Je n'ai rien dit. Je venais d'entendre un bruit de pas au-dessus de ma tête. Mais pas la démarche d'un être humain, non. Un chat s'était-il faufilé dans la maison ? L'agent immobilier avait-il trop tardé à refermer la porte ? Il n'avait point réagi. Avais-je été victime d'un mirage sonore ? Ce ne serait pas la première fois. Lorsque j'habitais dans le centre-ville, j'avais été réveillé par les freins d'un bolide alors que la rue, qui faisait peau neuve, était barrée depuis une semaine.

Je m'étais jeté sur une nouvelle proie. Une maison de plain-pied car j'en avais marre de monter et descendre un escalier. Je ne savais jamais si c'étaient mes os qui craquaient, ou les marches. Et puis, ce satané vertige lorsque je parvenais sur le palier et...

C'était plus fort que moi, je me penchais afin d'évaluer la hauteur, comme si elle pouvait changer, d'un jour à l'autre.

Au cours de la visite, l'agent immobilier m'avait paru mal à l'aise, emprunté. Il n'y avait vraiment pas de quoi, j'avais décidé d'être cool avec lui. Il aurait pu être mon fils. Mais il était trop occupé à peser ses mots pour s'apercevoir que j'avais le double de son âge. Il est bon, parfois, de juger sur la mine.

« Cette maison est hantée. Hantée par un chien. Son maître le battait, sans raison, comme ça, pour se défouler. Un jour, il s'est rebiffé, il l'a mordu. La pauvre bête a été retrouvée morte, égorgée. Je préfère être honnête avec vous, je suis tout neuf dans le métier. »

« Et vous allez devenir malhonnête en vous rapprochant de la retraite ? »

Il a souri.

« Moi, je ne crois pas à toutes ces histoires de fantôme, et cette maison me plait, un stylo et je signe. »

Heureux comme un gosse, il en a dégainé un qui avait été grignoté.

« C'est vous ? »

« Non. Mon chien. Il m'arrive de le perdre et il me le ramène toujours. Il assure mes arrières. J'y suis très attaché. »

« A votre chien ? »

« Non. Au stylo. Un cadeau de mon grand-père juste avant de mourir. »

« J'espère qu'il n'est pas jaloux de votre ombre. »

« Qui ? Mon grand-père ? »

Cette fois, il a gloussé. Il était fier de sa répartie. Je crois bien qu'il n'a pas réalisé qu'il faisait de l'humour avec le décès d'un parent. Pas envie de lui en faire le reproche, ce qui l'aurait achevé. Il était vraiment stressé. Ou alors, j'étais son premier client et il n'osait pas s'en vanter ouvertement. Peut-être craignait-il un bizutage. J'étais un habitué de l'agence, je déménageais souvent. Je me rapprochais de la mer par petits bonds.

Je n'avais plus entendu le bruit de pas au-dessus de ma tête. J'ai signé la promesse de vente dans un silence de cathédrale. Au moment de nous séparer, je l'ai attrapé par la manche.

« Un dernier mot. »

« Je vous écoute. »

« Il y à quoi, là-haut ? »

« Le toit. »

« Pas de grenier ? »

« Vous avez sans doute remarqué que le plafond est haut, ici. »

« Oui, c'est vrai. »

« Autrefois, il y avait un grenier, mais l'un des résidents a obtenu la permission de faire des travaux, et il a agrandi le salon. »

« Agrandi en hauteur ? Pourquoi ? Il avait une girafe comme animal de compagnie ? »

Il n'a pas ri. C'était surprenant.

« C'était un dingue. Il avait bâti une Tour Eiffel avec des allumettes. Il voulait battre le record du monde. »

J'ai cru qu'il plaisantait.

 

Nous nous sommes séparés comme deux bons copains. Mais sans nous serrer la main.

« Vous emménagez quand ? »

« Le plus tôt possible. »

« Si vous avez besoin d'aide, j'ai des amis déménageurs. Ils vous feront un prix. »

J'ai failli lui demander s'il avait droit à un pourcentage. Juste par curiosité. Pas pour lui prendre le chou, non. Il m'était sympathique.

« Non, ce ne sera pas nécessaire, j'ai une camionnette. Je m'en sers pour le boulot. »

« Vous vendez quoi ? »

« Je suis libraire. Je n'ai pas d'employé. Les temps sont durs. »

La sensation d'avoir loué, pour une semaine, un gîte à la campagne. Chaque fois que je déménageais, cela me faisait le même effet. Comme pour des rencontres à répétition, quand une nouvelle conquête est toujours plus belle que la précédente, jusqu'à atteindre le nirvana. Cette maison me convenait parce qu'elle était proche de la mer, à moins de cent mètres, mais aussi parce qu'elle était de plain-pied. Je faisais d'une pierre deux coups. Un troisième coup, inattendu, donnant tort à l'expression : son prix était raisonnable. Probablement parce qu'elle semblait inachevée. Si j'invitais du monde, il me faudrait expliquer qu'un fou m'y avait précédé.

« Un fou ? »

« Oui, il a bâti une Tour Eiffel avec des allumettes. »

« Tu le traites de fou pour ça ? »

« Il a tout de même détruit tout un étage. Et puis, je ne te parle pas d'une Tour Eiffel grande comme une bougie, n'est-ce pas ? La taille d'une girafe adulte. »

« Et ça mesure combien, une girafe ? »

« Cinq à six mètres. »

« Ciel ! »

« C'est le cas de le dire. »

 

Un bruit de pas au-dessus de ma tête.

Mais il n'y avait rien au-dessus de ma tête. Le toit se perdait-il dans les nuages, les jours de pluie ? Cette image m'amusa et me détendit.

Bizarre que l'agent immobilier n'ait point tiqué. Si c'était le chien fantôme, il devait trottiner sur les murs, ou au plafond, telle une tarente, pas dans l'espace, imitant un cheval volant qui a replié ses ailes.

Peut-être qu'il s'y attendait, après tout. Chaque nouveau résident était bizuté et, par son mutisme, l'agent immobilier participait à l'intronisation de son client.

 

Une semaine plus tard, j'étais dans la place, faisant connaissance avec les tiroirs – la maison était meublée – et les cagibis. La buanderie recelait une chaudière dont la modernité détonnait avec l'état des murs, lézardés et maculés de taches d'humidité évoquant des continents sur le point d'être happés par un tsunami.

Ma première nuit entre ces nuits fut, pour moi, l'occasion d'endosser le costume d'un salaud. Je venais d'acheter vingt boîtes d'allumettes au bar-tabacs du coin et la buraliste m'avait regardé comme si je m'apprêtais à mettre le feu à sa boutique.

« C'est pour la tête. J'ai bientôt achevé mon totem. »"

Je regagnais mes pénates où, d'habitude, j'étais reçu comme un roi par mon chien. Pas cette fois. Il était prostré dans un coin et, quand je suis entré dans la pièce, s'est mis à couiner. La girafe avait été éparpillée, par petits bouts, façon puzzle, sur le plancher. Avait-il poursuivi une souris ? Son ombre, qui avait été assez perverse pour se réfugier entre les pattes de la géante ? J'ai cru devenir fou. Des amis m'avaient pourtant averti que je faisais une grosse erreur en l'adoptant. Le plus cynique avait même ajouté que j'avais joué avec le feu.

Je me suis surpris à foncer sur lui, à l'attraper par la queue et à le tirer, comme un sac de patates, jusqu'à la fenêtre, avant de le jeter dans le vide. J'avais été tenté de le faire tournoyer, au-dessus de ma tête, telle une fronde.

« C'est comme ça que tu me remercies de t'avoir sauvé la vie ! »

Dans le vide ? Mais il n'y a pas d'étage. En vérité, je me trouvais sur le toit, dominant le quartier qui dessinait ses cimes au pied desquelles il y avait un labyrinthe de rues peuplées de piétons pressés dont les talons claquaient sur les pavés.

J'avais déserté la raison, et elle était revenue pour m'empêcher de sauter, moi aussi. Je me suis retrouvé dans mon lit, exempté de la mort d'un chien sur la conscience.

Mais pourquoi l'agent immobilier ne m'avait-il point précisé que c'était l'improbable sculpteur qui avait buté son brave toutou ? Peut-être parce qu'il le connaissait, et qu'il avait privilégié son ami au détriment d'autres clients bien plus pressés de trouver un toit. Craignait-il d'être balancé à qui de droit ?

Je me suis réveillé alors qu'une réponse m'effleurait.

Peut-être qu'aucun chien fantôme ne hantait la maison. Et qu'il avait fait le pari paradoxal, au risque d'être viré, d'éloigner la clientèle de cette baraque.

J'ai pu me rendre compte que délirer dans la réalité ne valait guère mieux que délirer en songe.

 

Histoire de me changer les idées, j'ai recommencé a fouiller les tiroirs des nombreux meubles dont la plupart avaient connu la royauté. J'ai bien fait, j'en avais oublié. Et il y avait ceux que je m'étais abstenu de forcer, par flemme – ils refusaient de s'ouvrir, telle la bouche d'un enfant chez le dentiste. Il m'arrivait d'être maniaque, surtout dans le rangement des livres. A la librairie, il ne fallait surtout pas oublier d'en remettre un à sa place, j'étais capable d'engueuler le client après l'avoir suivi dans les rayons.

Le bois était bouffé par les termites. Une myriade de trous de la taille d'une tête d'épingle. Je me suis demandé pourquoi ces meubles n'avaient point été vendus à un brocanteur, et j'ai obtenu la réponse grâce à Internet. Ils n'avaient plus aucune valeur, surtout ce buffet Henri II qui m'impressionnait tant.

« C'est un fossile. Certes, il est beau, avec ses torsades comme des scoubidous... Mais il a fait son temps, et c'est le cas de le dire. Idéal pour un feu de cheminée. Une hache coûte plus cher que lui. La modernité est républicaine. »

C'est dans l'armoire de ma chambre que j'ai trouvé la photo de l'improbable sculpteur qui "jonglait" avec des allumettes. J'eusse préféré y découvrir un double-fond, mais non, c'était un tiroir jouxtant l'étagère la plus basse et qui passait aisément inaperçu. Il fallait se baisser et je détestais entendre mes os craquer. L'homme, vêtu d'une salopette grise, posait à côté d'une Tour de Pise qui, dénaturée, semblait avoir égaré son penchant. Il se tenait derrière elle, seule sa tête dépassant. J'ai eu un haut-le-corps. Je me suis retenu de hurler ma surprise en me bâillonnant de ma main droite. C'était mon portrait craché. La sensation d'avoir été piégé par l'agent immobilier. M'avait-il pris en photo, profitant de mon inattention ? Surtout qu'avec ces satanés téléphones portables...

Fallait-il qu'il soit sacrément tordu pour me faire cette mauvaise blague ! S'attendait-il à ce que je sois plus appliqué dans ma façon de faire connaissance avec ma nouvelle maison ? Au rendez-vous des vétilleux, j'avais failli lui poser un lapin.

L'appeler ? Mais pour lui dire quoi ?

« Vous auriez pu me le dire que je ressemblais à ce salaud ! Je n'aime pas, mais alors pas du tout, les gens qui font du mal aux bêtes ! Raison de plus lorsqu'il s'agit d'un animal de compagnie ! Et je fais quoi, moi, maintenant ? Je me défigure ? »

« Je suis désolé, mais vous savez, moi, je ne suis même pas capable de remarquer la similitude entre deux jumeaux monozygotes ? »

Je me suis contenu, oui, me rappelant ce qu'affirmait mon père : « Le hasard se prend pour Dieu, mais nous ne sommes pas obligés de nous agenouiller devant lui ! »

Je me suis signé à l'envers. Aucune petite voix ne m'a soufflé à l'oreille que cela portait malheur. J'ai reposé le cliché dans le tiroir, que j'ai refermé en me jurant de ne jamais le rouvrir.

 

Ce jour-là, j'ai croisé une femme, dans la rue, qui me regarda comme si j'étais la maîtresse de son mari. Le dégout avait déformé ses traits, ce qui ne l'empêchait point de rester jolie. J'ai pensé que c'était normal de me confondre avec le tueur de chien, mais non, un peu plus tard, j'ai appris qu'il était décédé. C'est le facteur qui m'avait renseigné, après qu'il avait vu ma tronche, quand j'ai commencé à recevoir des lettres recommandées.

« C'est vraiment troublant. Vous êtes son sosie. »

« Du type qui utilisait des allumettes pour... »

Il me coupa.

« Non, non. De l'autre. Je ne vous avais pas encore vu, mais là... Il ressemblait déjà, celui-là, à l'autre, qui battait son chien pour le plaisir et a déménagé, suite à une pétition. Le brave toutou a fini, adopté par madame Buttin, une vieille dame du quartier. Tenez, justement, je viens d'apprendre sa mort, récemment. »

« De la vieille dame ? »

« Non. Du chien. »

« C'est peut-être lui, et pas l'autre, qui hante la maison... »

« Pardon ? »

« Non, rien. »

Il me fixa intensément.

« L'unique différence, c'est le grain qui avait poussé dans son regard et ne risque pas de germer dans le vôtre. Il m'étonnerait fort que vous soyez capable de battre votre chien. »

« Je ne sais pas, je n'en ai pas. Si j'en avais un, vous l'auriez peut-être regretté. »

Il sourit.

« Vous n'en avez jamais eu ? »

« Que des chats. Et ce sont plutôt eux qui m'ont fait du mal. Ils ont la griffe facile même quand on les caresse. Ils sont ingrats. Mais, par rapport aux chiens, ils sont indépendants, et ce n’est pas négligeable. Nous sommes si occupés, nous, humains. »

« Ingrats, également. »

« Oui, c’est vrai. »

 

Cette nuit-là, je fus prisonnier d'un rêve de pendu, mais la corde ne m'étranglait pas, non, elle me sciait les poignets. J'étais attaché à un poteau de torture, et encerclé par des loups. Je ne les voyais point, non, je me contentais de les entendre. J'ai été sauvé par le gong. Je venais de sentir des crocs percer ma peau. Mes entrailles étaient fouillées, et du sang montait déjà dans ma gorge, m'étouffant. Un bruit de pas autour du lit m'avait sauvé la vie en me boutant hors du songe carnassier. Et des halètements. Ce ne pouvait être qu'un chien reniflant mes contours. J'ai ouvert un œil en m'efforçant de rester immobile. J'ai machinalement enfoui mes mains sous les draps. Il y a eu un souffle de satisfaction, probablement parce que je ne pouvais plus, désormais, allumer la lampe de chevet, et chasser l'immatériel intrus.

Par miracle, je me suis rendormi. L'air de rien, un déménagement, c'est épuisant, physiquement et mentalement.

Ce matin-là, j'ai siroté mon café sans quitter des yeux les recoins sombres de la cuisine. J'avais descendu les marches de l'escalier en me retournant régulièrement, ce qui m'exposait au vertige. Aucune ombre squattant le mur où ma main s'appuyait parfois, histoire de recouvrer mon équilibre.

« Et si j'éteins la lumière, il va venir quémander une part de croissant ? »

« Ou te mordre la main. »

Je faisais les demandes et les réponses. J'ai décidé de poser des pièges, dans la maison.

« Des pièges à loups ? Il te faudra attendre la nuit, et tu risques de te lever, tout ensommeillé, pour aller pisser. Tu vas oublier que... »

« Je vais adopter un chat. »

« Excellente idée ! Mais s'il se met à miauler pendant que tu dors... »

« Justement. Ce sera la sentinelle de la maison. Il me servira d'avertisseur. »

« Et si c'est à cause d'une souris ? »

« Je ferai venir un dératiseur juste avant d'aller dans une animalerie. »

J'ai acheté des friandises pour toutous à la supérette du coin et les ai semées dans l'escalier. Zappant le geste auguste, j'avais revêtu le costume du semeur. Ou d'un Petit Poucet simulant l'errance.

« Tu crois vraiment qu'un fantôme se nourrit ? »

« Un fantôme humain, non, mais animal, pourquoi pas ? Je ne savais même pas qu'ils pouvaient nous hanter... PHYSIQUEMENT. Je me demande s'il existe un roman où le sujet est abordé. Un libraire ne lit pas tout. Mais, paradoxalement, souvent plus qu'un éditeur. »

 

La matinée a coulé mollement sur mon corps et dans ma tête. C'était lundi, la librairie était fermée. Je pouvais souffler un peu. J'ai attendu midi avec impatience, pour l'apéro, mais aussi parce que j'avais décidé d'en toucher deux mots au facteur, avec qui je commençais à vraiment sympathiser. J'étais parmi les derniers sur sa tournée, et il n'était jamais en retard. Etait-il aussi maniaque que moi ?

« Si je crois aux fantômes à quatre pattes ? L'homme aux allumettes m'avait demandé la même chose. »

L'homme aux allumettes...

Il m'avait soutiré un large sourire.

Il m'a donné l'adresse d'un ami brocanteur.

« Il a sa boutique à deux pas. Il est médium, à ses heures. Mon père a réussi à communiquer avec ma défunte mère grâce à lui. Il lui arrive de causer avec les vieux meubles qui n'ont plus de valeur. Il a toujours peur que ceux-ci, désespérés, ne deviennent des poids morts. Ils risqueraient de crever le parquer, et de se retrouver à la cave. Vous pouvez l'appeler pour un devis. Je suis sûr qu'il est déjà venu dans cette maison, mais bon... vous êtes censé l'ignorer. Et je serai muet comme une carpe dans sa tombe. Croix de bois, croix de fer. »

Nous avons bu l'apéro ensemble, et j'ai senti la présence du chien fantôme. Moi qui le croyais ne sortant que la nuit, quand l'obscurité rend les vivants fébriles. Je me suis bien gardé de faire des gestes brusques. Le facteur a dû me trouver un peu mou. Pas pour lever le coude, en tout cas. La matinée s'est achevée dans un brouillard qui nous enroba et nous suivit tandis que nous nous dirigions vers la porte. Je l'ai accompagné jusqu'à la voiture jaune et j'ai fait demi-tour en observant mon ombre, bipède et fidèle. Je me suis mis en siffloter en franchissant le seuil de ma maison, et j'ai cru voir deux chiens accourir, traverser mon corps, la porte que je venais de refermer, et se perdre dans la rue.

J'avais bu un pastis de trop. J'ai écouté les bruits provenant de l'extérieur. Rien. Pas de freins sollicités dans la précipitation et de pneus crissant sur l'asphalte. Le facteur était moins éméché que moi. Il était si jeune... Ou l'habitude. J'ai haussé les épaules en me servant un grand verre d'eau.

« Tu vois des fantômes en plein jour, peut-être que tu rêves éveillé. »

J'ai pris un couteau et...

J'ai hurlé ma douleur. Non, je ne dormais pas.

 

Je me suis rendu, dès le lendemain, avant de partir au boulot, dans la brocanterie du père Aspignan, l'ami du facteur. Il en avait parlé comme si c'était un papet qui s'accrochait aux branches, ballotté par les rafales de vent. En réalité, à vue d'œil, il avait à peu près mon âge. La boutique sentait la sciure, je me suis dit qu'il fricotait avec les termites. J'adorais cette odeur. Fragrance de mon enfance, lorsque mon père en parsemait le sol de son épicerie, les jours de pluie.

« Il est debout avant tout le monde. Il habite au-dessus de sa boutique. Autrefois, lorsqu'il vivait à la campagne, il avait l'habitude d'ouvrir au chant du coq. Les gens y allaient après avoir acheté le pain. Il avait souvent droit à un croissant, en échange d'un conseil. »

Je revivais ma discussion avec le facteur en toquant à la porte-fenêtre. Je fixais le rideau comme si une marionnette allait apparaître, manipulée par mon imaginaire. Je m'étais toujours refusé à solliciter les sonnettes, n'ignorant pas qu'un hôte, les tympans agressés, était toujours de méchante humeur en vous ouvrant la porte.

« Vous êtes bien matinal, cher monsieur. C'est plutôt rare, à la ville. »

« Je viens de la part du facteur, que vous connaissez bien, paraît-il. »

« Francis ? Oui, oui. J'ai surtout bien connu son père. Ce petit était toujours dans mes pattes lorsque je me rendais chez eux pour une visite de politesse. Il a grandi, grandi, et je me suis tassé, tassé. J'aurais pu être son parrain. Je suis un ami, c'est aussi bien. »

Je suis allé droit au but.

« J'habite à côté, la maison du type qui confectionnait une Tour Eiffel avec des allumettes. »

Il a blêmi et s'est très vite ressaisi.

« Je connais. J'y suis déjà allé faire un tour. Il s'y est passé de drôles de choses. Je parie que vous voulez que je vous fasse un devis des meubles anciens qui pourraient donner à cette maison un lustre qu'elle ne mérite pas forcément. Bien qu'elle ne soit pas responsable des débiles qui l'ont occupée, au fil des décennies. J'espère que vous remettrez les pendules à l'heure. Les murs ont des oreilles, mais aussi de la mémoire, et c'est pour ça qu'ils la perdent fréquemment. »

Il prit une profonde inspiration puis enchaîna.

« Non, cher monsieur, vos meubles ne valent plus rien. Autrefois, oui, je ne dis pas, mais là... Ce buffet Henri II, c'est un fossile. Certes, il est beau, avec ses torsades comme des scoubidous... Mais il a fait son temps, et c'est le cas de le dire. Idéal pour un feu de cheminée. Une hache coûte plus cher que lui. La modernité est républicaine. »

« Non, non, je viens pour autre chose. Francis m'a dit que vous aviez un don de médium. Que vous l'utilisiez, à l'occasion, pour évaluer le mobilier. »

« Vous croyez que j'ai fait la conversation au buffet Henri II ? »

« Je me suis dit que vous communiquiez avec l'ébéniste qui l'a réalisé, c'est ça. Que vous travailliez avec des morts en utilisant leur mémoire. »

« Il m'arrive même de les buter moi-même. Vous savez, je voyage dans le passé. J'ai des superpouvoirs à revendre. »

J'avais apprécié son humour.

« En vérité, vous voulez que je parle au chien qui hante votre maison. »

« Il y en a peut-être deux. »

« Je ne parle pas couramment le chien, même pas en courant. Je suis effectivement médium, mais uniquement pour aider les vieilles personnes qui perdent la mémoire. Grâce à moi, elles évoquent des souvenirs d'enfance avec leurs vieux parents. Certaines tiennent un cahier où elles les notent, de leurs mains tremblantes. Elles sont si touchantes. »

« Vous ne pouvez pas m'aider, alors. »

« Si. Il vous faudra attendre l'éclipse de soleil. Ce jour-là, les morts deviennent bavards, et les animaux de compagnie, surtout les chiens, retrouvent leur odorat. Car la mort les en a privés. Celui qui vous occupe, par exemple… vous ressemblez tellement à son maître qu'il a besoin de vérifier si c'est lui, ou pas. Seule votre odeur lui dira la vérité. C'est un sésame. »

« Une éclipse ? Je n'étais pas au courant. »

« Vous n’écoutez pas la radio… »

« Non. »

« C'est dimanche prochain. »

« Et si mon odeur lui dit la vérité... il va renoncer à hanter la maison ? »

« Probablement. Il veut juste se venger. Il est déjà très perturbé par cette ressemblance... »

« Et qu'est-il prêt à faire pour se venger ? Il ne faudrait pas qu'il soit enrhumé, ce jour-là. »

« Les revenants craignent les courants d'air, mais pas à ce point, cher monsieur. Je vous conseille d'être présent et attentif, dimanche prochain, et de tout faire pour l'aider à vous renifler. Soyez coopératif. »

Il bâcla notre conversation.

« Merci d'être venu. J'aurais pu m'ennuyer en attendant mon premier client de la journée. »

D'un geste élégant du bras, il m'invita à quitter la boutique. On eût dit un torero esquissant une véronique. Un vieil homme aux yeux cernés venait d'entrer. Son regard fuyant me dispensa de le saluer.

 

La situation dans laquelle je me trouvais, sans avoir pu m'en dépêtrer seul, semblait tout droit sortie d'un roman de Stephen King. Nous étions trois sosies sur le coup, dont deux avaient battu leurs chiens, un seul étant un meurtrier, et c'est l'animal de celui-ci qui avait entraîné l'autre à l'aider à se venger.

Mais l'autre... il était encore vivant, n'est-ce pas ?

L'avait-il tué lors d'une baston – un duel ? – pour en faire paradoxalement son allié ? Il leur fallait donc attendre le jour de l'éclipse pour savoir si j'étais cet homme-là. La sensation d'avoir appris, récemment, que les chiens étaient aveugles et maniaient leurs truffes à la manière d'un compteur Geiger.

Nous étions trois, au physique similaire, à avoir vécu entre ces murs, et un seul méritait de mourir. Je me suis dit que l'agent immobilier l'avait fait exprès et que c'est là que se situait le fameux pari. Trouver des clients qui se ressemblaient.

Je délirais.

Et pourquoi pas quatre ? Ou cinq, ou six... Jusqu'à la retraite... Un confrère prendrait-il le relais, collectionneur de profils ?

Cette histoire me rendait aussi fada que l'homme aux allumettes. J'ai lutté contre l'envie d'appeler l'agent immobilier. Si quelqu'un devait rester sans nouvelles, c'est bien lui. Ne pas lui donner l'impression qu'il avait gagné son pari. Même si c'était reculer pour mieux sauter.

En lui téléphonant, je confirmais que j'étais devenu fada. Que cette baraque était contagieuse.

 

« Le hasard se prend pour Dieu, mais nous ne sommes pas obligés de nous agenouiller devant lui ! »

Papa avait raison... Et c'est à lui que je pensais, ce soir-là, assis sur mon lit, attentif au moindre mouvement d'ombre, dans la chambre.

Simuler l'endormissement pour motiver le binôme de revenants à sortir du néant pour...

Pour jouer les démineurs, puis s'apercevoir que j'étais innocent, que mon odeur ne correspondait pas à celle du « tueur de chien », qu'il faudrait attendre le jour de l'éclipse.

Alors j'ai tenté l'impensable. L’impossible. J'ai éteint la lumière et j'ai parlé au chien assassiné comme s'il était là. Et s'il n'était point là, ma voix l'interpellerait et il me rejoindrait, seul ou accompagné, afin d'écouter ce que j'avais à lui dire. Puisqu'il n'était point sourd.

« Je compatis à ta douleur, mais tu devrais savoir que je viens d'arriver. Ton maître et moi, nous nous ressemblons, c'est un fait, mais nous n'avons probablement pas le même âge, ni la même voix. Tu imagines qu'il serait capable de la modifier sur commande ? Mais sache que j'attends, moi aussi avec impatience, le jour de l'éclipse. Je ne t'en voudrais pas d'avoir douté, et je serais le plus heureux des hommes si tu pouvais enfin trouver le repos auquel tu aspires. »

Un grognement m'a fait sursauter et j'ai senti un souffle froid me caresser le front. Mes phalanges ont craqué, tant je serrais les poings. Sur ma gauche, des bruits de pas. Ils étaient bien deux à me tester. Peut-être cherchaient-ils l'indice qui...

Je me suis aventuré à leur parler.

« Dimanche. Je vous invite à revenir dimanche, d'accord ? Je n'ai pas peur de vous, vous réclamez la vérité, je peux le comprendre. C'est le jour de l'éclipse, vous allez recommencer à flairer le monde qui vous entoure. »

Il m'a bien semblé que l'un des deux avait couiné.

« Toi aussi, tu as été tué par ton maître ? Je croyais que cet enfoiré n'avait fait que te battre... Mais tu es peut-être mort de vieillesse... »

Les grognements sont revenus, sur ma droite. Il était clair que le chien de l'homme aux allumettes menait la danse.

Une âme de chef de meute.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Le jour de l'éclipse, j'ai laissé les lustres allumés après avoir ouvert les volets. J'ai marché à tâtons et descendu l'escalier en m'accrochant à la rampe. Parvenu dans la cuisine, j'ai machinalement regardé dehors. 

« Tu ferais mieux d'éteindre la lumière ! Tu crois que, les jours d'éclipse, le soleil refuse de se lever ? Branche plutôt la radio ! Ils t'y diront à quelle heure le jour va devenir nuit ! Il te faudra alors allumer pour continuer de vaquer à tes occupations. »

Je me suis exécuté. Un comble. L'éclipse était annoncée à l'heure de l'apéro. J'allais devoir solliciter le lustre, en plein jour, pour manger, à midi.

« T'as qu'à inviter une copine et préparer un repas à la bougie ! C'est tellement plus romantique ! »

J'ai avalé mon café jusqu'à me brûler le gosier après avoir trempé un croissant de la veille dans cette lave noire et odorante dont je disais tant de mal, gamin.

« Papa, fais comme maman, bois du thé. Au moins, le thé, ça ne pue pas. »

« Le thé, fils, c'est une boisson de gonzesse. Tu verras, quand tu seras un homme. »

Maman faisait semblant de se fâcher, et elle était encore plus belle lorsqu'elle simulait la colère.

« Maman, papa, comme le temps passe vite... Vous croyez que c'est parce que je vis seul ? »

J'ai écouté le silence me répondre. 

« Pourvu que les chiens viennent... »

« Ils viendront à midi, à l'heure de l'éclipse. »

« Pourquoi ? Ils écoutent la radio, eux aussi ? »

Je me suis resservi du café. Cette manie de vieux garçon… de se parler à soi-même... l'assurance d'obtenir une réponse. J'avais un ami ventriloque qui ne s'ennuyait jamais à la maison. Un soir, il m'a invité, et nous avons soupé avec Delon et Belmondo.

 

Midi.

Je me suis refusé à voir le ciel porter le deuil du monde. Je me suis calfeutré, au cœur de la nuit noire, et j'ai siroté un pastis à l'aveuglette. Le sens du goût avait été développé par celui, boycotté, de la vue.

J'ai entendu des pas dans l'escalier.

J'ignorais que les chiens fussent, à ce point, ponctuels. J'ai été à deux doigts de leur proposer de manger un morceau. Ils ne m'ont pas humé longtemps. Ils étaient repartis depuis dix minutes lorsque le soleil est revenu.

Je ne saurais jamais ce qu'ils m'auraient fait si, par le plus grand des hasards, mon odeur avait correspondu, tel un ADN, à celle de leurs maîtres.

J'ai ouvert, en grand, les volets de la maison quand, par les interstices, le soleil a tenté de pénétrer dans la place, comme pour me reprocher de ne point avoir anticipé son retour.

J'avais éteint la radio tout de suite après avoir appris à quelle heure il disparaissait, gobé par la lune. Comme tout à l'heure, moi-même si j'avais continué d'avaler du café bouillant.

« Tu crois qu'il va falloir passer de la Biafine sur la peau de la lune ? »

Soudain, des pattes qui grattent à la porte d'entrée. De nombreuses pattes. Au moins dix. J'ai ouvert. Il y en avait huit. Deux chiens qui remuaient la queue en me regardant de leurs yeux mouillés. Je n'ai pas tendu la main, ils me l'auraient léchouillée, et se serait peut-être battus pour être le premier. Ils sont entrés sans me demander mon avis. Ils connaissaient l'emplacement de la cuisine.

« Normal... L'odeur... »

« Oui, c'est vrai. »

« Tu vas les adopter ? »

« Ce n'est pas moi qui décide. »


Publié le 17/08/2026
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