I.
Existe-t-il, aujourd’hui, des personnes qui lisent ?
Des passionnés de livres, de mots et de signifiances variées et multiples ?
Existe-t-il des êtres de réflexion, de désir herméneutique, même de dimension raisonnable, de curiosités des signes, de leurs combinaisons et de leur maïeutique ?
Existe-t-il des férus de sens et de découvertes sémantiques et philosophiques ?
Existe-t-il des êtres de pensées ?
II.
Quand je vis cet ami du cœur, je constatai cette fois-ci, que malgré un dynamisme professionnel libre et incohérent, une activité folle de production et de gain, d’achats et de possessivité exaltée, il y avait comme un plongeon dans le vide, désordonné et inconséquent.
La vie arrive quelquefois en retard. Et entre les aspirations passées, les rêves obsessionnels, le désir de faire, la peur de la limite fantasque, le corps qui fait des siennes, il y avait comme un mélange d’indifférence, de je-m’en-foutisme et de peur sourde. Bien que niée.
Et comme il y avait, derrière, des décennies de silences contraints, d’obsessions folles, de rancoeurs multiples, d’attentes interminables, de délires réels … la folie avait pris un air policé, certes, mais continuait à camper magistralement.
Une conversation décousue, un ton offensant, un refus de cohérence, le sentiment d’être déconsidéré … La peur toujours là, tenace, indécrottable, ténue mais puissante. L’amitié a quelquefois un coût élevé. Et on n’en sort pas indemne.
Et puis, cette horrible propension à oublier le machiavélisme des malfaisants d’antan, des êtres de peu de valeur et de supputations multiples.
S’accroche-t-on à ce qu’on peut ?
III.
Mon père était un prince, déchu très rapidement de ce rang grâce à la mort prématurée de son père. Il devint bien assez vite un projet d’exploitation dans les mains de son oncle maternel. Mais cela n’aboutit pas : il était l’aîné des fils et l’oncle délocalisa son acharnement sur le jeune frère.
À cinq ans, quand il voulait faire montre de sa puissance de mâle - à considérer comme Le chef incontesté - il montait tout en haut de l’armoire de ses sœurs aînées, et pissait sur cette fratrie de jeunes filles qui ne savaient que jacasser.
Et il s’imposa assez tôt grâce à son urine purificatrice et mère et sœurs l’appelaient Si, Monsieur, et le faisaient valoir à chaque situation d’injustice à l’égard des femmes. Ou de tentative de spoliation et il se dressait sur ses ergots et il se faisait entendre.
C’était en 1935.
Le prince, pour des raisons de survie et de domination, devint un inquisiteur, un justicier et un défenseur des droits des siens et surtout des siennes.
Bien plus tard, amoureux de sa fille, il lui intima l’ordre de haïr les hommes entreprenants et de les braver en situation de suprémacisme phallocratique. Et il en fut ainsi.
IV.
Par quarante degrés à l’ombre, il s’avança vers l’eau, swinguant comme seuls savent le faire les êtres de désirs interdits décomplexés et plongea dans un plouf sonore.
Il regardait dans sa direction et riait de toutes ses dents.
- Allez viens ! Et je répondrai à toutes tes questions.
Elle le rejoignit, mimant sa démarche chaloupée, et il faillit s’étrangler à force de rire à gorges déployées.
- Je l’ai su, très fort, à dix ans à peine. Mentalement, j’étais différent du physique qui m’avait été attribué. Une erreur de dispatching de la dénommée virilité ? dit-il, toujours hilare.