Mes parents avaient déménagé sans vider le grenier. Ils s’étaient même refusé à y mettre, une dernière fois, les pieds. Comme si le plancher pouvait, à tout moment, s’ouvrir et les avaler. Leur départ précipité évoquait une désertion, une fuite. Il y avait là des vieilleries que l’amour des choses du passé pouvait remettre au goût du jour. Des albums photo, les herbiers de mon enfance, mes nounours…
Ils l’avaient cadenassé.
Pourquoi tirer un trait sur cette maison en muselant sa mémoire ? Luttaient-ils contre la nostalgie en se forçant à oublier ? A oublier quoi ?
« Je ne vous comprends pas. C’est une insulte aux amnésiques… aux sentimentaux. »
Ils n’avaient jamais daigné réagir à ma remarque.
J’avais déniché un appart au quatrième étage d’un immeuble réputé pour être inébranlable. J’avais ouï-dire que, dans ce quartier, le passage des bus lézardait les murs. Je m’étais débrouillé pour ne pas trop m’éloigner de la famille. Ils avaient atterri dans le centre-ville, à deux pas de la librairie que papa s’était offert. Pas sur un coup de tête, non... c’était mûrement réfléchi.
Il en avait eu marre d’acheter de la lecture, il avait décidé d’en vendre.
Les années avaient passé.
Mon premier roman venait d’être publié.
Mon premier roman…
Pas tout à fait la réalité. Ado, j’en avais écrit d’autres que mon père avait royalement ignorés. Ils moisissaient, maintenant, dans le grener abandonné.
Cet homme était incapable de s’imaginer que son fils puisse avoir un quelconque talent. Je crois bien qu’il voulait une fille.
Je me suis souvent demandé s’il n’avait pas condamné le grenier à cause de mes cahiers. Il m’avait entendu dire à maman que j’écrivais pour le plaisir, que je m’en foutais d’être lu. Les histoires trottaient dans ma tête, et si je les transcrivais sur le papier, c’était uniquement pour ne plus entendre tous ces poneys qui se prenaient pour des pur-sang. Leurs sabots sonnaient étrangement faux, et ils n’avaient point été ferrés.
Je me sentais bien dans mon petit appartement. Pour écrire, je m’étais installé dans une minuscule pièce adjacente à la salle de bain. Lorsque je prenais la douche, j’entendais l’ordi souffrir de manque. Il était temps que je me sèche et me rhabille, sinon il ferait une dépression. Je devrais relancer la machine en espérant qu’elle soit d’attaque pour m’aider à finir le chapitre commencé, suant sous l’ampoule qui pendouillait du plafond, immobile même lorsque, à la nuit tombée, deux poids lourds se croisaient sur le boulevard. Chaque matin, au réveil, je lorgnais les murs, craignant d’y découvrir un début de lézarde. Murs qui tremblaient chaque fois qu’un bus passait, qu’il fût vide ou plein. Je n’entendais pas les coups de klaxons, mais les vibrations faisaient danser les verres, dans le placard.
J’étais tellement plongé dans l’histoire à laquelle je donnais vie que le monde pouvait bien se disloquer sans que…
Ce soir-là, pourtant, quelqu’un a toqué à ma porte, me faisant méchamment sursauter. Mes parents ne venaient que rarement me rendre visite – jamais à cette heure, de toute façon.
« Quelle bonne surprise ! »
« C’est moi qui devrais… »
« Allons droit au but, chère voisine ! Vous avez besoin d’un peu de pain ? Du sel, peut-être. »
« Pas du tout. »
« Entrez ! Entrez ! Vous désirez un siège ? »
« Je ne vais pas m’éterniser. »
« Comme c’est dommage. »
« Je suis venu vous féliciter… et vous remercier. »
« A quel propos ? »
« J’ai une chance inouïe…. »
« Tiens donc ! Et pourquoi ? »
« Parce que je suis la voisine de l’auteur de ROSE CREPUSCULE. Je l’ai lu d’une traite. Nous nous sommes souvent croisés dans l’immeuble, mais j’ignorais que… »
« C’est normal. » l’interrompis-je.
« Ah bon ? »
« Oui. C’est mon unique roman, et il est fraîchement sorti des presses. Je parie que vous voulez un autographe. »
« Pas forcément. Je vous l’ai dit, c’est juste pour… »
« … me féliciter et me remercier. Croyez bien que j’apprécie, mais… »
« Mais je vous dérange. »
« Pas du tout, au contraire. C’est juste que je déteste les compliments. Ça me met une pression de malade. »
« Je ne comprends pas. Puisque c’est votre premier roman… »
« Quand j’étais plus jeune, j’en ai écrit une dizaine. Je les faisais lire à une copine qui me noyait sous une marée de dithyrambes. Elle me conseillait même de les proposer à plusieurs éditeurs. »
« Et qu’avez-vous fait de tous ces romans ? »
Je suis devenu livide.
« Ils se sont égarés dans le grenier de la maison familiale. Mais bon, j’étais un jeune adulte et ils n’étaient pas très bien écrits. »
« Ce n’était pas l’avis de votre copine. »
« Elle était trop gentille. »
« En tout cas, j’aurais bien aimé les lire. »
« Et moi, j’aurais bien aimé vous les prêter. »
Nous avons échangé un sourire tellement plus appuyé que celui qui ensoleillait nos visages lorsque le hasard nous permettait de prendre l’ascenseur ensemble.
Après qu’elle est partie, je me suis assis sur le canapé et j’ai touillé dans ma mémoire. Le manche de la cuillère était trop court. Je risquais de me brûler.
Comment était-ce possible ? Comment avais-je pu les zapper, avec autant de négligence, au moment de quitter la maison où j’avais vécu pendant un quart de siècle ?
C’était un peu tard, maintenant.
« A quoi bon les récupérer ? »
« Peut-être pour faire plaisir à ta jolie voisine. Tu imagines sa tête si, un jour, tu les lui apportes sur un plateau ? »
Je faisais les demandes et les réponses.
En fait, je me sentais flatté et il fallait que je fasse du zèle. Car quoi, elle était jolie avant sa venue… Alors pourquoi ferais-je l’effort de partir à la recherche de romans bâclés, et écrits sur des cahiers écoliers pendant les cours de maths ?
« Si tu veux la mettre dans ton lit, t’as qu’à lui signer un autographe sur un bout de papier et le glisser sous sa porte ! »
Je me suis ébroué, honteux d’avoir eu semblable pensée. Je me suis dit que c’était une chance de ne point écrire comme je parle.
J’ai haussé les épaules et je suis retourné devant le clavier de l’ordinateur éteint.
« C’est ta faute tout ça ! T’avais qu’à pas obéir à mes doigts ! »
*
Cette nuit-là, j’ai rêvé que je dédicaçais mon livre dans l’ascenseur en route pour le sommet de l’immeuble. Nous avions dépassé le nombre de personnes autorisées dont un mec qui, obèse, occupait deux places. Et voilà que la cabine tombait en panne alors qu’il ne restait que ma voisine pour me tenir compagnie. Les autres, elle les avait vomis comme si elle était ma complice.
« Largue-les à leur étage, je ne voudrais pas qu’ils se rompent les os en descendant l’escalier. Les marches sont glissantes, depuis quelque temps. Le zèle du nouveau concierge. Il faut lui pardonner. »
Je me suis réveillé d’un bond. Les câbles lâchaient, les uns après les autres, tandis que j’enlaçais ma jolie voisine dans le but de lui prouver mon émoi.
En attendant l’aube, j’ai imaginé un plan. Un plan tout simple. Appeler mon père. Ma mère n’avait plus toute sa tête depuis que le général Alzheimer lui faisait la cour.
Je savais papa matinal ; sinon, je ne l’aurais pas, si tôt, dérangé. Il a répondu à la seconde sonnerie. Il avait eu raison d’espérer un appel de son petit. Je l’avais imaginé pianotant sur la table basse du salon, avec ses grandes mains capables de frapper comme de caresser.
« Comment tu vas, papa ? »
« Mieux que ta mère. Il lui arrive de ne pas me reconnaître. Mais, le pire, c’est quand elle me confond avec sa sœur. »
« Papa, maman n’a pas de sœur. »
Il avait immédiatement raccroché. Ses grandes mains avaient dû mollir.
J’allais devoir improviser. Y aller à l’aveuglette.
Depuis le temps que je n’avais plus mis les pieds dans notre quartier.
« Si ça trouve, elle n’est pas habitée. »
« Ça ne coûte rien d’essayer. »
« Et s’il y a quelqu’un, que vais-je lui dire ? Bonjour, je viens faire l’inventaire du grenier ? »
« Et pourquoi pas ? »
« Non. Et si je me faisais passer pour un apprenti brocanteur en mission pour son patron ? A la recherche de vieilleries, moyennant finances. »
« Oui, bon, tu vas devoir improviser. »
Ce que je fis.
Aucune émotion en me garant devant la maison du passé. Elle était visiblement habitée. J’ai levé les yeux en direction de ma chambre. Des fleurs – probablement des arnicas – l’enguirlandaient. Le coup de pinceau, délicat, attestait du sexe de l’artiste. La porte d’entrée avait été modernisée. Elle me sembla blindée. L’insécurité avait-elle progressé ? Le heurtoir à tête de loup avait disparu, sans doute cédé à des ferrailleurs. Les voyous avaient-ils profité de cet exil ?
J’ai appuyé sur le bouton sans insister.
Peur de m’électrocuter ?
Une jeune femme aux longs cheveux blonds m’ouvrit. J’ai machinalement regardé ses mains. Ce qui la fit réagir au quart de tour.
« Les hommes vulgaires me reluquent les nibards. Vous, vous êtes un gentleman. Ça se voit tout de suite. Vous voulez savoir si c’est moi qui ai peint les guirlandes d’arnicas autour de la fenêtre de ma chambre. »
Je suis tombé des nues. Elle en a profité pour m’inviter à entrer. J’ai hésité.
« J’ai l’impression que vous connaissez les lieux. Il ne m’étonnerait guère que vous ayez habité le quartier, enfant, peut-être même cette maison. »
Avant de lui répondre, j’ai pris la photo des lieux comme si c’était une découverte. Hormis la porte, dont le bois avait probablement servi de combustible à plusieurs feux de cheminée, rien n’avait changé. Sauf les tableaux accrochés aux murs du salon.
J’ai pénétré dans l’antre de cette excentrique qui lisait dans mes pensées.
« Vous êtes artiste peintre, n’est-ce pas ? »
« Et vous, l’auteur d’un roman à l’eau de rose. »
« Je me demande si je dois rougir d’humilité ou de colère. »
« Je dis toujours ce que je pense, mais si ça peut vous rassurer, je suis persuadée que le prochain sera meilleur. »
« Vous avez lu ROSE CREPUSCULE ? »
« Evidemment. Et mes toiles, elles vous plaisent ? »
« Les prochaines seront plus personnelles, donc meilleures. »
« Bravo ! Vous avez deviné que je suis une débutante. Quant à vous… »
« Je débute aussi. »
« Pas vraiment. Vous êtes venu chez moi parce que vous y avez vécu une vingtaine d’années. Le temps de vous exercer, stylo en main. »
« Mais… »
« Oui ? »
« Comment faites-vous pour lire dans ma tête ? »
« Comme dans un livre ouvert ? »
« Oui. »
« C’est un don inné. Je suis venu au monde entre les mains d’une sage femme qui était un peu sorcière. Loin d’être une fée. »
« Et votre maman ? »
« Elle s’est évanouie. Lorsqu’elle s’est réveillée, j’étais toute propre, toute belle, et je pleurais. Rien de bien original. Par la suite, ça s’est gâté. Asseyez-vous où vous voulez ! Et faites comme chez vous ! »
Son rire cristallin m’amusa. Elle me faisait penser à une star de cinéma des années 70.
« Vous avez du talent. » dis-je après avoir renouvelé mon coup d’œil.
Un silence s’installa et dura le temps que je parvienne devant sa dernière œuvre. Mon second voyage me révéla son art avec moins d’a priori.
J’avais choisi le canapé. Je m’y suis assis en m’efforçant de ne pas le faire grincer. J’avais juste oublié que, nonobstant la couleur, ce n’était point celui de mes parents.
« J’ai apprécié, tout à l’heure, que vous regardiez mes mains. »
« Je sais. »
« Si vous m’aviez vu après que j’ai peint les arnicas… J’avais de la peinture plein les cheveux. Je me gave d’oranges parce que j’aime ce coloris. Ça me donne une pêche d’Enfer. La vitamine C, c’est une bénédiction. J’ai quel âge, d’après vous ? »
Elle s’était exprimée avec un tel naturel que j’ai répondu sans scrupule.
« Le double de l’âge auquel je pense. »
« Je lis dans votre tête que vous avez visé juste. »
Je me suis retenu de la dévisager. Il y eut un nouveau silence, très différent du précédent. Elle le creva comme une baudruche.
« Si vous voulez, je vous accompagnerai dans le grenier. Je n’y ai jamais mis les pieds, et je ne suis pas sûre d’avoir succédé à vos parents, entre ces murs. »
« Vous avez peur, seule, là-haut ? »
« Je suis une faible femme. Je ne me sens forte qu’avec un pinceau à la main. Et vous, c’est un stylo… »
« Vous avez mal lu dans ma tête. J’ai un ordinateur. »
« Vous voyez ? La peur commence à me chavirer. »
« Vous êtes sure que c’est la peur ? »
« Vous êtes bien prétentieux, cher monsieur ! »
« Je vous prie de m’excuser. »
« Je vous pardonne si vous acceptez d’être mon garde du corps. »
« Là, c’est vous qui êtes prétentieuse ! »
« Et vous, un goujat ! Sortez ! »
Son index, au bout de son bras, me parut souffrant de rhumatismes déformants.
« Mais je… »
« Il n’y a rien dans le grenier ! C’est un cube vide, récuré du sol au plafond. Vos cahiers, ils sont ailleurs… et je suis polie ! »
J’ai claqué la porte après avoir carrément sauté à pieds joints sur le trottoir.
*
J’ai zappé l’ascenseur.
J’avais les nerfs en pelote. Dans la rue, j’ai cru que des chats m’attendaient pour tricoter mes mauvaises pensées.
J’avais besoin d’exercice. Parvenu sur le palier, j’ai remarqué une ombre qui se faufilait jusqu’au fond du couloir. J’étais persuadé qu’elle avait une longue chevelure blonde, et qu’elle m’aurait lancé une orange en pleine gueule si l’avais rattrapée. J’aurais été capable de lui tirer les cheveux. « C’était une perruque. »
« Pas sûr ! »
« Mais si ! »
« Si tu le dis. »
La porte de la jolie voisine s’ouvrit et il en émergea un homme mûr, très mûr. J’ai eu envie de me défouler sur quelqu’un. Je suis entré après qu’il est monté dans la cabine de l’ascenseur en sifflotant.
« C’est votre amant ? »
« Vous êtes jaloux ? »
« Non ! »
« Papa sera content d’apprendre qu’il a été pris pour mon mec. »
Je me suis enfermé chez moi et j’ai bu un grand verre de whisky, trente ans d’âge.
Enervé, j’ai vidé la bouteille.
Je n’ai pas été rasséréné, au contraire.
Je me suis précipité dans la salle de bain où j’ai pris une douche froide. Je me suis rhabillé en claquant des dents. Je suis allé me balader sur le boulevard après avoir choisi de prendre l’escalier. Pas question de me trouver nez à nez avec ma voisine. Le hasard était tellement vicieux. J’ai dévalé les marches deux par deux. Sur le trottoir, des chats se poursuivaient. La nuit tombait. L’un d’eux a stoppé sa course, a fait demi-tour, et s’est frotté à mes jambes. Je l’ai remercié d’une caresse. Ce matou était plus efficace que l’alcool ou l’eau froide. Je me suis juré d’en adopter un quand je m’achèterais une maison avec jardin.
Je suis rentré en me retournant tous les dix mètres. J’avais compté mes pas.
« Et alors, le minet… tu m’as déjà oublié ? »
J’ai entendu miauler dans ma tête, et je crois même avoir vu le reposant animal descendre l’escalier tandis que l’ascenseur montait. J’étais maintenant pressé de regagner mes pénates et de me coucher.
C’est un cauchemar qui m’a bouté hors du sommeil. J’y surprenais mon père en train de jeter mes cahiers dans le feu de cheminée dont les flammes se mettaient à crépiter.
« Qu’est-ce que tu fais, papa ? »
« Tu le vois bien. Nous n’avons plus de bûches et il fait trop froid dehors pour que je coupe du bois. »
Je plongeais mes mains dans le brasier pour les récupérer lorsque la douleur m’a réveillé.
Les yeux grands ouverts dans la nuit de ma chambre, je me suis revu photocopiant chaque chapitre que je postais immédiatement. C’est moi qui payais les timbres. Tout mon argent de poche y passait. J’étais lycéen et je voulais éblouir une copine dont les parents avaient migré sous d’autres cieux. Ils ne lui avaient pas demandé son avis. Ils ont juste omis un détail d’importance : nous étions amoureux l’un de l’autre.
C’est ma prose qui l’avait séduite quand, entre deux cours, je lui faisais lire ma production de la veille, au soir. Elle m’avait même encouragé à voir plus grand. Mes parents, eux, avaient haussé les épaules dans un ensemble parfait.
« Ecrivain, ce n’est pas un métier ! »
« C’est comme artiste peintre. Les plus doués ont vécu dans la misère. »
J’avais claqué la porte.
Ce soir-là, j’avais dormi à la belle étoile. Les flics m’avaient retrouvé et mes parents avaient commencé à se douter que je n’appartenais point à leur monde, que j’étais le vilain petit canard né d’un couple de cygnes. Ils n’ont plus osé me contrarier, mais je lisais dans leurs regards, un mépris que n’importe quel fils ne mérite pas.
« Mais pourquoi voudrais-tu séduire ta charmante voisine comme tu l’as fait avec cette lycéenne ? Tu as bien vu qu’elle était maquée avec un vieux. Elle t’a dit que c’était son père… tu parles. Elle avait honte de se taper un vioque, oui. Si ça se trouve, il l’entretient. »
Le café a coulé à flots dans mon bol. D’habitude, c’est le meilleur moment de la journée.
« Essaie plutôt de te rappeler l’adresse de ta copine d’antan ! »
« Et si elle n’habite plus chez ses parents ! Tu n’as pas son numéro de téléphone ? »
« Je n’ai jamais osé l’appeler. A cause de son père qui me filait la trouille avec sa grosse voix. De toute façon, c’est si loin tout ça ! »
« Dix ans, c’est juste à côté. »
Le téléphone a sonné.
C’était mon éditeur.
« Bonjour Franck ! Je ne vais pas vous embêter longtemps. Nous avons reçu, hier soir, un appel d’une admiratrice. Elle a lu ROSE CREPUSCULE et voudrait vous parler. Elle m’a demandé si je pouvais lui transmettre vos coordonnées. J’ai bien évidemment refusé, mais bon, à tout hasard, elle m’a dit que si vous vouliez l’appeler… »
« Elle vous a communiqué son nom ? » l’interrompis-je.
« Oui. Mademoiselle Cathy. »
« Laissez tomber ! »
Ce n’était pas la personne à laquelle je pensais. Le hasard – décevant ou pas – n’a pas le pouvoir d’un dieu.
Un cri m’a fait verser mon café.
Quelqu’un était resté bloqué dans l’ascenseur, apparemment. Je suis sorti sur le palier. La cabine était immobilisée.
« C’est vous, monsieur Breitner ? »
J’ai gardé le silence.
« Qui que vous soyez… la porte ne s’ouvre pas ! Je suis la voisine de l’écrivain ! Appelez le concierge ! »
Je me suis exécuté. Il est arrivé sans tarder. Décidément, son zèle était appréciable.
Il a libéré la prisonnière dont les yeux étaient rouges de larmes. Elle avait pleuré en silence. Je me comportais en voyeur, l’œil rivé au trou de la serrure dont j’avais ôté la clef.
Je me suis demandé d’où elle pouvait venir, si tard. Je l’avais trouvée silencieuse, au cours des nuits. Pour le bruit, il y avait celle du dessus dont le staccato des talons aiguilles me hérissait le poil. On eût dit qu’elle faisait les cent pas à la manière d’une prostituée, sentinelle du plaisir des hommes.
Je me suis calfeutré dans mon appart. J’avais tout fait pour passer inaperçu, aux yeux de la jeune femme.
C’était raté, elle était venue me remercier.
Elle semblait avoir tout oublié.
« Vous êtes un chic type, monsieur Breitner ! Mon père m’a appelé en catastrophe. Maman est très malade. Ce qui m’arrive ressemble tellement à votre roman… Vous avez commencé un nouvel opus ? »
« Non, pourquoi ? »
« Pour rien, pour rien… »
Elle m’a bisé sur la joue et s’en est allée sans rien me demander en retour, même pas un mot gentil.
– EPILOGUE –
Le lendemain, j’ai déchanté. Je l’ai surprise, dans l’escalier, en train d’embrasser à pleine bouche son papa.
Je suis remonté en avalant les marches trois par trois. J’en ai eu une indigestion.
Essoufflé, je me suis muselé d’une main. Envie de hurler tel un loup.
Je m’en suis voulu de ne pas être descendu à bord de la cabine. Un mal de mer subit. De toute façon, je n’étais pas homme à me vautrer dans le déni.
Je me suis déshabillé et…
J’ai capté un grattement, au bas de la porte. J’ignore pourquoi j’ai imaginé que c’était le chat de l’autre jour. Je l’ai entrebâillée comme au ralenti, histoire de ne pas brusquer le minet.
Mes cahiers étaient là, disposés en corolle.
Ma voisine, qui ne s’était pas laissée raccompagner jusqu’à notre étage, m’a surpris en train de les ramasser en les comptant.
Il n’en manquait aucun.
Je l’ai ignorée.