Je ne connaissais pas cette femme. Je ne connaissais ni son prénom, ni son âge, ni son histoire. Je ne savais rien de ses blessures, de ses rêves, de ses victoires silencieuses. Je l’avais simplement aperçue. C’était un hasard, comme le sont parfois les rencontres qui changent quelque chose en nous.
Elle était assise un peu à l’écart, devant une page blanche un stylo entre les doigts, elle écrivait, puis s’arrêtait, relisait, rayait, recommençait. Par moments, elle restait immobile plusieurs secondes, les yeux perdus dans le vide.
Je me suis demandé ce qu’elle pouvait bien chercher dans cette feuille blanche. Des mots, probablement, ou peut-être le courage d'en déposer certains. Je l’observais sans qu’elle le sache, elle avait l’air fatiguée. Pas simplement fatiguée comme après une longue journée, non, c’était une fatigue plus profonde. Une fatigue qui semblait avoir appris à habiter son corps, et pourtant, elle souriait.
C’est curieux, les gens qui sourient alors qu’ils portent parfois des tempêtes entières derrière les yeux. Je me suis approchée, elle ne m’a pas remarquée, alors j’ai regardé ce qu’elle écrivait. Elle parlait de douleur, de cette douleur qui ne se voit pas, de celle que l’on essaie d’expliquer et qui finit parfois par nous faire douter de nous-mêmes. Elle parlait des regards, des questions, des silences, de ces phrases qui semblent anodines pour celui qui les prononce, mais qui peuvent rester longtemps dans la tête de celui qui les reçoit.
« Tu as pourtant l’air d’aller bien. »
Je me suis demandé combien de fois elle avait entendu cette phrase. Combien de fois elle avait souri pour ne pas avoir à expliquer. Combien de fois elle avait dit « ça va » alors que tout en elle criait le contraire.
Elle écrivait aussi sur le courage, pas celui des héros, pas celui qui fait du bruit, un courage beaucoup plus discret. Celui de se lever quand le corps demande de rester au lit, Celui de recommencer après une mauvaise journée. Celui de sourire à ceux qu’on aime pour ne pas leur transmettre nos propres peurs. Celui de continuer à avancer alors qu’on ne sait même pas où l’on trouvera la force du lendemain.
Je la regardais et, sans la connaître, quelque chose me serrait le cœur, parce que je commençais à comprendre. Cette femme ne demandait pas qu’on la plaigne. Elle voulait simplement qu’on la croie, qu’on comprenne que l’invisible n’est pas l’absence de souffrance, elle voulait pouvoir dire :
« Aujourd’hui, je n’y arrive pas. »
Sans avoir à se justifier, elle voulait pouvoir être fatiguée sans être accusée de faiblesse. Elle voulait être regardée comme une personne entière, et pas comme la somme de ses difficultés. Puis j’ai découvert une autre facette d’elle.
Elle aimait créer, avec ses mains, avec ses mots, avec son imagination. Elle pouvait transformer quelques fils de coton en quelque chose qui ressemblait presque à une petite âme. Elle pouvait inventer des personnages, des histoires, des mondes entiers.Peut-être parce que dans l’imaginaire, contrairement à la réalité, aucune porte ne lui était fermée.
Dans ses histoires, elle pouvait courir, voler, aimer, partir, revenir, être libre.
Et je crois que j’ai compris pourquoi elle écrivait. Elle écrivait pour donner une voix à ce qui n’en avait pas, ses douleurs, ses peurs, ses espoirs, mais aussi ses rêves. Parce qu’au milieu de tout ce qu’elle avait traversé, elle n’avait pas cessé de rêver. Elle rêvait d’un endroit où elle pourrait respirer, d’un petit coin de liberté, d’un jardin. De moments simples avec ceux qu’elle aime.D’une vie qui ne serait pas définie par ce qu’elle ne peut plus faire, mais par tout ce qu’elle peut encore aimer, et surtout… elle aimait profondément.
C’était peut-être ce qui m’a le plus frappée, malgré les déceptions, malgré les jours difficiles, malgré les blessures, son cœur n’avait pas renoncé. Elle continuait d’aimer, son mari, sa famille, ses animaux, les petites choses. Les petits bonheurs que certains ne remarquent même plus. Une soirée tranquille, une création terminée, un rire, une prière, une page enfin remplie. Des choses simples, mais qui, pour elle, avaient parfois la valeur d’une victoire.
Je me suis alors demandé comment elle faisait pour ne pas abandonner.
Elle a posé son stylo, puis fermé les yeux quelques secondes. Soudain elle a murmuré: parce que demain pourrait être différent.
Cette phrase m’a bouleversée.Elle n’avait aucune garantie que demain serait plus facile. Elle ne savait pas si la douleur diminuerait ni si son corps lui laisserait un peu de répit, mais elle gardait cette petite lumière.
Minuscule, fragile, presque invisible, et parfois, il suffit d’une toute petite lumière pour traverser une nuit immense.
J’ai enfin osé lui parler.
— Qui es-tu ?
Elle m’a regardée, longuement. Ses yeux semblaient contenir beaucoup plus de réponses que ses lèvres ne pourraient en donner. Puis elle a souri. Un vrai sourire cette fois. Pas celui qu’on offre pour rassurer les autres. Un sourire qui disait :
« Je suis encore là. »
— Tu veux vraiment savoir ? m’a-t-elle demandé.
J’ai hoché la tête,Elle a pris une nouvelle feuille, puis a écrit quelques mots, pour me l’a tendue. J’ai lu, et mon cœur s’est arrêté. Parce que le prénom inscrit sur cette feuille… c’était le mien. Je suis restée immobile, je ne comprenais plus. Elle s’est levée doucement, a rassemblé ses feuilles. Puis elle m’a regardée une dernière fois.
— Tu vois, m’a-t-elle dit, je ne suis pas une inconnue.
J’ai voulu lui demander qui elle était réellement, je voulais comprendre. Je voulais lui dire que j’avais envie de connaître son histoire. Que j’aurais aimé lui dire qu’elle était courageuse. Qu’elle n’avait pas besoin de cacher ses larmes. Qu’elle avait le droit d’être fatiguée. Qu’elle avait le droit d’avoir peur, et surtout…qu’elle avait le droit d’être fière d’elle, mais elle avait déjà disparu.
Sur la table, il ne restait qu’une seule feuille. je l’ai prise entre mes mains. Une phrase y était écrite :
« Pour faire connaissance, il suffit parfois de laisser quelqu’un raconter notre histoire à notre place. »
Je suis restée longtemps devant cette phrase. Puis j’ai compris. Cette femme que je croyais observer… c’était moi.
Cette histoire que je pensais découvrir…c’était la mienne. Et cette inconnue à qui j’avais prêté ma plume… c’était peut-être simplement la personne que je suis devenue après avoir traversé tout ce que je n’aurais jamais choisi de traverser.
Alors, si vous me demandez aujourd’hui qui je suis… Je pourrais vous donner mon prénom. Vous parler de mes passions. De mes rêves, mes créations, de ceux que j’aime. Mais je préfère vous dire autre chose. Je suis une femme qui a parfois mal, qui doute, qui tombe, mais surtout… une femme qui se relève.Et peut-être que c’est cela, finalement, ma véritable présentation.
Je ne suis pas ce que la vie m’a pris. Je suis tout ce que, malgré elle, elle n’a pas réussi à m’enlever.