Gamin, le petit Camille a indirectement croisé la route d’une femme bizarre qui lisait les lignes de la main comme dans un livre ouvert. Mais sa mémoire s’est débarrassée de ce souvenir comme d’un yaourt dont la date de péremption donne le vertige.
Ce jour-là, madame Doumeng, sa mère, avait acheté ce qu’elle appelait « un magazine de ragots ». Gourmande, elle s’en repaissait assise sur un banc mille fois repeint. Elle disait que cette prose lui vidait le cerveau. Mais elle ne lui remplissait point l’estomac. Plus tard, elle découpait les photos et les rangeait dans un tiroir. Lorsque celui-ci était plein, elle en ouvrait un autre, et ainsi de suite. Collectionneuse de clichés retouchés, elle ne parvenait jamais à les jeter à la poubelle ou à les brûler. Elle se souvenait, pourtant, qu’elle avait déchiré, dans un élan de rage, les photos de son premier mariage.
Elle se sentait revivre, ici, dans ce parc aux chemins de terre parsemés de plumes de pigeons, ses yeux rayonnant sur le papier glacé. Elle n’allait pas tarder à y mettre involontairement le feu. Le magazine fondrait, coulant le long de ses jambes avant de former une grosse flaque fumante à ses pieds. Elle n’aurait même pas mal sous la brûlante caresse, au contraire.
Ses nouvelles lentilles lui convenaient tout à fait. Toutes ces histoires à dormir debout, étalées au fil de pages mythomanes, la tenaient paradoxalement éveillée. Elle piquait du nez depuis qu’elle s’était levée après qu’elle avait, une fois de plus, cauchemardé une bonne partie de la nuit. L’aube l’avait accompagnée dans sa difficulté à émerger des brumes matinales. Elle avait eu la sensation de visiter une galerie de fantômes.
Depuis quelques jours, elle rêvait de ses parents, disparus dans un accident de la route qui avait défrayé la chronique. Treize morts. Un car avait dérapé sur le verglas et une dizaine de voitures s’étaient encastrées dans les platanes bordant la route. Devant le danger de la collision, chacun avait oublié qu’il ne fallait surtout pas freiner.
Madame Doumeng ne comprenait pas pourquoi tout revenait subitement la hanter alors qu’elle avait tiré un trait depuis dix bonnes années. Le petit Camille n’était point né. Il n’avait donc pas connu ses grands-parents – son père était orphelin.
A moins de dix mètres, l’enfant dévalait la pente savonneuse d’un toboggan en se prenant pour un champion du tremplin olympique. Les yeux mi-clos, il glissait tout schuss sur d’invisibles skis. Les autres gamins le regardaient évoluer, maudissant ses performances. Ses cris de triomphe attestaient de la portée de son exploit. On eût dit qu’il venait de terrasser un dragon ou une armée de trolls. Non loin de là, des fillettes simulaient de l’ignorer, les joues rosies par l’émotion.
Le petit Camille aimait plus que tout ce grand jardin où il se sentait pousser des ailes. Il irait bientôt rejoindre ses amis les oiseaux. Parlant leur langage, il leur expliquerait qu’il valait mieux éviter de se poser, pour picorer des miettes de pain ou se dégourdir les pattes, car les chats rôdaient. Eux ne respectaient jamais la liberté quand ils avaient faim, et même après avoir mangé. Ils jalousaient ces piafs qui se permettaient de gazouiller sous leurs moustaches. Ils eussent tant apprécié faire de même sous la truffe des chiens errants sans risquer d’être croqués.
Une vieille dame d’apparence très digne s’était approchée de madame Doumeng. Son visage se parait néanmoins d’un sourire de gargouille. Un masque de sorcière sur le point de lancer un sortilège à la face d’une mortelle. Qui osait lire en plein air, dans un jardin public, un magazine prônant le port de sous-vêtements coquins. Avant d’accueillir l’intruse, madame Doumeng avait malencontreusement laissé la double page de pubs ouverte. L’enfant n’avait rien manqué de la scène alors qu’il s’apprêtait à se remettre en piste.
Contrairement à l’idée reçue, la sorcière n’était pas édentée… et elle était vêtue à la manière d’une vraie mamie. Elle s’était assise à côté de madame Doumeng qui avait été surprise par cette approche de félin. L’autre lui avait pris d’autorité la main sans même lui dire bonjour.
L’enfant continuait de glisser sur son tremplin olympique pendant que cette étrange grand-mère faisait pleurer sa mère.
*
Camille a eu du mal, au début, avec son prénom épicène. Ado, il avait rencontré une nana qui portait le même. C’est elle qui lui avait appris la signification de cet étrange mot : épicène. Lui préférait dire mixte.
Il lui arrivait de la repousser lorsqu’elle se la pétait trop, se prenant pour une intello. Pour la taquiner, il l’avait surnommée « Camomille », arguant que c’était une tisane épicène.
Elle se mettait à rire aux éclats en revenant se blottir dans ses bras.
Camille est adulte maintenant, il est veilleur de nuit chez les dingues. Il a gardé une photo de l’autre Camille, au fond du tiroir de sa table de chevet, avec ses vieux dessins, ses herbiers. D’autres nanas ont eu droit à ses faveurs, mais c’est la seule qu’il a gardée sous la main.
Il lui suffit d’allumer la lampe, la nuit, et d’ouvrir le tiroir. Une odeur d’automne en boîte y règne, accompagnée du parfum de Camille. La chambre voyage alors dans son passé et il se rendort en reniflant.
Le matin, le tiroir ne bâille plus. L’avait refermé machinalement, en dormant ? Il ne passe, hélas, que très peu de nuits au creux de son lit.
La clinique, qui lui prend la moitié de son temps, évoque un camp de base, une caserne. Entre pensionnat et prison. Mais les psys n’y sont point casqués, ni ne mettent au garde-à-vous les internes. Personne n’y tire à boulets rouges sur les mauvais esprits. On y traite les gentils fadas au long de couloirs d’une blancheur de neige.
Camille dit que tous ces malades ressemblent à des épouvantails déguisés en hommes-grenouilles plantés dans un champ de tournesols. Lorsqu’il a bu plus que de raison, sa version varie.
– Ce sont des brûlures de mégots sur une carte postale représentant le Mont-Blanc. De vilains petits canards aussi noirs que la nuit, dans une basse-cour où, côté nurserie, le jaune prédomine.
Les infirmières l’apprécient lorsqu’elles le croisent parce qu’il les drague en utilisant des mots qu’elles ne comprennent pas. Il a juste besoin de leur sourire et elles apprécient son manque d’ambition.
– En voilà un qui ne risque pas de nous harceler !
– Faut pas se fier aux apparences.
– Oh toi, tu vois le mal partout !
– L’expérience, ma jolie… L’expérience.
– Moi, il m’a dit que j’étais mignonne, et depuis, il ne me parle plus.
– Il est comme un autiste avec les filles.
– C’est parce qu’il ne fait que nous croiser dans des couloirs aveuglants de blancheur.
Chez lui, du matin au soir, Camille dort comme un loir. Il ne se réveille que pour manger un peu. Il paraît que ce n’est pas idéal pour la santé. Il s’en fout.
Il plonge à l’horizontale dans un marigot où pullulent de mauvais rêves. Une armada fantôme l’y attend, battant pavillon noir. De nauséabondes bulles éclatent à la surface de la grande mare mal fréquentée. Des poissons mutants explosent après les avoir gobées. Des grenouilles gonflent leurs joues en rotant. Des tritons sautent sur les nénuphars et sodomisent les rainettes. Et il y a des démons volants dont les ailes membraneuses claquent dans le feuillage des saules. Une odeur de feu de cheminée s’immisce alors sous le couvert, des reflets roux inondant le lac aux monstres.
Camille les oublie très vite au saut du lit. Il vaut mieux, oui. Il n’en reste que des ombres chinoises sur un mur d’hôpital, et elles sont terrorisantes. Il sait toutefois ce qu’il faut faire pour les javelliser. Il lui suffit de rouvrir le tiroir de la table de chevet et de humer quelques senteurs du passé. Mais il y a cette sueur maculant son oreiller, et qui atteste d’un repos peuplé de dragons combattus dans de beaux draps. Il trouve son fumet trop acide et plante son nez dans un herbier, pendant que Raoul, le coq du voisin, lui fait commencer sa journée par une sérénade de crécelle rouillée. Il a une chance folle que le mâle du poulailler a perdu le nord et réveille les gens au moment du coucher.
Camille est prêt à bâtir une arche où il parquerait ces erreurs de la nature. Il la coulerait au large après avoir sauté dans un canot de sauvetage. Poursuivi par des requins, il fuirait les remous à grands coups de rame. Il lui faudrait auparavant s’entraîner en soulevant des rochers d’un bon quintal. Le plus dur serait d’atteindre l’océan, car il n’y a jamais de vent dans ses rêves. Il a déjà imaginé un bateau monté sur roulettes, en vain.
Camille est notamment abonné à un cauchemar qui lui rend visite de façon régulière, lointain cousin se radinant à l’improviste pour vous emprunter un peu d’argent – qu’il ne vous rendra, d’ailleurs, jamais. Mais il faut bien rendre service aux membres de la famille dans le besoin, n’est-ce pas ?
Il marche dans un tunnel opaque en direction d’une petite lueur qui scintille au loin. Un minuscule soleil irradie au bout de cet œsophage de goudron. Lorsqu’il parvient au niveau du « médaillon doré », il perçoit une lourde cavalcade dont les décibels déboulent sur sa droite. Il avance d’un pas à l’air libre, tourne la tête en direction du vacarme et…
Un troupeau de bisons fonce droit sur lui, au galop, s’apprêtant à le piétiner telle une vulgaire carpette.
Chaud devant !
On dirait qu’ils ont attendu de voir pointer le bout de son nez pour charger, dodelinant de la tête, cornes en bataille. Leurs naseaux fulminent. Ce sont des locomotives lancées à pleine vitesse. Ils se sont matérialisés spécialement pour lui, Camille… Pour le réduire en bouillie à l’issue de cette chevauchée fantastique. Ils se sont ébranlés juste avant son arrivée, avançant au pas, masse compacte de poils et de muscles mue par un instinctif déclic. Il est enfin apparu, tout là-bas, et le réflexe de l’assaut bestial s’est imposé dans les primitifs cerveaux. La charge était devenue pavlovienne.
Il est clair qu’une fois cette opération de destruction menée à terme, chair écrasée, os brisés, les bovidés se transformeront en idées noires et bouche pâteuse de poivrot. Avant de retourner paître dans les prairies du remords, à l’orée d’une forêt de gueules de bois.
Mais c’est un éternel recommencement. L’émergence hors du sommeil est toujours salvatrice. La douleur ne sera que virtuelle, et la mort un retour aux sources de la vie. Le réveil paradoxalement brutal épargnera à l’homme un enfoncement thoracique infligé par les premiers impacts de cornes, de sabots.
Une odeur de musc accompagnera Camille dans la cuisine lorsqu’il se préparera un café bouillant et sans sucre. Lorsqu’il ne travaillait pas, il n’osait même pas se rendre à la boulangerie pour acheter des viennoiseries, de peur d’y flytoxer cette bovine fragrance.
Ce songe, le plus angoissant auquel il fut confronté, n’a jamais quitté Camille depuis le jour où il heurta, à bicyclette, une vieille dame qui traversait tranquillement dans les clous. Le feu rouge symbolisait l’œil d’un cyclope.
Trop occupé à penser à Mireille, cette fille rencontrée la veille au soir, il pédalait sur un nuage, aveuglé par l’émotion d’un souvenir encore brûlant. Il a heurté la vieille dame au niveau du bassin. A peine tombée, elle s’est aussitôt relevée, brandissant un poing vengeur dans sa direction. Des témoins de la scène ont été refoulés alors qu’ils voulaient juste l’aider. La vieille dame est une coriace, sa hanche a résisté au choc.
Le mauvais rêve se métamorphosa en fantôme, obsédant Camille jour et nuit.
Rétroactivement, il songea qu’il aurait dû en parler à ses parents. A SA MERE.
Il n’avait que treize ans lorsque sa route croisa celle de la vieille dame aux hanches d’acier.
Là, à la Clinique des Cerfs-volants, durant ses heures de boulot, l’insomnie chronique le guette. Bizarrement, cette éventualité le rassure. Il aurait tort de s’en plaindre.
Il craignait de s’endormir au gré d’un couloir, sans avoir choisi son point de chute. Il avait l’habitude de roupiller dix bonnes minutes dans un cagibi. Il avait l’impression d’être un passager clandestin dans la cale d’un vaisseau fantôme. D’après les dires de son médecin, c’était suffisant pour recharger ses accus. Il lui était arrivé de somnoler appuyé contre un mur où les ombres le redessinaient. Sa nouvelle silhouette s’effaçait lorsque ses yeux se rouvraient.
De toute façon, si ses paupières viennent à s’appesantir, du café dans une thermos lutterait contre une éventuelle somnolence. Un bon coup de fouet est toujours agréable à recevoir pour dissiper un méchant coup de pompe.
Il bosse pendant que les autres pioncent. Sa peau, trop longtemps éloignée du soleil, a pris le teint cireux d’une momie. Peut-être même une texture de papier.
– Je ressemble à un cierge éteint.
Il ne peut s’empêcher de se juger sur son physique chaque fois qu’il passe devant une glace. Son image le fait frissonner. Si seulement elle avait été infidèle…
La grimace ébauchée accentue son aspect de bonhomme de neige sur le point de fondre. Il se change en extraterrestre albinos. Celui-ci avait migré d’une planète lointaine dont le soleil a implosé, pour venir se brûler la rétine ici, sur notre plancher des vaches en forme d’orange bleue.
Ses yeux, autrefois bleus foncés, virent maintenant au clair azur. Une conjonctivite y niche, indélébile. Son regard évoque notre drapeau national. Ses lèvres paraissent cyanosées, ses cheveux sont plus gris que la lune, ses poils ont désormais des reflets crayeux comme si on les avait saupoudrés de farine.
Fantôme le jour, il devient ombre la nuit. Paradoxe dont il se vanterait presque.
Boyaux d’un serpent géant, les couloirs de la clinique sont devenus les galeries de sa nouvelle propriété privée. Il n’y manque que des tableaux de maîtres, des bras émergeant des murs pour indiquer la bonne direction.
C’est l’unique boulot qu’il a trouvé à la suite de son licenciement économique. Jusque-là, il gérait le rayon des eaux minérales dans une grande surface. Les caissières, avant d’être virées puis remplacées par des machines, alignaient une rangée de sourires où il n’avait qu’à se servir.
Lui pensait encore à Camille, son épicène fiancée d’autrefois. Depuis quelques jours, le tiroir de la table de chevet s’ouvrait tout seul. Qu’était-elle devenue, avec son petit nez en trompette et ses taches de rousseur ? Avait-elle accepté de s’éloigner de la jeunesse ? Elle disait que les filles ne vieillissaient jamais… qu’elles mûrissaient. Je ne comprenais pas pourquoi elle se comparait à un fruit.
Sentinelle de cette résidence secondaire, Camille fait ses rondes au sein d’organes reptiliens. Au hasard de ses déambulations (de ses reptations ?), il se rapproche tantôt de la tête, tantôt de la queue du terrible anaconda.
Parfois, il y perçoit la présence d’esprits torturés par la proximité des fadas, et cela ne lui déplaît pas. Ici, les fantômes semblent possédés par leurs propres souvenirs… Il y en a même qui psalmodient dans les cagibis, pièces où s’entassent des dossiers de malades vaincus par la folie. Les piles y sont soutenues par des balais. Les ombres s’y nourrissent d’un passé déjà chancelant, avant d’échanger des messages muets avec les spectres de la nuit, leur transmettant parfois des infos très personnelles.
Lui, Camille, est témoin de cet espionnage. Il se sent alors investi d’une mission à l’issue de laquelle il devra faire jouer le secret professionnel. Au même titre qu’un grand chirurgien.
Les occupants des lieux ne dorment pas, ne rêvent plus. Leurs âmes voguent au gré des courants d’air, chevauchant la poussière.
Cet endroit est un manoir hanté par des touristes qui l’ont visité, jadis, avant d’y revenir à l’occasion d’un pèlerinage post-mortem. Ils y jouent à cache-cache dans les placards ou derrière les rideaux, puis se réunissent autour d’un grand feu de camp. Certains lancent des anathèmes destinés aux vivants en fumant la pipe. Les nuages se forment au plafond, encerclant le lustre, avant de larguer quelques litres d’eau sur le parquet. Des flaques y rivalisent avec les miroirs accrochés aux murs des pièces froides.
Ils ont été incapables, au-delà de leur décès, d’oublier des instants follement rares et ces murs déjà peuplés.
Camille est habité par ces présences jugées hostiles parce qu’elles sont transparentes. On craint toujours ce qui est invisible, car on ignore qui (ou quoi) a revêtu cette panoplie passe-partout. Cela peut être un agneau, un loup.
Il faut se fier à l’odeur, mais l’être humain est naturellement enrhumé. Il naît muni de sens dont il n’utilise qu’une infime partie, à l’instar de son cerveau. Raison de plus lorsqu’il s’agit de détecter la présence d’esprits. C’est tout juste si l’on n’a pas envie de dresser un chien à flairer les fantômes comme des truffes.
Il est souvent tenté de se promener, un vaporisateur de peinture à la main : il arroserait l’espace autour de lui afin de dessiner les contours des « monstres ». Après, il aviserait. Un câlin pour l’agneau, la fuite devant le loup.
Une araignée géante se retrouverait affublée d’une très seyante couleur rose bonbon, un rat à trois têtes apparaîtrait rouge sang.
Ce qui lui manque le plus depuis qu’il travaille dans ce lieu « décervelé », c’est la pluie. Il l’entend battre contre les vitres à la manière d’une poignée de gravier. Un gamin lapidant la fenêtre d’un voisin mal embouché.
Mais c’étaient peut-être des souris. Qui caracolent sur le plancher de la salle du dessus. Cette dernière laissée à l’abandon parce qu’elle a connu des heures moins glorieuses quand elle fut le théâtre de séances d’électrochocs. En tendant mieux l’oreille, il y a les battements de tous ces cœurs cognant au sein de minuscules poitrines… ou bien le crépitement des étincelles. Les cris des victimes de certaines expériences étouffés par des bâillons de fortune.
L’averse est pareille à une drogue dure et il souffre de manque. Il aime tant son chant. Il lui arrive, quelquefois, de prendre plusieurs douches dans la journée, lorsque le soleil tisse sa toile dorée sur la ville. Il lui faut alors déserter le lit. L’été, il se recouche sans s’être séché.
Lorsqu’elle fait des claquettes sur les toits, il se rappelle les vieux films de Fred Astaire que son père regardait à la télé. Et il entame un petit pas de danse dont l’écho visite les corridors. Ses entrechats maladroits traquent les petits rats égarés dans le labyrinthe de la clinique. Il a déjà chanté le flamenco en joignant le geste à la parole, mais les ombres ont immédiatement déserté les lieux. Il s’est retrouvé seul environné d’un silence sculpté par les mains d’un modeleur de vide. En se réfugiant dans les chambres, elles faisaient taire les fous dont le murmure mouillé accompagnait idéalement l’averse.
L’eau. Oui, Camille lui trouvait un goût savoureux. Celle qui tombait du ciel coulait de source, de son propre aveu. Aussi limpide qu’un grand vin dans la mémoire d’un œnologue. Il la recueillait dans un arrosoir. Il en buvait trois litres par jour, à la régalade, après avoir ouvert quelques parenthèses dans son sommeil. Il évitait, la nuit, de se répandre, car il ne pouvait déserter ses rondes pour se soulager toutes les dix minutes (et n’importe où). Il disait que c’était le meilleur des diurétiques… mais également la boisson de l’avenir. On le regardait bizarrement, se demandant si la folie n’était point contagieuse.
L’eau. On peut considérer qu’elle est également transparente. Seul son bruit qui cascade, chevrotine de décibels, atteste de son appartenance au monde réel. Car il y a toujours un petit plaisantin pour percher un seau à moitié plein au sommet d’une porte entrebâillée.
L’eau. Qui transforme le corps humain en tonneau des Danaïdes.
L’eau. Il avait rencontré l’autre Camille, son complément, un soir de pluie. Il l’avait aspergée en roulant dans le caniveau sur son scooter. Elle avait bu la tasse. Il avait su se faire pardonner. Il lui avait offert un café. Elle lui avait demandé si c’était bien raisonnable. Ils étaient si jeunes. Il avait répondu que oui, justement.
Là, à l’occasion de son ultime ronde dans les couloirs de la clinique, le sourire qui se dessine sur le visage de Camille prend subitement une dimension sentimentale. Il souhaiterait l’y voir imprimé à jamais.
Sa torche électrique à la main, il repense au tiroir de sa table de chevet. L’odeur de l’herbier y fait renaître les senteurs d’antan. Et c’est un réconfort moral efficace pour lutter contre les ombres du présent. Accrochées au plafond, la tête en bas telles des chauves-souris, elles simulent de lui pisser dessus.
Mais il est de mauvaise foi car…
Car la vieille dame traversait dans les clous…
Elle devait être décédée, aujourd’hui, et lui avait sans doute pardonné puisqu’il n’avait jamais vu son dos vouté évoluer sur la mer mouvante et noire des murs toujours trop blancs.
Dans la chambre 154, végète un débile profond (ou prétendu tel) qui se prend pour un Indien d’Amérique. Il joue, avec ses mains, à dessiner des ombres chinoises sur les murs. Il se sert du v de la victoire pour simuler les plumes auréolant sa noble figure. Il dit que c’est un ancêtre qui lui rend souvent visite. Il dit que, lorsqu’il repart, ses doigts ont retrouvé leur souplesse. Il chassait, naguère, le bison avec une carabine à plomb. Il lui suffisait de simuler le geste du sniper, allongé dans la poussière, l’œil rivé au viseur.
Il demandait à l’énorme bovidé de lui obéir. Il pratiquait la télépathie avec les animaux de la plaine. C’était leur ami. Ils assouvissaient tous ses caprices car ils savaient que leur fourrure deviendrait des vêtements sacrés grâce à sa squaw.
Camille l’a surnommé Cervelle givrée par le blizzard. C’est son chouchou.
– Il est plus fêlé qu’un vase en porcelaine heurté par un troupeau de bisons, avait-il raconté à un pote, au téléphone.
Il était conscient de la légèreté de son humour.
Lorsqu’il ne dormait pas, il appelait ses amis d’enfance pour décompresser un peu. Il crachait son venin sur des connaissances communes, vomissant sur leur passé de petites pestes. Les autres raccrochaient aussitôt. Il avait la fâcheuse manie de débiner les gens qu’il appréciait. Il prétendait que c’était parce qu’il n’avait point confiance en lui. C’était comme dire à une femme : « Je te quitte parce que tu mérites mieux ! »
Il n’avait jamais osé relancer Camille version fille. Elle devait être mariée et avoir plusieurs gosses inscrits au lycée.
L’Indien, c’est l’unique insomniaque de cette bande de fadas. Ils se croisent souvent dans les couloirs après que le crépuscule a ouvert une brèche afin que la lune s’introduise dans la place.
Ce n’est pas un ectoplasme, non, mais il en arbore certaines caractéristiques, dont la démarche. Un manitou errant perché sur des échasses. Son profil d’aigle le rend encore plus guerrier. Sa conversation est d’autant plus enrichissante qu’il est muet. Il parle avec les mains : on dirait un Italien. C’est un bavard digital.
Oui, il connaît le langage des gestes sur le bout des doigts ; cependant, il sait se faire « entendre ». Camille s’amuse à l’écouter en surveillant les ombres chinoises qu’il produit sur les murs. Il prise fort son cinéma muet. Ce sont des cafards que l’on vient d’écraser, et qui répandent leurs entrailles. Il suffit de se baisser pour y déchiffrer des propos d’esprits anciens. Certains indiquent l’emplacement d’un inaccessible trésor. Le rébus est pervers.
Mais lui, Camille, le veilleur de nuit, comprend. Comprend le langage de l’eau, celui des mimes. Peut-être que la télépathie n’est pas étrangère à la chose.
Allez savoir avec un Sioux !
Qui lit dans les pensées comme d’autres allument de grands feux au sommet des collines afin d’instruire leurs potes lointains que, ce matin, l’attaque n’aura pas lieu, les brumes matinales interdisant à la fumée de voyager.
« Sentinelle, si toi vouloir pluie dans boyaux d’anaconda, toi faire bruit comme mille bœufs musqués ! »
La routine aidant, les années défilèrent au pas de charge, imitant les bisons des hautes plaines.
Désormais, Camille se balade dans la clinique une casserole vissée sur le crâne. Imitant les grands guerriers au bivouac, il psalmodie. Danse et vocifère en tapant à bras raccourcis sur l’ustensile au moyen d’une louche.
Ses yeux sont ronds, de vraies billes, et ses pupilles dilatées. Il a fumé un calumet de la paix pour le plaisir. Il est impuissant face aux batailles. Heureusement, il n’y a plus de guerre depuis des lunes.
Il s’ennuie, ses muscles fondent à force de rester assis au coin du feu. Les flammes lui parlent. Tolérantes, elles parlent à l’homme amoureux de l’eau. Il y a peut-être un trésor sous une cascade.
« Attention en traversant, mamie ! Une bicyclette est si vite arrivée ! Attention en… mam… Une bi… »
Il ne pleut toujours pas dans les couloirs.
En revanche, on a changé de veilleur de nuit.
Camille occupe maintenant la chambre 154. L’Indien y est mort noyé, les bras « menottés » par une camisole tandis que des trombes d’eau inondaient la pièce.
La nouvelle sentinelle se plaint qu’au cours des nuits où la lune est ronde et rousse, on entend comme des gouttes d’eau pianotant sur les murs de la chambre qu’occupe son prédécesseur.
– Ce n’est plus une chambre ! C’est un aquarium qu’on remplit avec un entonnoir, se lamente-t-il à ses supérieurs.
Lui aussi a été remplacé.
Désormais, c’est une femme qui fait les rondes.
Il se murmure que les fous ne dorment plus. Qu’en y regardant de plus près, il est possible d’apercevoir, par les trous de serrure, des yeux.
Des centaines d’yeux indiscrets.
Au-delà des murs, les voyeurs pleurent. Stalactites, notes mouillées, tsunami de regrets. Concert d’une fuite.
Et puis, planant au-dessus de la mêlée de décibels, une voix :
« Attention en trav… »
*
La femme mûre ne s’attendait certainement pas à retrouver son amour d’adolescence ici, dans ce quartier improbable de la grande ville. Il errait sur le trottoir d’en face, précédé de son ombre grâce à un réverbère au long cou.
La jeune femme avait été immédiatement troublée par cette rencontre. Le réverbère semblait, lui aussi, le regardait passer. Elle l’imagina avec une minerve et pouffa.
Elle avait tout de suite reconnu l’homme d’âge mûr à son allure de dandy. Il n’avait point changé. Mais, à cette distance, les détails se délayaient avec l’émotion. Les années étaient passées sur son corps comme un souffle de vent sur une statue.
Lui aussi se rappelait d’elle, apparemment, car il cherchait à attirer son attention en lui faisant de grands signes. L’avait-il trouvée bien conservée ? La coquine feignait de l’ignorer. Le quartier était bruyant aujourd’hui. Pas mal de bolides y circulaient…
Les réverbères se tordaient le cou à force de les suivre.
Dix ans après, les deux anciens tourtereaux en étaient encore à se demander qui ferait le premier pas. Ce fut lui. Bien mal lui en prit.
Il ne lui restait qu’une dizaine de mètres à parcourir pour atteindre les clous. Pressé de faire la bise à la femme d’âge mûr, il avait slalomé entre les voitures sagement alignées. Le moteur ronflant tel un dragon, elles attendaient le feu vert.
Visiblement, il n’avait pas vu venir cette moto qui ne respectait pas le code de la route.
L’homme d’âge mûr n’avait pas fait attention en traversant.