Ils étaient loin (extrait chap 5 Resuscitare)

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C’est Raphaëlla qui a véritablement donné le signal du départ quand elle a pris Peggy par le bras et l’a tirée vers la sortie. Titubant un peu et rigolant beaucoup, on a tous suivi jusqu’à nous mettre à courir et à crier une fois dehors, sans savoir pourquoi. À cause de la largeur de la nuit? d’une animalité retrouvéedans une ville où il n’y avait plus que nous? Ensemble, là, à ce moment, nous étions des rois. Nos «pardon», «excusez-moi de vous déranger», nos toussotements dans nos coudes et nos mots chuchotés pour ne pas déranger, nos corsets qu’on nous avait contraints à porter et puis, à force, avec lesquels on avait négocié pour ne pas s’opposer, tout ça, Fioup! Disparu! On se retrouvait à l’état sauvage, en meute.

Un type sur son balcon s’est mis à nous engueuler : «Y en a qui travaillent demain. Ils aimeraient dormir !!! Tirez-vous bande de tapettes, ou j’appelle les flics ! » Il était si loin ce type. Il nous parlait d’un vieux monde absurde, étriqué, mercantile, hypocrite, méchant et bête auquel nous avions en vain essayé de nous adapter ; nous nous y étions toujours sentis à côté de nos pompes. Et puis l’odeur, l’odeur de ressassé, l’odeur de renfermé, l’odeur du désespoir, l’odeur de merde et du suicide des enfants. Ils auraient pu aérer. Ils auraient dû! L’odeur, l’odeur était insupportable, alors on est parti en courant et on s’est retrouvés derrière les grosses lettres criardes du «Palace Pier», tout au bout du débarcadère. Là, ensemble, longtemps, appuyés contre le garde-fou, on a contemplé en silence les reflets diffus de la lune sur la surface ridée de l’océan.

 

            Antonia et Peggy, les plus habituées aux fins de soirées chahutées, nous ont ramenés sur terre. Elles avaient emporté l’indispensable. Peggy, une large couverture qu’elle étendit sur le plancher en keruing, Antonia, de la vodka-pomme et des gobelets. Raphaëlla et Yazid se sont installés en silence sur la couverture. Peggy les a imités, le silence en moins. J’ai galantement tendu mes mains à Antonia pour l’aider à s’asseoir ; elle a ricané en les prenant. Tous assis, parmi le son de nos essoufflements et de la vodka pomme qui s’écoulait dans nos godets, on entendait des gloussements qui s’échappaient par-ci par-là lorsque l’un ou l’autre se rappelait les numéros, Tristan, le balcon, la course, nous cinq ensemble dans la nuit à quatre heures trente du matin… J’ai posé ma joue sur la cuisse d’Antonia assise en tailleur. Complètement plié que j’étais avec, sous mes fesses, un sol trop dur et sous ma joue plus de genou que de cuisse, la position était intenable, mais je la supportais avec délice car seul comptait le charme d’être tout contre ma nouvelle amie qui, sans aucun doute, de notre posture, devait souffrir presque autant et tout aussi secrètement que moi. Je percevais sa chaleur, sa respiration, ses parfums, son cœur, sa chair… ses os et mes courbatures aussi, mais je me sentais bien, mieux que bien, heureux et vivant. J’ai fermé les yeux.

 

Publié le 14/01/2026 / 1 lecture
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