Je restais silencieux

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L’aube, déjà, balayait les dernières soeurs du soleil. 

Je n’avais pas dormi. L’appréhension, toujours, vole des heures au sommeil. Et l’on ne dort pas, lorsque l’on meurt demain. 

 

J’avalais une gorgée de réconfort dans la latence humide de l’ultime journée. 

Je bus une dernière fois aux plaines, et aux sombres forêts. A l’étincelle. Au dernier feu. Aux poussières dispersées par les vents hurleurs. A l’étrangeté de l’amour et à l’ignominie du temps. 

Mais dans la divine arriération de mes actes manqués, je reconnaissais l’expérience humaine à son apogée : son contraste incertain ou démesuré, sa tendance inhabile à la tendresse feinte, et son inextricable besoin d’espoir. Je crois que la folie et la gloire de l’homme résident précisément dans sa capacité à espérer. Et sa salvation? Dans celle à continuer lorsque tout semble perdu.  

 

L’homme est tour à tour l’avaleur de couleuvres et le faiseur de feux. Le charmeur de serpent et le plus faible des Dieux. Nulle de ses créations ne survivra l’agonie des âges. Il est le mage aux pieds d’argile et aux rêves insolents. 

Il en vient à admirer les fausses idoles à son image et s’enfonce lentement dans l’égocentrisme centré. Il est la puissance de son rien, l’arrogance de l’inutile, la magnificence de sa tragédie. Il exploite son temps à le rendre éternel, dans une infaillible et délirante foi.  Mais l’erreur serait de croire que l’Histoire du monde se souviendra. Car rien ne restera de la trace risible. Rien ne restera de nous. Rien ne restera de moi. Alors, puisque rien n’a d’importance que nos regrets, je reprenais la danse abstraite des fous. 

 

Tout, autour, ne semblait que décors fades, vaporeux, insensoriels. Aucun obstacle, aucune urgence, seul mon esprit silencieux voguant dans l’irréel. Je ne pensais plus. Je laissais mes jambes entamaient la marche sacrificielle, entouré des lambeaux d’absolu apanages des haires.

Je marchais vers la mort avec la satisfaction mièvre du lessivé, de l’improspère, de l’abattu. Je dévalais la dernière pente de la perte. 

 

Il n’aurait peut-être pourtant fallu qu’une opposition, qu’un contre-temps, qu’un coup du sort pour détourner le fil de mon inconscience. Mais nul ne me retenait. 

J’avais enterré mon idéal et déjà désensorcelé mon corps de la vie. J’ignorais le vagabondages des gens honnêtes, qui n’ont d’insistant que leur regard. Je crois que dans ces moments-là, l’inconnu, l’étranger au sens large du terme, ne compte plus.

On déambule, vers l’incrédulité ardente du soi. Les images défilent sans authenticité. On avance, dans l’asthénie de l’âme. Dans l’impesenteur du cœur. 

 

Je n’appelais plus à la justice ou tout du moins à l’équité. Je voulais simplement sentir une dernière fois l’éclat du cri, l’abrupté de l’air et le fracas de l’instant. Je voulais perturber l’imperturbable. Déverser mon exténuation dans un hurlement sur le monde, comme l’on hurle sur l’irrésuscitable. A en désencercler ma gorge, inondée du pourpre des Gloires.

Et du suintement lancinant de ma chair, s’écouleraient le râle intemporel de ceux que l’on a omis d’écouter. Celui qui obstrue un temps la conscience des vivants, qui hante certaines nuits assurant que tout était encore possible. Le râle lent, s’échappant des mausolés de prières vers ceux qui ne se sont pas retournés. 

Mais je restais silencieux. Car le monde ne se retourne pas pour une seule voix. Il ingurgite les heures, impassible et meurtrier. Fascinant et sublime. 

 

Je continuais d’avancer dans la torpeur de mon inanition, sans pitié et sans larme, vers la nuée de mes dernières secondes, vers la satiété irascible du dernier acte, vers mon absence d’oraison. 

 

Ce n’est réellement que dans la solitude du crépuscule que l’on se souvient de la vertu des minutes de plénitude. De l’aura du silence naviguant dans les brumes, de l’élégance du calme, de l’apaisement de l’âme. C’est un enchantement sans mot, sans bruit et sans drame, qui enveloppe le corps atrophié dont a déserté la hargne. 

L'apoplexie d’une vie étanchée par la paresse d’une nuit sans lune. Dans la douceur interstitielle de l’esprit qui se reprend à rêver de légèreté ambiguë, de voilages des temps anciens, de spectres multiformes marchandeurs de secrets. La fin de la lutte, l’oriflamme du départ. L’exutoire désaltéré. 

C’est la dernière vie cachée de celui qui se meurt. C’est la dernière demeure de celui qui a renoncé. Lui qui suffoquait, déjà,  inspire les gouttes d'absence de temps, la substance du néant, l'accalmie du sans-lendemain. 

Il revêt alors le courage facile de ceux qui ne ressentent plus rien. Libéré des émotions viles, dans la béatitude invincible. 

 

Je tendais à croire qu’en laissant échapper mes batailles insensées, je parviendrais à cette élévation dans la chute, à cette victoire dans l’abandon, à ce gain du néant dans la perte du tout. 

 

Je voulais me suspendre au monde, à défaut de pouvoir le bousculer. Dans une sorte de fierté combattant l’inutile. Dans la dignité du joueur peu en veine, qui se retire de la partie pour ne pas se voir perdre.


Publié le 07/10/2026 / 5 lectures
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