Jardin des adieux

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« Ne l’écoute pas ! Il te mène en bateau… Ne l’écoute pas ! Il te… »

J’ai fait taire une mauvaise pensée en la harponnant. Elle s’est envolée. Du sang a coulé. J’ai bu l’écarlate pluie.

Je n’étais point maladroit, et j’avais soif de vérité.

 

 

L’agent immobilier m’avait averti.

« J’ai eu du mal avec cette maison. Personne n’en voulait. Sa réputation, évidemment. Et vous êtes arrivé… »

« Je n’ai pas encore signé… »

« Je sais, je sais. »

Un ange aux ailes de silence passa.

« Vous êtes vraiment surprenant. Et ce n’est pas un reproche. On dirait que vous voulez m’en dégoûter. Tout à l’heure, vous m’avez avoué que la terre du jardin était infertile, n’est-ce pas ? Je venais pourtant de vous avouer que j’avais un hobby : cultiver un potager. Vous cherchez à plomber votre boîte ? Ou… mieux… vous avez des vues sur elle… »

Il s’était vautré dans le premier degré.

« Sur ma boîte ? »

« Non. Sur la maison. »

« Mais pas du tout ! Je fais mon travail sans tricher, c’est tout. Je sais ce que les gens pensent de mon métier. Non, nous ne sommes pas tous aussi menteurs que des avocats. »

Il avait souri et ses dents blanches m’avaient ébloui. Il avait enfin tutoyé le second degré. J’ai pensé qu’il avait un physique de crooner. Je fus à deux doigts de lui demander de me chanter quelque chose.

Il m’avait expliqué la raison du renoncement de sa clientèle dès la première visite. Il avait tout déballé, affirmant qu’il récitait la même leçon à tous les improbables acquéreurs de cette maison hantée par des chiens. Nous nous étions assis à une table du bar-restaurant d’en face. Il n’arrêtait pas de la regarder, en douce, avant de porter son pastis à ses lèvres. Il semblait se repaître du son des glaçons s’entrechoquant. Il attendait probablement un « la » pour entonner un chant de victoire.

Il s’était fait resservir et, au fil de son alcoolémie, son verbe se libéra, devint celui d’un conteur.

« Si vous avez le temps, je veux bien vous… »

« Moi, j’ai le temps… Mais vous ? » l’ai-je interrompu.

« Mon chef d’agence n’est jamais là, le matin. A cette heure, il boit l’apéro… comme nous. »

Il engloutit son troisième pastis avant de larguer les amarres. J’ai fermé les yeux, en vain. Aucun cri de mouette n’accompagna notre croisière. Même pas un mouchoir, sur le quai, agité par une main fébrile, en prolongement d’un bras déjà en manque des voyageurs.

 

*

 

Une fois installé entre mes nouveaux murs, j’ai hésité…

Hésité entre tenir un journal intime, ou laisser passer du temps avant de jouer à l’historien.

Commenter rétroactivement les événements les plus marquants, après avoir fait un tri.

Mais nous avions décidé, avec l’agent immobilier, de comparer mon vécu, ici, et ce qu’il m’avait raconté.

« Je n’ai aucune preuve que tout ce que je vous ai relaté est vrai. Vous allez devenir un éclaireur, si vous êtes d’accord. Je compte rédiger un rapport sur la réalité des infractions à la loi du précédent résident. Rien n’a été prouvé, c’est ça qui est incompréhensible. Tant de pétitions ont circulé, toutes signées par les riverains, sans exception. Et puis, j’ai d’autres maisons à vendre, dans le quartier… »

« Mais… il n’y a pas eu des opérations de terrassement destinées à vérifier s’il y avait des corps enterrés dans le jardin ? »

« Il y en a eu, évidemment. Mais non, rien. Rien n’a été trouvé. Il n’empêche, les voisins se sont plaints que, les nuits de pleine lune, des aboiements les ont empêchés de dormir. »

« C’était peut-être des chiens errants. »

« Il s’est murmuré que les braves toutous de garde sont restés sourds, et muets, eux. Preuve qu’il n’y avait aucune présence physique des aboyeurs. Ce n’était audible que pour les êtres humains. Même les chats sont restés de marbre. »

« Et qu’est-ce qu’ils ont fait, puisque les pétitions ont été classées sans suite ? »

« Il y a eu des sentinelles. Des volontaires qui, les nuits de pleine lune, se sont embusqués derrière les cyprès ornant les villas. Toujours rien. Même pas des fantômes quadrupèdes. Ils ont néanmoins dû se boucher les oreilles avec leurs mains. »

« Vous connaissez la date de la prochaine pleine lune ? »

« Bien sûr. »

« Je vous écoute. »

Il l’a écrite sur un coin de nappe.

« N’ayez crainte, elles sont en papier. Ici, on les change après chaque client, même lorsqu’il est là uniquement pour boire. A l’heure de l’apéro, il y a rarement de la place au comptoir. Sinon, il y en a qui laissent des petits mots gentils ou, au contraire, de méchantes réflexions sur la qualité des plats. »

« L’essentiel, c’est qu’ils paient avec le sourire. »

« Seuls les pauvres… »

Il s’apprêtait à bafouiller, apparemment.

« Paient avec le sourire ? »

« Non. Laissent des appréciations. Les autres ont probablement peur de faire des fautes d’orthographe. »

Nous nous sommes levés, il a payé au comptoir, et nous avons déserté le bar-restaurant après avoir signalé au garçon qu’il manquait un coin à la nappe.

Je me suis promis de venir y manger, de temps en temps, muni d’un stylo – mais pas pour signer un chèque.

 

J’avais déménagé dans ce quartier en front de mer parce que j’en avais eu marre de l’arrière-pays. J’avais cru cet isolement nécessaire à la suite de mon divorce ; hélas, le poids de la solitude me voûtait, au contraire, chaque jour un peu plus. Je cultivais bien un potager, mais l’hiver…

Je n’osais même plus regarder ma montre, de peur de vieillir plus vite si la petite aiguille se sentait épiée.

Je ne disais bonjour qu’au facteur et aux pompiers quand il venait voir si j’avais désherbé autour du vieux mas.

« Vous allez me relancer tous les ans ? Vous savez bien que je suis très à cheval sur cette précaution. »

« Ne vous fâchez pas, monsieur Breitner ! Nous faisons notre travail, et il vaut mieux le zèle que la négligence. »

Ils n’osaient même pas entrer lorsque je les invitais à boire un coup.

J’appréciais tout particulièrement lorsqu’ils me serraient la main pour me dire au revoir. C’était franc.

Ils avaient été là pour mon suicide raté.

Ce satané facteur les avait alertés. J’avais eu de la chance, d’après lui, puisqu’il ne passait qu’une fois par semaine. Je l’ai maudit. De la chance, mon cul !

Mais il avait été là pendant les six mois durant lesquels je m’étais refait une santé mentale. J’avais repris goût à la vie en côtoyant cet homme bourru dont l’humour rallumerait des feux sur la banquise. C’est lui qui m’avait indiqué l’agence immobilière.

Nous étions devenus amis.

J’avais paradoxalement aimé sa tristesse lorsque je lui ai dit que j’avais trouvé une maison…

« T’inquiète ! Une fois là-bas, on s’appellera, et si tu as le temps, le week-end, tu pourras venir à la maison. La mer n’est pas loin, et il y a de bons restos… »

A ce jour, il n’est jamais venu. Et il ne répond plus au téléphone.

 

J’ai été beaucoup marqué par ma première nuit dans ma nouvelle maison dont la chambre, bien que petite, me parut un écrin idéal pour dormir comme un bébé. Je me trompais.

Le cauchemar m’avait pris à la gorge. Je m’étais réveillé en toussant et crachant. Je venais d’être mordu par un chien alors que je me baladais dans le jardin, les yeux levés vers le ciel où les étoiles multipliaient les œillades. J’avais marché dans un trou. J’ai cru, assez sottement, que c’était une taupinière. C’est à ce moment-là qu’une gueule méchamment armée a essayé de m’égorger. Ce sont les aboiements des chiens du quartier qui m’ont bouté hors du rêve.

J’ai allumé la lampe de chevet d’un geste machinal. Je me suis levé, puis me suis dressé face à la glace de l’armoire où je me suis miré en me massant le cou.

« Tu t’attends à quoi ? A découvrir des traces de crocs ? Une plaie profonde et sanguinolente ? Tu as rêvé, grand couillon, tu es vivant, forcément vivant ! Sinon, tu ne serais pas debout, à te prendre pour Narcisse. Tu as été beau, jadis, mais c’est fini. Fini depuis longtemps. Et si ta femme a demandé le divorce, ce n’est pas à cause de ton physique. »

C’est à ce moment-là que j’ai remarqué l’ombre voûtée qui m’observait sur le mur où se découpait la porte. Elle n’a pas réagi quand je me suis approché d’elle. Elle était étrangement immobile. On eût dit un tatouage. J’ai avancé la main comme pour la caresser. Elle se tenait sur ses quatre pattes et, de profil, je voyais son museau allongé tel celui d’un loup. Sa queue était figée. Un chien lui aurait fait faire le balancier.

« Mais que tu es bête ! » m’a lancé le reflet de la glace. « Tout son corps est comme fossilisé, la queue n’est pas indépendante. »

« Alors c’est un chien. »

« Très bonne déduction. »

Je me suis ébroué, histoire de chasser ce mirage visuel et sonore telle une mouche.

L’ombre est restée.

Mes doigts ont frôlé le mur et j’ai cru sentir des poils se dresser sous ma paume.

« Tu es qui, toi ? Un brave toutou, compagnon de cet homme qui habitait ici avant moi, n’est-ce pas ? Il ne t’a pas enterré dans le jardin ? Tu n’es pas obligé de me répondre. Je sais que cette maison est hantée, je n’ai pas peur de toi. Tu n’es pas mort naturellement, c’est ça ? »

L’ombre a dodeliné de la tête, un aboiement m’a assourdi, et elle a disparu.

Dix minutes plus tard, ont retenti dans la maison à l’acoustique de salle de concert, des coups sourds sur la porte d’entrée.

J’ai enfilé un short et je suis allé ouvrir, torse nu.

 

*

 

« Bonjour. »

« Bonjour, monsieur. Je suis votre voisin. Votre chien m’a réveillé, mais ce n’est pas grave. C’est juste pour vous dire que si voulez l’inscrire au syndicat des chiens de garde du quartier, c’est moi qu’il faut voir. »

« Mais… cher monsieur… je n’ai pas de chien. Vous voulez vérifier ? »

« J’ai entendu des aboiements, je n’ai pas rêvé. Je ne dors pas, la nuit. Je fais des siestes trop longues. »

« Vous ne semblez pas surpris d’avoir un voisin alors que la maison était, encore hier, à vendre. »

« Tout le monde est au courant, dans le coin, et vous êtes le bienvenu. Je crois que votre agent immobilier a la langue bien pendue. Vous savez, ces braves gens, quand ils ne vantent pas la qualité d’une baraque qui tient à peine debout, ils aiment bien bavarder. Il y en a même qui se saoulent la gueule pour avoir le courage de raconter des bobards. »

Je me suis dit que cet homme était dingue. J’ai refermé la porte après lui avoir souhaité, oubliant qu’il était insomniaque, une bonne nuit.

Je me suis recouché. Je ne me suis rendormi qu’après avoir pensé à ce que m’avait dit l’agent immobilier.

« Je ne comprends pas comment c’est possible qu’un vétérinaire l’ait autorisé à enterrer ses chiens dans le jardin. »

Je n’avais pas osé commenter. Il avait continué sur sa lancée. La pente était rude et il la descendait tout schuss afin d’arriver en bas après avoir lâché du lest en route.

« Il les prenait jeunes pour en profiter le plus longtemps possible. Jamais deux à la fois. Il en avait adopté cinq. Sans aucune croix, ni le moindre nom. Il prétendait qu’un cimetière, c’est réservé aux humains. Il était paradoxal, car jeter des êtres chers dans une fosse commune… »

Il avait eu un hoquet. Il avait dévalé la piste noire trop rapidement. Il avait fait une fausse route.

Et celui qui avait « orné » le mur de ma chambre, qu’avait-il subi de si irrespectueux pour revenir hanter les lieux ?

Morphée m’a reçu à bras ouverts. Je m’y suis blotti.

 

Une semaine plus tard.

L’ombre quadrupède de ma chambre me manquait déjà. Je l’avais réclamée, un soir, en vain. Je voulais, à tout prix, comprendre la raison de sa présence. Mon prédécesseur entre ces murs, un amoureux des chiens, ne pouvait lui avoir donné la mort. Mais alors, que s’était-il passé ?

Maintenant, il était temps de préparer la terre du jardin à recevoir un potager. Mais il y avait un os – c’était le cas de le dire.

J’avais la trouille de déterrer un collier oublié par les terrassiers. J’ai donc bêché en surface, sans déranger les lombrics en plein travail. J’avais pour habitude de goûter la terre… je m’en suis abstenu.

Fallait-il acheter du fumier ou la laisser en l’état ?

« Tu as peur de cumuler ? La terre est fertile de la chair corrompue des braves toutous. Et tu voudrais ajouter une strate au millefeuille ? »

Je me suis retourné.

Il n’y avait, évidemment, personne. Mais je n’avais pas rêvé, j’avais entendu cette voix d’outre-tombe me donner des conseils alors que j’étais réputé, plus jeune, pour avoir la main verte. On ne me l’avait point coupée entre-temps, si ? Elles étaient là, toutes les deux, au bout de mes bras, prêtes à se transformer en poings, histoire de corriger quelque fâcheux.

Une heure passa, et le jardin fut prêt à recevoir semis et pieds de tomates. De quoi réaliser, avant deux mois, une succulente ratatouille.

Je m’apprêtais à le déserter lorsque j’ai vu un chat sauter du mur. Le temps que j’arrive pour le chasser de mes plates-bandes, il avait commencé à creuser. J’avais oublié ce détail. Dans l’arrière-pays, il n’y avait pas de fossoyeurs à la fine moustache. J’ai ri de bon cœur.

La voix est revenue, plus profonde encore.

« Si j’étais toi, j’adopterais un chien. Un chien de garde. Je te prie de croire que les greffiers iront caguer ailleurs. »

J’ai machinalement répondu.

« Mais… lui aussi va creuser… »

« Pas si tu le sors deux fois par jour et l’attaches à sa niche. »

« Mais si je l’attache, il ne pourra pas poursuivre les envahisseurs. »

« Il sera dissuasif. Comme les flics en ville. »

J’ai réalisé que je participais à un dialogue imaginaire sans changer de voix. Ridicule.

J’ai décidé d’acheter un répulsif.

J’ai cherché sur Internet où se trouver le refuge le plus proche.

Je compter adopter un chien.

Je cultivais également l’art du contrepied.

 

Ce soir-là, l’ombre quadrupède, comme par hasard de retour, a semé le doute dans mon esprit.

Elle se dressait sur ses pattes arrière, et sa langue apparaissait, sur le côté de sa face sombre. Elle a soudain quitté la chambre et je l’ai suivie. Elle s’est mise à onduler sur les marches de l’escalier de bois. A pris la direction du cagibi, en face de l’escalier. Puis s’est assise sur son derrière devant la porte.

Je suis entré dans le débarras, elle est restée dehors. Il était vide.

J’ai parlé au chien d’outre-tombe.

« Il y a quelque chose que je dois découvrir, là-dedans ? »

Il s’est mis à danser.

J’ai eu l’idée de palper le mur qui s’effrita sous ma caresse. Y avait-il un double-fond ? L’ombre a jappé. Mes doigts ont croché un interstice qu’il était difficile d’apercevoir de l’extérieur. J’ai failli me casser un ongle. Je suis allé chercher un couteau dans la cuisine, et quand je suis revenu, le chien fantôme avait disparu. J’eus très envie de le voir remuer la queue.

J’étais excité, euphorique.

« S’il y a quelque chose d’intéressant dans cette cachette, je t’embauche pour traquer les chats. Tu m’entends ? »

Un hurlement de loup, dans le lointain, m’a répondu.

« Tu es d’accord ? Je le savais. Tu seras ma sentinelle. Tu tombes bien, ça coûte cher d’adopter un chien. »

Un silence de cimetière.

 

*

 

Cette cachette m’intriguait. Il y avait un cahier à spirale, à l’intérieur. Rien d’autre. Il faut dire qu’il n’y avait guère de place. Je l’avais emporté dans ma chambre dans le but d’en lire les premières pages. Il était clair que c’était un journal intime, c’était écrit dessus, en lettres gothiques.

Je me suis assis sur le lit et je l’ai feuilleté. Une écriture penchée. J’étais en train de mener ma mission à son terme, n’en déplaise à l’agent immobilier dont je n’avais point compris la froide attitude. Il y aurait forcément un paragraphe où était expliqué pourquoi l’un des chiens tournait en rond entre deux mondes. Je ne croyais pas aux fantômes, mais bon, j’avais eu la preuve que je me fourvoyais.

Le téléphone a sonné, me faisant sursauter.

« Bonjour, monsieur Breitner, c’est l’agent immobilier. »

« Quelle surprise ! Je m’apprêtais à vous appeler pour vous informer que ma mission touchait à sa fin. Je brûle. Nous allons savoir pourquoi… »

Il me refroidit en me coupant brutalement la parole.

« C’est bien, c’est bien. Mais je viens d’apprendre une terrible nouvelle. »

« Vous avez été viré de l’agence. »

« C’est très sérieux, monsieur Breitner. »

« Appelez-moi Franck, comme l’autre jour, après votre troisième pastis. »

Il m’a passé l’envie de plaisanter.

« Le mec qui a enterré ses chiens dans votre désormais jardin s’est suicidé. »

« Quoi ? »

« Il est mort. On l’a retrouvé pendu dans son grenier, à une poutre. Il paraît qu’il a fait croire qu’il partait en voyage. Il avait déménagé dans le centre-ville à la suite de menaces de mort. Il culpabilisait tellement qu’il a mis fin à ses jours. Moi, je crois qu’il a été poussé à bout par le fantôme de sa chienne, seule femelle parmi la meute. Il lui a fait tellement de mal. »

J’ai cru qu’il délirait. Il n’était point ivre puisqu’il me vouvoyait.

« Ça alors. »

« Comme vous dites. »

« Moi qui allais vous dire que j’avais trouvé son journal intime, dans un cagibi. »

« Ça ne sert plus à rien. »

« Si, si, au contraire. Je veux savoir plus de détails encore. Pourquoi il y en a un brave toutou qui revient ici, par exemple. Je ne suis responsable de rien, moi. Il me tarde de connaître la raison de son insistance. »

« Comme vous voulez. »

La suite, il l’a bredouillée, et je n’ai rien capté.

Il avait l’air perturbé par mon info.

Il a raccroché sans me dire au revoir.

J’ai soudain eu envie que le chien fantôme soit là. Pas pour le caresser, non, uniquement pour avoir de la compagnie.

Un miaulement, dans le jardin.

Je me suis précipité sur la terrasse. L’ombre chassait un chat qui faisait ses besoins entre mes pieds de tomates.

J’avais trouvé le chien de garde idéal. Il ne me coûterait rien. Les fantômes ne se nourrissent que de la peur qu’ils suscitent. Son zèle prouvait bien qu’il n’était pas là pour me faire du mal.

 

Je suis remonté dans la chambre et j’ai attaqué la lecture du journal intime.

Parvenu à la dernière page, il m’est tombé des mains. Je me suis allongé et j’ai fixé le plafond.

Ce que je venais d’apprendre avait de quoi intéresser l’agent immobilier, mais bon, pour une obscure raison, il renonçait à en savoir plus. La mort du maître des chiens fantômes probablement.

J’ai relu le passage qui me donnait le vertige.

Il avait oublié de faire stériliser sa chienne et elle avait mis bas cinq adorables chiots. Il les avait noyés dans sa baignoire.

Elle revenait pour…. pour la baignoire.

Elle m’avait épargné parce que je ne l’utilisais jamais, je ne prenais que des douches.

J’ai décidé de la fleurir comme une tombe.

Si elle repartait en paix, je perdrais ma chienne de garde, mais tant pis, je trouverais un autre moyen de chasser les matous envahissants. Qui, en fait, étaient trop propres.

 

Le lendemain, j’ai acheté un bouquet de fleurs multicolores, j’ai laissé couler un peu d’eau, et je l’ai déposé délicatement au fond de la baignoire.

J’ai senti qu’elle était là, dans mon dos. Je l’entendais même renifler.

Je lui ai parlé. A voix basse.

« Tu vas partir ? Tu vas me quitter ? On commençait à bien s’entendre, toi et moi. »

Je me suis retourné. J’étais seul dans la salle de bains.

 

Je me suis dit que l’agent immobilier en savait plus qu’il ne le prétendait, qu’il jouait avec moi…

J’ai eu envie de l’appeler pour lui toucher deux mots de mon désir féroce de changer ma main verte en poing américain.

Déjà au lycée, je n’aimais pas être bizuté.

 

Le téléphone a sonné, ce jour-là, alors que le silence squattait insolemment la maison.

C’était le facteur qui m’avait sauvé la vie en me soutenant telle une poutre quand j’étais au plus mal.

« Tu as dû te demander pourquoi je faisais le mort… »

« Evidemment. Je m’inquiétais, même. »

« J’ai eu un accident. Trois mois de coma. Je vais mieux, mais bon, ça tangue méchamment quand je me lève. Hypotension orthostatique. »

« Ça s’est passé comment ? »

« J’ai voulu éviter des chiots sur la route et… et je suis parti dans le décor. »

« Des chiots ? »

« Oui, leur mère venait de mettre bas. »

Mes poils se sont dressés.

« Sur la route ? Ça devait presser. Mais, dis-moi… tu es sûr que c’était une chienne ? »

J’ai lâché le téléphone. Un vertige m’avait emporté.

Un hurlement de loup, au loin, pour saluer mon retour parmi la meute.


Publié le 28/02/2026
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