J’ai longtemps été athée. Un jour, j’ai changé d’orientation spirituelle. Je suis passé de « je ne crois en rien, merci Descartes » à « je crois en tout, merci l’enfant qui sommeille dans mon cœur ».
Il a fallu que je sorte du coma alors que le neurochirurgien avait diagnostiqué la mort au bout du tunnel.
« Il déprime, il voit la mort partout depuis que sa femme est décédée, à trente ans, d’un cancer généralisé. Il va falloir qu’il se ressaisisse, sinon… »
Avant de passer sur le billard, j’avais intercepté plusieurs discours d’internes le stigmatisant. Cet homme n’était guère apprécié au sein même du service qu’il dirigeait. C’était flippant.
« L’autre jour, il a fait croire au patient à qui il venait de sauver la vie qu’il ne devait surtout pas se réjouir, que s’il était vêtu de blanc, c’est parce qu’il était un ange envoyé parmi les mortels pour achever les plus atteints. »
Un autre interne, gonflant les joues, bombant le torse, changeait de voix pour l’imiter.
« Laissez-vous faire, cher monsieur ! L’appel du ciel a retenti. C’est votre heure. Vous allez péricliter au ralenti. Vous galopiez, je vais freiner votre fuite. Je vais vous mettre au pas. Je suis un messager du néant. Je ne guéris personne, je provoque une chute plus lente. Et bien content que ce ne soit pas le Malin qui me paie ! »
Les rescapés du billard ne pouvaient lui en vouloir puisqu’ils étaient vivants alors qu’ils avaient une chance sur deux de passer l’arme à gauche.
L’infirmière qui s’occupait de mon corps inanimé, à la fois guêpe et kiné, chaque matin, restait longtemps à mon chevet. Elle maniait la seringue à la manière d’un mousquetaire, et ses massages étaient ceux d’une mère donnant le bain à son enfant.
Elle prenait des risques, mais on lui avait conseillé de parler aux comateux. Ce n’était pas du zèle, non, juste la sensation de s’adresser à un fantôme.
Il y avait probablement des concours, dans un autre monde, organisé par des anges taquins. Celle qui assistait au réveil du prince avait droit à l’immortalité. Les infirmières étaient toutes devenues bavardes, là-bas.
Avant de planer au sein de nuages foudroyants, je n’avais ni parents, ni amis. Marre d’avoir un caractère de cochon. Je méritais d’être tué… mais je plaignais celles et ceux qui allaient me manger. J’ai voulu mettre fin à la vie d’un connard. Je me suis raté. La balle a ripé sur mon os temporal, ce qui a fait dire au neurochirurgien que j’avais la tête dure, cage idéale pour abriter des idées fixes.
Quand je me suis aperçu que l’infirmière n’avait pas fini son histoire, j’ai simulé une heure de rab dans les alléluias, tout en espérant ne pas être trahi par le monitoring dont le « bib-bip » de sous-marin en plongée profonde me hérissait le poil. La jeune femme n’avait rien remarqué. Mais elle avait peut-être fait semblant.
Il m’était arrivé d’insulter cette satanée machine tandis qu’une lumière clignotante, tout là-bas…
C’était un tunnel, je crois. J’avais randonné, ce matin-là, sur un chemin fleurant bon les genêts. Mais il s’était mis à pleuvoir et…
Le soleil brillait, ignorant l’armée des cumulonimbus qui le provoquaient, déterminés à concrétiser le putsch.
Je m’étais abrité dans le sombre corridor de cette voie désaffectée qui, autrefois, desservait des villages aujourd’hui déserts.
Je délirais dans ce monde parallèle où je passais un casting. Serait l’Elu celui qui prouvera qu’une seconde chance vaut la peine de lui être accordée. J’ai ouvert les yeux, aveuglé par un soleil nouveau, celui du plafonnier.
Miranda était là.
L’infirmière aussi.
Elles ont écarquillé les yeux dans un ensemble parfait.
« Enfin ! » a dit Miranda.
« Je ne vous le fais pas dire ! » a dit l’infirmière.
J’ai senti de l’animosité entre les deux femmes.
C’est Miranda qui m’a métaphoriquement sauté au cou. Si j’avais eu à choisir…
Je ne connaissais pas cette nana. Mais, par je ne sais quel miracle, son prénom figurait dans mon agenda mental.
J’avais la bouche pâteuse et une plage de sable dans le regard. Mais j’avais conservé une bonne vue. Celle qui m’avait rendu célèbre, dans le quartier. Avant d’être presque mort, j’étais nyctalope. Mon seul point commun avec les chats et les grands-ducs. Il me faudrait vérifier si c’était encore le cas.
La première nuit, après être passé sur le billard, j’avais revisité mon opération en rêve. Elle s’était bien passée. Le neurochirurgien hurlait à la lune, tel un chef de meute, l’anesthésiste était aux anges et dansait dans les couloirs.
« Le neurochirurgien est une pointure. Il se motive en déprimant son entourage. Heureusement qu’on le vanne au lieu de lui cirer les pompes. »
Il y avait des applaudissements tandis qu’on me ramenait dans ma chambre.
On poussait mon chariot à une vitesse non négligeable et, dans les vapes, je me suis imaginé participant à un tournoi, face à Ivanhoé.
Je me suis réveillé alors que la porte de la chambre se refermait. Le parfum de l’infirmière planait. Je me suis rendormi, histoire de fuir le « bip-bip » du monitoring.
J’avais été à deux doigts de rappeler la jeune femme zélée pour qu’elle m’aide à replonger dans le sommeil, mais je ne voulais pas qu’elle sache que j’étais au courant. Au courant qu’elle était venue me regarder dormir.
Le jour du départ, Miranda était là, pour me ramener à la maison. L’infirmière avait reniflé, sur le parking, les yeux embués de larmes. Je suis monté à bord d’un véhicule que je n’avais jamais vu de ma vie.
« C’est moi qui conduis, évidemment. »
« Oui, évidemment. »
Je m’étais surpris à émettre sur un ton narquois. Elle avait haussé les épaules.
De retour sur la bonne fréquence, j’ai ajouté : « Mes réflexes ne sont pas au top. »
« Le neurologue a dit que, dans une semaine, toutes tes fonctions cognitives… »
Il y eut un silence après qu’elle avait cherché ses mots. J’en profitai pour libérer les miens qui se battaient pour sortir. Ils étaient, heureusement, peu nombreux.
« Mais vous êtes qui ? »
« Tu plaisantes, j’espère. Et tu me vouvoies, en plus. La totale. Je constate que ton humour de mâle est de retour. »
« Non, non, je suis très sérieux. »
« Le neurologue n’a pas parlé d’amnésie, mon chéri. »
Un partout, la balle au centre.
J’ai fait comme si je n’avais rien entendu.
« Vous ne trouvez pas bizarre que je n’ai pas de cicatrice à l’endroit où j’ai prétendument appuyé le canon du revolver ? » lançai-je tout en me massant la tempe incriminée.
Elle n’a pas répondu, nous venions d’arriver à bon port.
« Il va falloir que je remette ta montre à l’heure. »
« Vous avez de ces expressions… »
« Et arrête de me vouvoyer, c’est vexant. Je suis ta femme depuis dix ans. »
*
J’ai su que je n’étais point amnésique lorsque j’ai remis mes affaires à leur place. Miranda était venue contrôler. En fait, elle m’avait suivi de loin, à pas de louve. Elle a avoué sa traque.
« Tu as tout juste, mon amour. »
J’ai failli lui rétorquer : « Et ta sœur ! »
Le soir même, à table, elle a remis ma montre à l’heure.
« Tout baigne, mais pourquoi parles-tu d’un révolver sur la tempe ? »
J’ai failli avaler de travers. Elle me fixait intensément, partagée entre l’envie de sourire et celle de m’avoiner pour avoir confondu rêve et réalité.
« Tu as imaginé ton suicide au cours de ton coma. C’est pervers… »
« Tu connais la réalité, toi ? Tu étais là quand… »
« Non, j’avais refusé de t’accompagner pour ta balade alors que les nuages menaçaient… Tu as pris un risque et ça a failli te coûter la vie. J’aurais culpabilisé à mort si… »
« C’est de ça que j’ai rêvé dans mon coma. L’infirmière m’a fait la lecture quand j’étais là-bas… »
« Elle t’a fait la lecture ? »
« Elle m’a parlé, comme si elle me racontait sa vie. J’avais l’impression qu’elle lisait, oui. Je voguais entre deux eaux. La tempête arrivait, et sa voix flottait comme une bouée. Je m’y suis accroché. »
« Elle t’a surtout embobiné, en profitant de ton sommeil en apnée profonde pour tester sa capacité à hypnotiser un homme qui dort. »
« N’importe quoi. Elle était très professionnelle. Je n’ai pas eu à m’en plaindre quand j’ai été conscient. Au contraire. Et ses piqûres ne m’ont pas laissé un mauvais souvenir… ni ses massages. »
« Ça, je m’en doute. Elle t’a tapé dans l’œil, pas vrai ? »
Elle n’a pas attendu que je proteste.
« A propos, tu ne m’as pas réclamé quand tu es revenu parmi nous… C’est l’infirmière qui m’a dit ça. Elle est bizarre, cette fille. Je ne la sens pas. »
« Je n’ai réclamé personne. Je vivais seul, j’étais détesté par tout le monde, et je voulais en finir. »
« Tu vois, tu continues de délirer. Ça, c’était dans ton rêve. Tu n’es pas détesté par tout le monde puisque je t’ai épousé. Et nous avons des amis, beaucoup d’amis. »
J’ai eu envie de me fâcher, mais je m’en suis abstenu, sous peine d’une première (?) dispute avec cette inconnue – une usurpatrice ? Déjà qu’elle dansait, pieds nus, sur la braise rougeoyante.
A la place, j’ai fait comme si j’étais amnésique.
« Et si vous me racontiez… »
« Tu as peur de rechuter si tu me tutoies ? »
Je n’ai pas compris le terme « rechuter », mais bon, avec cette femme, je m’attendais au pire. Tentait-elle de me piéger ? Et pourquoi ?
« Racontez-moi, je vous prie. »
« D’accord. Allez, en voiture ! »
Elle a avalé son verre de vin cul sec et s’est lancée sur la piste noire, telle une boule de neige.
« Il faisait beau, mais la météo avait annoncé un gros orage. Comme tu n’as confiance en personne, et que tu avais des fourmis dans les jambes, tu es parti seul dans l’arrière-pays. Je devais venir avec toi, mais j’ai eu la trouille. Je n’aime les coups de foudre qu’en amour. Et tous ces arbres… des cibles potentielles… Pourtant, il faut bien s’abriter quelque part. Dame nature ne réussit pas tous ses enfants. »
Elle se resservit un verre. Ses yeux brillaient déjà. J’ai pensé qu’elle n’allait point tarder à danser sur la table. J’ignorais comment cette personne réagissait à l’alcool – ne m’était-elle pas étrangère ? Elle but une lampée, déglutit, et remit la machine en route, non sans m’avoir souri.
« Le ciel a dû te tomber sur la tête, et tu t’es précipité dans ce tunnel… »
Là, je l’ai interrompue.
« Mais puisque tu étais restée ici… »
« J’ai craqué. Je t’ai suivi. J’ai eu peur pour toi. Le tonnerre grondait au loin. Je savais où tu te garais, en pleine garrigue… Un petit chemin pierreux que personne n’empruntait jamais. Celui qui est barré par un tronc de pin déraciné par la foudre, justement. C’est ton coin préféré quand tu as envie de te dégourdir les pattes en sifflant avec les oiseaux. »
Elle jouait à la perfection le rôle de l’épouse aimante. Le seul hic, c’est qu’elle me parlait comme si j’étais amnésique. Dix jours que j’avais émergé du coma. J’avais eu le temps, grâce à mon traitement, de récupérer toute ma tête. Je me rappelais avec toujours de clarté le nom du petit chien que mes parents m’avaient offert pour mes six ans.
« Tu te trompes ! La maladie d’Alzheimer te permet de voyager loin dans ton passé. Mais elle t’interdit de te souvenir de ce que tu as fait, cinq minutes plus tôt. C’est une maladie paradoxale. »
Miranda avait poursuivi, doublée par cette petite voix tombée du ciel.
« … et je t’ai retrouvé allongé, le nez dans la terre humide, à deux pas de la sortie du tunnel. Tu avais une grosse bosse sur la tête. J’ai appelé les pompiers. Il s’est mis à pleuvoir dru. Il y avait un boucan de tous les diables là-dessous. »
« J’ai été assommé par quelqu’un ? »
« Il n’y avait que tes empreintes de pas. Rien, par terre, tout autour de toi. Les herbes folles, entre les rails, n’étaient même pas piétinées. L’un des flics a pensé à un grand-duc. Il paraît qu’ils sont agressifs quand ils défendent leur territoire. Il a dû s’envoler et te foncer dessus. Et il t’a heurté au niveau de la tête. »
« Mais je suis nyctalope… je l’aurais vu venir… et repoussé… »
« Tu es nyctalope ? »
« Tu devrais le savoir, depuis le temps… »
Elle a blêmi.
« Mais… »
« Vous êtes qui ? »
Elle s’est levée brusquement, a mis un coup de genou à la table, et la bouteille a dégueulé son vin sur la nappe.
« Je suis ta femme, et tu sais très bien que je peux le prouver. Maintenant, si tu es devenu paranoïaque à la suite du coup que tu as reçu sur la tête… »
Elle a monté les marches deux par deux, une porte a claqué. Je me suis levé à mon tour et j’ai quitté la maison. Besoin de marcher.
*
Une heure plus tard, ne sachant où aller pour dormir, je suis rentré. J’étais chez moi, après tout. J’avais des crampes dans les jambes. Je me suis dirigé directement vers la cuisine dans le but de finir la bouteille de vin. J’avais juste oublié qu’elle était vide, maintenant. Miranda l’avait rangée avec les autres épaves. Tous les détails de cette maison, devenus les pièces d’un puzzle en vrac, se remettaient en place.
Des pas, dans l’escalier. Je bâille, assis en amazone sur la chaise que j’occupais, tout à l’heure.
« Allez… viens te coucher ! Tu es encore choqué. Demain sera un autre jour. »
Je me suis laissé faire. Miranda avait visiblement beaucoup pleuré.
Nous nous sommes couchés dos à dos.
Je me suis très vite senti ailleurs. Mes yeux se fermaient au ralenti. J’ai plongé dans une mer peuplée de sirènes silencieuses et caressantes.
Une fragrance. Si différente de celle, iodée, qui hantait les songes d’Ulysse. Celle-là, je l’avais déjà humée dans un passé très récent. Celui de l’infirmière dont je ne connaissais même pas le nom. Peut-être par peur de le hurler durant mon sommeil, refuge de tant de frustrations.
Bientôt, c’est sa voix qui va…
Là, ce fut sa main. Je suis bien placé pour en connaître le grain. Combien de fois ai-je essayé de m’évader du coma, cette prison, afin de mieux goûter ses séances de massage. Mais si je rouvrais les yeux, je risquais juste d’y mettre un terme.
Cornélien.
La main de l’infirmière qui se pose sur mon front. Je vais bientôt capter son souffle chaud, et ses murmures lointains alors qu’elle est là, si proche. Elle se penchera encore un peu et…
« Qu’est-ce que tu fais ? »
La voix de Miranda, sèche, a fait dérailler le train.
« Pardon ? »
« Ta main… »
« Nous sommes mari et femme… C’est toi qui l’as dit, non ? »
« Pas comme ça. Pas maintenant. »
Il y eut un silence aussi profond que la nuit. Seul mon cœur jouait du tambour dans mes oreilles.
« Mais… tu m’as tutoyée… »
Ce n’était plus la même voix. J’ai feint de m’être rendormi.
Le lendemain matin, Miranda s’est levée à l’aube. Le lit n’a pas grincé, elle était si légère. Elle n’a même pas allumé la lampe de chevet, craignant de me réveiller. Elle ne s’est pas, non plus, cognée au lit. La porte de la chambre était ouverte, elle n’a eu qu’à la pousser.
Une heure a passé et je suis descendu, guidé par une bonne odeur de café. A côté de tartines beurrées et du pot de confiture de fraises, Il y avait un mot sur la table de la cuisine.
« Je vais bosser. Sois sage. Ce soir, nous ferons l’amour, si tu veux. »
Tout en sirotant le jus, je me suis amusé à comparer les deux femmes physiquement...
Miranda était menue. Blonde aux yeux bleus. L’infirmière, de taille moyenne, était rousse, et ses yeux verts, lorsqu’ils se posaient sur moi, me faisaient l’effet d’un couple de papillons qui ne parlaient qu’aux fleurs. C’était flatteur.
J’ai repensé au fantôme de la nuit, celui qui avait mimé la jeune femme dont la présence, dans la chambre d’hôpital, avait rendu mon coma plus supportable.
Une idée complètement folle a vu le jour en même temps que j’ouvrais les volets en grand en m’efforçant de ne pas les claquer contre le mur. J’ai admiré le paysage. A bâbord, le Garlaban et sa calotte calcaire digne de celle d’un pape. A tribord, encore plus loin, la Bonne Mère portant fièrement son bébé et veillant sur la Cité Phocéenne. Ma mémoire refusait de comptabiliser ce spectacle parmi mes souvenirs, mon vécu. Si seulement je savais qui j’étais et d’où je venais. Uniquement mon nom s’imposait, dans mon esprit ; tout le reste était flou ou inexistant. Il était temps que la brume se lève.
Le choc… oui, c’était le choc… Il fallait attendre. Le neurologue avait été formel : le seul traitement auquel j’avais droit, c’était le repos.
« Avec des médocs, ça sera plus rapide, mais il y aura des retours de service. »
« Vous avez été tennisman, dans une autre vie ? »
Il m’avait regardé en haussant les épaules. Il n’était pas très aimable. Ils étaient tous très bizarres dans cet hôpital d’Aubagne. L’infirmière détonnait.
J’ai pris le bus pour me rendre à l’hôpital où j’avais passé un long mois. A l’accueil, j’ai montré patte blanche.
« Vous ne voyez pas… vraiment ? Une jolie rousse aux yeux verts. Elle s’est occupée de moi quand j’étais dans le coma. Je connais le neurochirurgien et le neurologue. Mais j’ai été choqué, je ne me souviens pas de leurs noms. »
Rien. Aucun zèle. J’ai eu envie de crier dans le micro : « Si vous êtes une infirmière rousse aux yeux verts, vous êtes attendue à l’accueil par un ancien comateux à qui vous avez raconté votre vie pendant qu’il était ailleurs ! »
Le hasard – ou la chance – m’a sauvé.
« Mais je vous reconnais, vous… Déjà de retour ? On vous manquait ? »
L’un des internes qui stigmatisaient le neurochirurgien qui m’avait opéré.
« Bonjour, bonjour… Si vous avez un moment, j’ai à vous parler. »
« Ici, ce n’est pas à votre goût ? »
« Trop de monde. »
Il m’avait entraîné dans une pièce dont le bureau était surchargé de dossiers.
« Alors, je vous écoute. Vous allez me dire que le docteur Kyamalan vous harcèle ? »
« C’est qui ? »
« L’homme revêche qui vous a opéré. »
« Non, non. »
« Je voudrais remercier l’infirmière qui a veillé sur moi, pendant que j’étais dans le coma. Elle me faisait des piqûres, et elle était kiné, aussi. »
« Si elle est kiné, elle n’est pas infirmière. Vous n’auriez pas rêvé, des fois ? Vous savez, ça arrive, dans le coma, de faire des cauchemars. Nous avons même eu un patient qui en a émergé pour fuir un Sarrasin qui voulait le transformer en merguez. »
« Je ne suis pas sûr d’avoir le cœur à plaisanter. »
« Oui, vous avez raison. Vous ne connaissez pas le prénom de cette créature, sinon vous seriez allé droit au but. Elle était comment physiquement ? Blonde ? Brune ? »
« Rousse. »
« Ça m’arrange. »
« Comment ça ? »
« Ça m’arrange, je vais pouvoir vous renseigner sans avoir à me creuser les méninges. Il n’y a aucune rousse, hélas, dans nos services. Moi qui les adore, si vous saviez comme je suis frustré. »
« Vous ne pouvez pas vous en empêcher. »
« De quoi donc ? »
« De déconner. »
« C’est vrai. Mais nous faisons un métier qui nous prend la tête, alors de temps en temps, on ouvre la cage aux oiseaux. »
Je m’apprêtais à sortir, j’avais même la poignée de la porte en main, lorsqu’il m’apostropha.
« Attendez ! Je vais voir qui s’occupait de vous. Veuillez m’indiquer votre nom, s’il-vous-plaît. »
« Breitner. Franck Breitner. »
Il y avait un téléphone préhistorique sur la table, entre deux piles de dossiers. Il posa quelques questions, lança une vanne, puis raccrocha, tout sourire.
« C’est madame Buttin qui vous a traité, piqûres et kiné. C’est une vieille dame. Bientôt à la retraite. Très gentille. Et dévouée. J’espère avoir été assez sérieux, cher monsieur Breitner. »
*
Je me découvrais une âme de détective. L’envie de fouiller plus profondément cette histoire qui me tenaillait. D’abord parce que j’en étais la victime, ensuite parce que Miranda, à l’évidence, ne trichait point.
J’ai utilisé mes jambes. Je me suis mis en route pour le tunnel où la réalité m’avait baladé. D’habitude, je faisais la moitié du chemin en voiture. La grimpette a été rude, une gourde battait contre mes hanches. Il m’a fallu trente minutes pour atteindre le petit chemin pierreux. Et une heure de plus pour commencer à longer l’ancienne ligne desservant Aubagne, Gémenos, Roquevaire…
Je marchais exprès sur le ballast pour l’entendre craquer sous mes pas. J’en appréciais l’odeur, mais pas au point d’être enivré. Des randonneurs, que je croisais parfois, s’agenouillaient pour le sniffer, les yeux révulsés, simulant un shoot. Ils me saluaient en se pinçant le nez, preuve qu’ils n’étaient pas des pèlerins, juste des petits marrants.
Le tunnel en vue, j’ai accéléré le pas. Le ciel était bleu, aucun nuage ne le souillait, et l’horizon était accueillant.
Je repensais à cette « vieille dame » qui s’était occupée de moi tandis que je m’égarais dans un autre monde. Et l’infirmière aux yeux verts, je ne l’avais pas rêvée, si ? Miranda l’avait vue, elle aussi. Elle en était même jalouse.
Miranda qui, étonnamment, n’avait pas songé à me montrer nos photos de couple. Je ne m’en étais pas privé. Il y avait une pièce, à l’étage, dont la porte s’ouvrait sur des murs couverts de clichés. J’y étais entré par hasard. Juste avant de remplir ma gourde d’eau sucrée et de retourner sur les lieux du crime. Miranda était partout, dans la maison. Même au-dessus de la télé, sur une toile où un peintre amateur lui avait tiré le portrait. La blondeur de sa chevelure rayonnait dans le salon.
Epouse humiliée, elle avait résisté à mon délire grâce à l’amour qu’elle me vouait. Elle avait plus souffert que moi lorsque j’étais dans le coma.
Je suis entré dans le tunnel en sifflotant.
Le grand-duc n’a guère tardé à revenir à la charge. J’avais envahi son royaume sans armée.
J’avais perçu son vol lourd. Et, maintenant, je le voyais arriver comme en plein jour.
« C’est toi ? C’est toi qui m’as assommé, n’est-ce pas ? Je ne t’en veux pas, tu sais ? »
Il avait atterri à dix mètres, dans un tourbillon de plumes et de poussière. Il a continué de s’approcher en se dandinant sur un rail.
« Nous sommes presque pareils, toi et moi. La nuit nous réunit. Nous sommes rares à y voir clair dans les ténèbres. C’est pour ça que le soleil nous redoute, et que nous le craignons, surtout toi. Qu’en dis-tu si je te propose de faire la paix ? »
J’ai fait un pas en avant. J’ai cru entendre le klaxon d’un train, et voir un œil lumineux, tout là-bas, qui grossissait.
Un train.
« Envole-toi, l’ami ! Envole-toi ! »
« Ne te mêle pas de nos affaires, humain ! Il est l’heure, pour lui, de partir. Ton tour viendra. Tu as eu une seconde chance, ne la compromets pas en jouant au super-héros. »
« Mais qui êtes-vous ? »
Une voix d’outre-tombe. Semblable à celle que l’on imagine nous faisant la lecture d’un roman d’épouvante.
« Cherche en toi, tu auras la réponse ! »
Des frissons ont escaladé ma colonne vertébrale.
Une bourrasque de fin du monde m’a projeté contre la paroi du tunnel. Une touffe d’herbes sauvages avait crevé la pierre, me préservant d’une fracture du crâne. Je n’ai même pas été ébranlé par le choc. Un violent courant d’air m’avait pourtant giflé à la volée. Le train était passé dans un silence paradoxal. Je me suis retrouvé, le cul par terre, sous la voûte qui gouttait. L’air sentait le charbon, et la terre tremblait. Le grand-duc avait disparu.
Avait-il seulement existé ?
Un bruit de pas que l’écho changea en rafales de mitraillette. Quelqu’un venait dans ma direction, et plus cette personne approchait, plus mon cœur cognait, vite et fort, contre mes côtes.
L’infirmière, nue, qui avançait, les bras en croix, prête à m’enlacer.
J’ai poussé un cri de dément et quelqu’un a insulté l’apparition.
« Va-t-en, sale pute ! »
J’ai reconnu le timbre de voix de Miranda. Elle m’avait ENCORE suivi. Finalement, nous partagions cette âme de détective.
« Tu sais que je t’aime, toi ? »
« Non, je ne sais pas. »
Nous nous sommes embrassés et, pour moi, ce fut comme si c’était la première fois.
L’infirmière pouvait aller se rhabiller.