas en train d'épousseter le lustre, c'est une chance. Et chez vous, il y a eu des dégâts ? »

« Non. Juste une casserole qui s'est décrochée du mur, dans la cuisine. »

Il y eut un silence.

« Je croyais que c'était votre chaudière. Nos caves sont mitoyennes. »

« Et la vôtre ? »

« Ma chaudière ? »

« Oui. »

« Elle est moderne, elle tient peu de place, elle est dans un coin, elle se fait toute petite. »

« Vous avez peut-être raison. »

« Pour l'explosion et la chaudière ? »

« Oui. Le chauffagiste est venu, avant-hier. Elle l'a mal pris. »

« Pardon ? »

« Je plaisante. Allez, suivez-moi à la cave ! Je vais voir si c'est elle la coupable. Je me disais aussi, un tremblement de terre de si faible ampleur... »

A mi-parcours, je me suis retourné. Monsieur Buttin était attentif au moindre de mes gestes. Il s'appuyait au garde-fou tel un naufragé à la poutre qui lui permettait de flotter. Il me semblait crispé. J'ai voulu le dérider. Etait-il claustrophobe ?

« Peut-être que nos chaudières se parlent. Le mur est fin comme du papier. »

« J'aime bien votre humour. J'espère que, prochainement, nous aurons l'occasion de boire des coups ensemble. »

« Il était temps. »

« Oui, c'est vrai. Vos parents m'intimident. »

« A votre âge ? »

« La solitude rend frileux. »

« Ma chaudière sera contente de l’apprendre. »

 

C'était la chaudière. Elle n'avait pas réussi à faire tomber la bouteille musicale. Elle avait simulé une implosion. Mais elle allait certainement recommencer. Je me suis chargé de poser « l'épave » contre le mur, le plus près possible de l'âtre. Puis je me suis rendu sur la plage de galets, à deux pas de la maison familiale. J'en ai ramené quelques-uns, gris veinés de blanc, destinés à immobiliser mon totem en verre. Il ressemblait, maintenant, à un souvenir que l’on achète après avoir passé une heure ou deux à admirer un cristallier en pleine action.

J’ignore pourquoi, je me suis mis à redouter le retour de mes parents. Insensé. Je régressais au cœur du passé. Mauvaise idée de vieillir en leur compagnie. On culpabilise tellement d’avoir grandi sans atteindre les cimes qu’ils espéraient.

Cette nuit-là, je me suis levé d'un bond, influencé par une intuition. Je venais de plonger dans le sommeil, du haut de ma lassitude. Je me suis précipité dans le salon après avoir descendu les marches, les yeux fermés, tel un somnambule.

La bouteille avait roulé jusqu'au centre du salon où elle s'était immobilisée contre l'un des pieds de la table en acajou. Les galets avaient mystérieusement disparu.

Je suis allé faire un tour à la cave.

La chaudière, innocente, ronflait comme un dragon.

Je suis remonté. Il y avait un chat dans le salon.

Il s'était faufilé dans la maison pendant que je déposais les galets sur la table. Il avait pris la peine de les refouler sous le buffet Henri II. J'ai utilisé le balai pour les en extirper. J'avais eu du flair. J'ai pourchassé le minet jusqu'à la terrasse où il a bondi sur le mur avant de plonger dans l'impasse, de l'autre côté de la maison.

Le téléphone a sonné.

« Nous rentrons plus tôt que prévu. » a dit papa.

« Quelque chose ne va pas ? »

« Non, non. C'est ta mère. Elle a un mauvais pressentiment. Tu as renouvelé ses ellébores ? »

« Evidemment. »

« C'est bien. Nous arrivons, fils. Elle n'aura pas la patience d'attendre. Et tu la connais : elle ne croit que ce qu'elle voit. A dans quatre heures. »

 

Je me rends sur la tombe de Schubert, à Vienne, en Autriche, je pose la bouteille musicale à côté des innombrables bouquets de fleurs fanées. J'ai dans l'intention de venir la récupérer un peu plus tard. Je sais que tout au long des allées, d'autres génies reposent dont Beethoven, mais je m'en fous, ce n'est qu'un songe, un de plus. Juste le temps d'aller boire une bière à la brasserie du coin. Je reviens, des oiseaux bondissent autour de « l'épave » et bécotent le bouchon de liège, une trouvaille. Il y a des ellébores un peu partout, sur les tombes voisines. Ils n'y étaient pas, tout à l'heure. J'ai titubé dès la sortie de la brasserie. J'ai beaucoup bu. Je dévisse le bouchon en grimaçant et j'entends la Symphonie inachevée.

La sieste m'avait baladé loin, très loin. Je rêvais rarement sur la digestion. Mon médecin traitant, après m'avoir conseillé de ne jamais roupiller, en plein jour, dans le lit où la nuit m’arrachait à la réalité, s'étonne encore que mon corps soit, à ce point, particulier.

La sieste, c'est sur le canapé. J'ai ouvert, grands, les yeux. La bouteille musicale était de retour sur le rebord de la cheminée. L'avait-elle seulement déserté ?

Une clef tourne dans le porte, deux personnes bavardent, je reconnais les voix. Mes parents.

« Je suis là ! »

« Tu as pensé aux fleurs ? »

« Bonjour quand même. »

Maman semblait en pleine forme. Des bises fusèrent. La roseur de son teint m’éclaboussa.

Comment leur dire que j'avais oublié ? Que leur absence avait tellement pesé sur ma mémoire qu'elle l'avait écrasée.

Que j'avais voyagé au-delà des océans, chevauchant un étalon d'écume.

« C'est quoi, cette odeur ? T’as bu de la bière ? »

« Et toi, t’as dû en avoir marre de boire de l’eau minérale. Je me trompe ? »

« M’en parle pas, fils ! Si tu savais… »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

C'est jour de vide-greniers à Aubagne, la ville des santons, des cigales, de Pagnol. Longtemps que je n'avais point fouillé dans la mémoire des gens pour leur acheter ce qui les avait tant marqués avant de dire adieu à leurs chers souvenirs. Le soleil est radieux, les enfants slaloment entre les stands, leurs cris s'entremêlent comme des scoubidous de jadis.

Je repère une boîte à musique posée sur un guéridon, lui-même trônant sur un tapis rouge étrangement mité.

« Et elle joue quoi, votre boîte à musique ? »

« Elle est muette. C'est juste pour la beauté du couple de danseurs. Personne n'en veut, je peux faire un gros effort pour que vous ayez envie de me la prendre. »

« Je vous la prends même sans effort. »

C'est à ce moment précis que j'ai su qu'il me suffisait de caresser la longue chevelure de la jeune femme blonde pour...

« Mais ça marche, cher monsieur ! Ecoutez ! C'est comme un coquillage qui fait chanter la mer, au large, il faut savoir écouter. Je suis sûr que vous avez l'oreille musicale. »

« Oui, c'est vrai, j'entends quelque chose... »

« C'est du Schubert. L’allegro moderato de la Symphonie inachevée. »

« Si j'avais su, je ne l'aurais pas... »

« Pas vendue ? »

« Oui. Je suis confus. »

« Allez, je vous la laisse ! Je suis content de vous avoir rendu heureux. »

« C'est surtout mon fils qui... »

« Un futur mélomane ? »

« Oui. Et nous ignorons, ma femme et moi, de qui il tient ça. »

« Le hasard a frappé votre famille, et c'est un cadeau du ciel. »

Le brave homme leva les yeux en direction de l'énorme nuage qui ombrait les stands du vide-greniers. Son sourire le chassa loin, très loin.


Publié le 08/11/2026 / 1 lecture
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