Chacun sa couleur
Jaune. C’est jaune ! Et ça ne pouvait pas tomber plus mal !
Bon… Je n’ai jamais eu trop de chance dans la vie.
Déjà pour l’anniversaire de mes dix ans, j’avais eu une tenue de volfoot. Je n’ai jamais aimé le volfoot, moi. Jamais ! J’ai bien essayé, mais, vraiment, je n’y arrivais pas. Les règles sont compliquées et je ne suis pas très habile, ni de mes mains, ni de mes pieds. J’ai pourtant bien dû jouer dans une équipe pendant deux ans. Je n’avais pas le choix. Heureusement, je passais le plus souvent mon temps sur le banc de touche à regarder les autres. Alors, elle ne m’a pas trop vu être ridicule. Parce qu’elle était déjà là, Loua. Et j’en étais déjà très amoureux…
Et puis, quand j’ai eu seize ans, il a bien fallu que j’allume mon écran et que je tape mon identifiant unique : JK021336 et mon mot de passe : « Loua ». Eh oui : Loua ! Je ne pensais qu’à elle, jour et nuit. Elle était partout. Mais c’est « Infirmier – X22 » qui s’est affiché alors que je savais bien que Loua avait eu « Ingénieure – AA15 ». Ça n’aurait pas pu être pire. Moi, j’aurais voulu jardinier… et elle caissière. Enfin je crois… Et puis X22 et AA15, c’est loin ! De toute façon, tu ne peux rien y faire. Sauf si… Mais bon. Ce n’était pas mon cas, ni le sien… encore moins. Alors on a fait ce qu’on nous imposait de faire…
Elle vient de revenir s’installer près de chez moi, en X12. Je l’ai déjà croisée plusieurs fois. Elle m’a reconnu, elle m’a souri, on a parlé, on a bu un verre. Je crois qu’elle est seule. Je n’ai pas osé lui demander directement, mais je crois… Dans tous les cas, il faut que je me déclare avant qu’elle en trouve un autre. C’est ma grand-mère qui m’a dit, comme ça : « il faut que tu te déclares ». C’est joli cette phrase, je trouve. C’est un peu vieux mais c’est joli.
Mais voilà que ce matin, je reçois ce message. Et c’est… jaune !
Vert, je n’aurais rien dit. Même rose ! Mais jaune…
J’ai cherché les données. Jaune, ce n’est jamais plus de cinq pour cent. Cinq pour cent ! Et ça tombe sur moi. Et juste aujourd’hui ! Et la règle, c’est un mois. Au moins un mois. Parce qu’on ne sait jamais quand le prochain message va tomber. Le dernier, c’était il y a exactement cent quarante-huit jours. Pour moi c’était noir. Et, pour elle, vert. Ça lui va très bien le vert. Elle l’a choisi tendre. Vert et noir, ça va plutôt bien ensemble, ça contraste. Ça « matche » comme dit mon père.
Et puis, j’ai trouvé un petit mouchoir en soie dans des tons de vert que je pensais mettre dans la poche de ma veste, comme un petit signe. Ça, on a le droit. Juste une petite touche de couleur différente.
Alors je l’ai invitée à dîner. Ce soir !
Mais je n’ai rien à me mettre de jaune. Rien ! Pas une chemise, pas un pantalon, pas même une paire de chaussettes…
Je ne suis certainement pas le seul dans ce cas. Parce que bleu, c’est banal, tout le monde a ça. Vert, j’aurais pu trouver. Blanc aussi. Et noir… ça fait cent quarante-huit jours que je suis habillé tout en noir… Franchement, ça me va bien le noir. Ça met en valeur mes cheveux blonds et mes yeux clairs.
Mais le jaune avec mes cheveux blonds. C’est une catastrophe !
Si je tenais la bande de… Bon… En fait non. Je sais bien que c’est la machine qui décide. Et elle a décidé jaune. Mais il y a bien des gens qui l’ont programmée cette machine, qui lui ont entré des règles, des critères, que sais-je… Ou pas… Personne ne sait en fait. J’ai entendu dire que c’est la machine, elle-même, qui décide de tout. Un peu comme ce qu’on appelait avant une IA, une intelligence artificielle. Tu penses…
Il doit bien y avoir une raison pour laquelle je vais devoir m’habiller tout en jaune jusqu’au prochain message qui tombera peut-être demain, peut-être dans six mois ! Mais, cette raison, personne ne la connaît.
Interdiction de sortir si je ne suis pas habillé tout en jaune. Des pieds à la tête. Avec mes cheveux, la tête, c’est déjà fait. Oh, ne riez pas, ce n’est pas drôle !
Mais je ne vais pas me laisser abattre, voyez-vous…
Mon voisin Henri était en jaune il n’y a pas si longtemps. Il doit avoir gardé sa tenue quelque part. Il garde tout Henri. Même ça, je pense. Même le jaune !
Voilà…
Heureusement, je suis moins grand et moins costaud qu’Henri. Bon, je nage un peu dans la chemise et encore plus dans le pantalon. Ça ne me met pas tellement en valeur tout ça. Il n’y a que les chaussures. J’aime bien ces chaussures. Je n’aurais pas cru pouvoir aimer porter des mocassins jaunes ! Mais pour le reste…
J’aurais pu attendre jusqu’à demain pour me faire livrer une tenue de la bonne couleur. Ça fait partie de la règle. Mais interdiction de sortir… L’hôpital aurait été obligé de me donner ma journée. Mais le dîner avec Loua ne peut pas attendre ! J’ai trop peur de flancher si je reporte ce rendez-vous. Je me connais. Je sais que je ne suis pas très courageux. Surtout pour les choses de l’amour…
Si au moins je savais ce qui a été attribué à Loua, je pourrais peut-être trouver un petit accessoire de sa couleur pour le porter sur moi… Mais impossible de savoir, impossible de la contacter. Interdit. Je vais prendre avec moi quelques mouchoirs de plusieurs teintes, les cacher dans mes poches, au cas où…
Le ciel est clair, le temps est doux. J’ai passé la journée à tourner en rond. Je suis un peu fébrile, mais je me sens prêt. C’est le moment ou jamais pour « me déclarer ». En prenant le chemin vers la grand-place, j’ai regardé droit devant moi pour ne pas risquer d’apercevoir mon reflet dans une vitrine. J’espère qu’elle sera là…
Je vois du blanc, beaucoup de blanc. Il y a du rouge aussi, c’est plutôt rare. Si elle pouvait être en rouge, ce serait bien, je pense. Le rouge, ça va bien avec le jaune, non ? Pas le blanc. Pourvu qu’elle ne soit pas en blanc… Et si elle était aussi en jaune…
Bleu. Elle est tout en bleu. Elle a même accroché un foulard dans ses cheveux. Je l’ai vue de loin. Il ne doit pas y avoir beaucoup de bleu pour cette période. On ne voit qu’elle, sa superbe silhouette qu’elle a su mettre en valeur en jouant sur les nuances. On dirait qu’elle danse, qu’elle ne touche pas le sol.
Mon cœur va exploser…
Mais voilà un autre bleu. Un homme. C’est vers lui qu’elle se dirige en souriant. Il est grand. Il est élégant. Il est sûr de lui. Ils repartent vers je ne sais où en se tenant par la taille.
J’ai envie d’arracher mes vêtements.
Ça ne me ressemble pas, mais j’imagine une grande tache rouge sur la chemisette bleue de cet homme.