« Elle arrive ! »
« Qui ça ? »
« Ta nouvelle voisine. »
« Elle est jolie ? »
« C'est important ? »
« Bien sûr. »
« Si je te dis oui, tu vas l'espionner par-dessus le mur mitoyen de la terrasse. »
« Il me suffira de la croiser dans la rue, ou de feindre de me rendre chez elle pour me présenter. »
« C'est elle qui arrive, pas toi ! De toute façon, elle est casanière et n'ouvre à personne. Même pas au facteur. »
« Comment tu sais ça, toi ? »
« J'ai mes antennes. »
« Et elles captent aussi les ondes émises par la lune ? »
« Toi et ta passion pour l'astronomie... »
« C'est l'idéal pour faire grimper les femmes au septième ciel. »
« Heureusement qu'elles en redescendent vite. »
J'ai méchamment sursauté. Je m'étais assoupi sur le canapé du salon. Les yeux mi-clos, je me demandais souvent s'il était normal, à mon âge, de se satisfaire de vivre seul. Je m'endormais toujours juste avant d'obtenir la réponse. Les rares fois où je rêvais, ou je me souvenais d'avoir rêvé, je me trouvais sur une île déserte, allumant un grand feu sur la plage, à la tombée de la nuit, afin d'éloigner les animaux sauvages. Je les entendais gronder à la lisière de la couronne de cocotiers. Ils attendaient que les flammes meurent alors qu'elles venaient à peine de naître. Et j'enviais leur patience.
J'ai maudit ce satané téléphone dont la sonnerie me hérissait le poil. Mais pas question de la changer, j'y étais trop habitué.
C'était Raoul, un agent immobilier et néanmoins ami d'enfance.
« Tu m'as réveillé. »
« Tu vas me pardonner quand tu sauras pourquoi je t'appelle à l'heure de la sieste. »
*
Ma passion pour l'astronomie se limitait à admirer la lune et les étoiles pendant que les autres dormaient. Le silence de ce ciel habité m'apportait du réconfort, et je savais que le sommeil viendrait me prendre sans avoir besoin de le solliciter par la force. A une époque, j'avais jonglé avec les boîtes de somnifères, me contentant du lustre de ma chambre, aussi rond qu'une pleine lune et sur lequel se dessinaient des continents qu'un seul coup de plumeau anéantissait. Ce monde suspendu criait dans ma tête et j'étais incapable de m'endormir, prisonnier des tentacules de cette pieuvre crachant son encre sur mon regard figé.
J'avais demandé à Raoul de m'avertir quand la maison d'à côté recommencerait à vivre. A sentir bon. J'avais un autre ami, Francis, qui me poussait dans les pattes d'un chien. Il dirigeait un refuge et s'attristait de me voir vieillir sans une épaule, douce et fragile, sur laquelle m'appuyer. Il affirmait qu'une présence retarde cette aigreur qui nous capture à la vue de notre premier cheveu blanc, éclaireur de la vieillesse.
« Mais pourquoi tu repousses sans arrêt le moment de prendre un chiot ? Tu es en train de me faire une crise de procrastination, là... ou je me trompe... »
« Tu te trompes. J'ai juste peur que, si quelqu'un s'installe dans la maison d'à côté... »
« Tous les chiens ne sont pas des aboyeurs. »
« Oui, mais moi, tu me connais, j'ai sans cesse la tête dans les étoiles, et si la lune est... »
« Si la lune est pleine, tu penses qu'il va japper et déranger ton voisin. »
J'ai opiné du chef.
« Et Raoul est devenu, à cause de toi, tout le contraire d'un rabatteur. »
« J'en ai un peu honte, mais c'est un peu ça, oui. »
« Mais il a pris l'initiative de te chercher une voisine jeune et jolie. Il est comme moi, il s'inquiète. Il est donc mon ennemi puisque, à cause de lui, tu ne me fais pas plaisir en adoptant un chiot. Il y en a plein, en ce moment. C'est la fin de l'été, les gens n'ont pas envie de les avoir dans les pattes, à la maison. Ni de les sortir dans le froid du petit matin, blême ou pas. Ils ne s'en rendent pas compte, mais ils sont insensibles à la chaleur d'un animal. »
« Ça dépend des animaux. Et puis, ce n'est pas de l'égoïsme, c'est juste qu'ils n'ont pas les moyens de les élever. »
« Quand tu n'as pas les moyens de voir grandir un enfant, tu te retires ou tu enfiles une capote, mec ! »
Francis, à l'inverse de Raoul, toujours conciliant, avait son franc-parler.
*
« Alors ? Comment tu la trouves ? »
« Qui ça ? »
« Ta nouvelle voisine. »
« Je ne l'ai pas encore vue. Plus discrète, tu meurs. »
« Tu veux que je t'envoie sa photo ? »
Et il éclata de rire, m'écorchant le tympan.
Bibelot se mit à japper.
« T'as pris un chien, finalement ? »
« Oui. »
« Et tu ne m'as rien dit... Tu voulais de la compagnie, tes vœux ont été exaucés. »
J'ai posé mon portable sur la table basse du salon et Bibelot est venu le renifler.
« Si tu voulais causer à Raoul, il fallait le dire avant. »
Je l'ai imaginé me répondant qu'il avait d'autres chats à fouetter. J'ai haussé les épaules. En prenant de l'âge, je devenais versatile. Ce soir-là, je m'étais couché avec la ferme intention de couper court aux relances de Francis, et le lendemain, à l'aube, j'avais changé d'avis. Probablement sous l'influence d'un songe dont j'avais oublié la trame.
« Tu avais bu et c'est ta gueule de bois qui... »
« Jamais d'alcool avant de me coucher. »
« Et pourquoi donc ? »
« Je risque de rêver de femmes nues qui, au réveil, seront moches et vêtues d'un scaphandre. »
Mes deux amis s'étonnaient toujours de mon refus à sortir au clair de lune.
« Et puis, maintenant que j'ai un chien, je ne peux pas le laisser seul. Il est si petit. »
« Monsieur a déniché l'alibi idéal. »
« Ce chien n'est pas un alibi ! » avait lancé Francis, agacé. « C'est un Shih Tzu ! »
« T'as vu ses yeux ? On dirait ceux des poissons chinois de ma sœur. »
« C'est une race tibétaine. »
« Je n'ai pas tapé loin. »
Bibelot n'était pas muet, mais la voisine ne s'en plaignait pas. Je me suis dit que ses petits cris ne franchissaient pas la barrière du mur mitoyen, sur la terrasse. Je n'avais même pas entendu la jeune femme s'installer. Peut-être qu'elle était venue, les mains dans les poches, sachant que la maison était meublée. Le résident précédent m'y avait invité à plusieurs reprises, avant de déserter les lieux pour une destination qu'il avait préféré tenir secrète. Il n'était guère bavard, mais lorsqu'il avait un coup dans le nez, il rattrapait le retard. Il nous arrivait de prendre l'apéro ensemble. L'occasion de jouer au flic lors d'une enquête de voisinage.
« Je sais que l'agent immobilier est votre ami. Il m'a révélé que vous vivez seul par choix. Ce n'est pas mon cas. »
« Mais vous partez... L'endroit ne vous plaît plus ? »
« Si, si. Mais j'ai trouvé mieux ailleurs. »
« Un loyer moins cher ? »
« Non. Moins de soleil. La région ne me réussit guère. J'ai besoin d'air pur, de fraîcheur. Ici, même les ombres transpirent. »
« Vous êtes en train de me mentir. »
Il avait grimacé.
« Oui, c'est vrai. Je suis venu vivre ici pour me rapprocher d’une femme qui habitait le quartier.
« Et elle vous a quitté... »
« C'était avant que vous-même ne deveniez mon voisin. Elle a déclaré que cette maison sentait la mort. Elle était un peu médium. A l'époque, je n'avais pas envie de partir. Je m'y trouvais bien. Et elle ne m’a même pas proposé de m’installer chez elle. J’en ai déduit qu’elle ne m’aimait pas. Ses visites s’espaçaient, mais j’ai très vite compris que, lorsqu’elle venait, c’était pour communiquer avec l’au-delà. Elle prétendait qu’il y avait une porte, au grenier, qui communiquait avec le monde des morts. »
« Et, jusque-là, avez-vous été importuné par un fantôme ? »
« Non, jamais. Mais j’entendais des bruits, surtout la nuit. Des bruits en provenance du grenier, justement. Des bruits de pas. Comme si quelqu’un courait en rond. Et des jappements de chiot. Je lui en ai touché deux mots, et elle m’a répondu que cette maison avait été habitée, au siècle dernier, par un type qui empoisonnait les chiens, dans le quartier. Les vieilles personnes, majoritaires, se plaignaient des aboiements, et il voulait être accepté… »
C'est à partir du quatrième verre de pastis qu'il avait commencé à me tutoyer.
« C'est aberrant... La femme que j'aimais me trompait, chez moi, avec des fantômes. »
Il avait reniflé. Je n'ai pas osé le contrarier. J'y suis allé mollo.
« Elle était victime de son don. Du besoin de savoir... »
« Tu es trop gentil. Je suis content que tu sois mon voisin. »
« Savez-vous ce qu'elle est devenue ? »
« Non. Et je m'en fous. Je vais partir d'ici. Et ce ne sera pas à cause des fantômes. Les souvenirs s'effacent quand on met de la distance entre deux êtres. »
« Mais puisque vous ignorez où elle s'est rendue... »
Il a attendu le septième verre pour se mettre à pleurer. Je l'ai aidé à s'allonger sur son canapé et j'ai regagné mes pénates. Je titubais à peine et j'avais faim.
Il ne m'a plus jamais tutoyé. Ni même parlé.
*
J'ai fêté les deux ans de Bibelot sans avoir eu le plaisir de rencontrer la voisine. Se cachait-elle ? Souffrait-elle d'une timidité maladive ? Son visage était-il disgracieux ? Non, Raoul me l'aurait dit. A force d'entrer et de sortir en coup de vent, elle s'était transformée en fantôme. Itérative, l'image me faisait grincer des dents. J'entendais sa porte claquer dix fois par jour. Je sursautais, luttant contre l'envie de lui demander des explications – pourquoi pas par-dessus le mur mitoyen, sur la terrasse.
« Vous ne pourriez pas faire un peu moins de bruit quand... »
« Ce n'est pas moi qui claque la porte. Je ne sors jamais, je me déplace en fauteuil roulant. Ce sont mes clients. »
« Vous êtes une... »
« Une pute ? Une poule de luxe, oui. Pourquoi ? Ça vous gêne ? »
« Mais... »
« Eh oui ! Même handicapée, je donne du plaisir aux hommes qui ont les moyens de se payer ma compagnie. »
Cette pensée m'a fait honte. Je l'ai chassée d'un revers de manche.
Raoul m'avait envoyé une photo. Il abusait. Je lui avais pourtant demandé de s'en abstenir.
« Si j'étais détective privé, ça ne me viendrait pas à l'idée de te montrer l'album photo où je range les clichés de mes plus jolies clientes. »
« Tu vois, à ta façon de présenter la chose, tu penses que ça serait normal de collectionner ces clichés. »
« Tous les hommes font ça... et même les médecins. »
« Tous les hommes... Tu crois ? T'as demandé à Francis s'il garde, dans un coin de sa mémoire, les plus belles chiennes qu'il a sauvées de l'abandon ? »
« Les femmes ne sont pas des femelles. »
« Tu joues avec les mots. »
Elle s'appelait Miranda. Rousse aux yeux verts. Sa peau laiteuse attestait qu'elle n'avait point triché avec sa chevelure.
« Tu crois qu'elle l'a fait exprès de te proposer une photo d'elle si légèrement vêtue ? »
« J'espère que tu... »
« Que je n'ai pas volé cette photo ? »
« Oui. »
« Elle est entrée dans mon bureau, a laissé traîner son sac pour aller aux toilettes, et... »
« Arrête ! Tu n'aurais pas osé. Tu demandes aussi des photos aux mecs ? »
« Evidemment. S’ils sont bien gaulés. »
Ce jour-là, j'ai gâté mon chien. Je m'étais bien gardé d'inviter mes deux amis. Ils m'auraient vanné avant, pendant, et après le repas.
« Et le gâteau ? »
« Et les bougies ? »
« Il ne sait même pas compter jusqu'à deux ? »
Malgré l'incertitude de la date exacte, Francis avait asséné son âge avec l'assurance d'un véto. Bibelot était vacciné et castré.
Exceptionnellement, il a eu droit à dormir sur la descente de lit. Il n'avait rien d'un chien de garde, mais bon, il avait un petit côté « ange gardien » non négligeable. Il était probablement capable de refouler les mauvaises pensées, de celles qui convoquent les cauchemars au plus profond de la nuit. Je me trompais.
J'ai cru que le rêve et la réalité dansaient un slow. Un bruit feutré, loin d'être désagréable, tels les pas d'une ballerine. Je me suis étonné du silence régnant dans la chambre après que j'ai repris mes esprits. Bibelot n'avait pas réagi. J'ai tendu le bras et tâtonné sur la descente de lit. J'ai aussitôt retiré mes doigts. Un liquide poisseux. Je les ai machinalement reniflés avant d'utiliser mon autre main pour allumer la lampe de chevet. Je n'y avais heureusement point goûté. Du sang. Une ombre s'est faufilée sous la porte de la chambre. Trop tard, mon regard l'avait capturée. J'avais eu le temps d'apercevoir la silhouette du corps s'étirant sur le mur. Les jambes m'avaient semblé des élastiques. Ils allaient me péter à la gueule.
La silhouette d'une femme.
Bibelot avait été égorgé. Le cri que j'ai poussé, au point de m'étouffer, m'a bouté hors du sommeil. Mon ange gardien avait bondi sur le lit et me léchouillait le visage.
Je me suis dit qu'une bonne douche...
Une douche au cœur de la nuit ? N'allais-je point m'endormir debout, réveillé par le pommeau heurtant la céramique ?
J'ai renoncé. J'ai replongé dans le sommeil après qu'une idée s'est mise en orbite autour de ma tête.
« Demain, demain... Ça va, Bibelot, ça va, tu peux rester sur le lit ! Veille sur moi, mon ange ! »
Pourquoi ne pas demander à Raoul s'il avait entendu parler de l'empoisonneur ? Marchand de biens, il était le mieux placé. Son agence avait probablement gardé des traces de cet événement. Peut-être même avait-elle été inquiétée quand la police avait enquêté. Une pétition avait dû circuler, signée par les amoureux des animaux. Minoritaires, ils avaient néanmoins droit à la parole. Et la SPA avait probablement été interpellée par cette affaire. Avec un peu de chance, Francis pourrait m'en dire plus, lui aussi. Décidément, moi qui refusais d'ébruiter la chose, au risque de passer pour un mythomane...
L'idée aurait dû me traverser l'esprit plus tôt, sans que j'aie à me vautrer dans ce traumatisant cauchemar. Peur, en l'évoquant, de revivre la scène en cinémascope.
La nuit m'avait bien aidé. Ne dit-on pas qu'elle porte conseil ?
« Pas toujours... Pas toujours... »
Bibelot a grogné. J'avais pensé tout haut.
*
Le beau fixe n'a duré qu'un temps. En un éclair, des nuages s'étaient accumulés au-dessus de nos têtes. Je ne les avais point vus ni entendus venir. Je les avais imaginés se déplaçant comme des mille-pattes. Gamin, je les comparais à des éléphants chargeant flanc contre flanc. Leurs trompes crachaient la foudre. Encore une image qui me fit grincer des dents.
Bibelot commença son cinéma en grattant le crépi, au pied du mur mitoyen, sur la terrasse. Il se mit à l'écailler et je dus, pour faire rempart, entasser des cageots vides. Comme en représailles, il se mit à aboyer à toute heure de la journée. J'avais beau le tancer, il n'obéissait pas. Je me suis attendu au coup de sonnette de la voisine venant se plaindre du boucan. Ce serait l'occasion de la rencontrer enfin, mais bon...
J'avais longtemps hésité entre me rendre directement chez elle et me fier au hasard. Intimidé, j'avais choisi la seconde solution. Je commençais à m'impatienter. Mais qu'avait-elle donc à soustraire au regard d'un inconnu ? Puisqu'elle était jeune et jolie. Aucune cicatrice n'était à déplorer sur son beau visage tout taché de rousseur. Cerise sur le gâteau, elle ressemblait à Audrey Fleurot.
Mais peut-être que bibelot cherchait à l'attirer.
Plus qu'un ange gardien... un rabatteur ?
Il a abusé, au cours de la soirée. J'ai dû le punir en l'enfermant dehors. Très mauvaise idée. A minuit, des volets ont claqué contre le mur de Miranda. Je suis descendu en courant dans l'escalier, m'exposant à une méchante chute. Parvenu sur la terrasse, j'ai levé les yeux. La voisine avait refermé sa fenêtre sans la moindre invective visant Bibelot.
« Bon, maintenant, toi… à nous deux ! Si je t'ai mis dehors, ce n'est pas pour que tu réveilles tout le quartier. Il y a des gens qui peuvent imaginer le pire. L'insécurité rend parano. »
Il est venu se frotter à mes jambes, comme pour me demander pardon. Ses gros yeux implorants me firent fondre.
« Tu sais, mon maître, je m'inquiète pour toi, je sens bien que tu meurs d'envie de... »
Je n'ai pu me retenir de pouffer. Je délirais complètement. Bibelot a dormi sur mon lit, l'endroit idéal pour le museler si...
Je manquais d'expérience avec les chiens.
« Maintenant, il faut peut-être aller t'excuser, non ? »
« Non. Elle n'a pas l'air fâché. »
Bibelot a gémi avant de s'endormir. Cette nuit-là, il a ronflé. J'ai dû enfoncer ma tête dans l'oreiller. J'ai rêvé que j'étais un chien. Je coursais une chatte rousse qui bondissait comme un cabri. L'aube m'a accueilli, essoufflé et suant. Bibelot était assis sur le lit et me regardait fixement en remuant la queue.
« Heureusement que les animaux n'ont pas la parole. » me suis-je dit.
Le lendemain, il y eut un événement qui précipita mon appel à Raoul, histoire d'obtenir quelques infos sur le passé de la maison d'à côté.
Le facteur était devenu le messager des autres habitants du quartier. Il était certes le mieux placé, mais je n'avais rien vu venir. Dans la rue, je croisais les habitués allant acheter le pain, des viennoiseries, sans le moindre regard de réprobation, sans une réflexion désobligeante visant Bibelot. Etaient-ils, à ce point, hypocrites ? Je promenais mon toutou sans trop m'éloigner du pâté de maisons, ramassant ses crottes, lui interdisant de grogner après les autres chiens, même plus grands que lui. Les enfants, après avoir obtenu ma permission, lui donnaient une part de leurs goûters, dans le jardin public où je lui lançais la baballe. Il aimait se faire applaudir quand il l'attrapait au vol. Il me la rapportait en trottinant comme dans les dessins animés.
Et la sonnette tintinnabula. C'était l'heure de passage du facteur. Je savais que j'étais le dernier distribué avant qu'il n'aille boire l'apéro, au bar du coin. Je n'avais jamais osé l'inviter. Ce matin-là, Bibelot lui avait fait la fête, après qu'il était entré pour me faire signer le récépissé d'une lettre recommandée. Il ne souriait pas et je m'en étais inquiété.
« Quelque chose ne va pas ? »
« Vous n'allez pas apprécier ce que j'ai à vous dire. Je parle au nom d'une grande majorité de riverains. Ce que j'ai entendu me peine vraiment. Bibelot pose problème. »
C'est le moment que le brave animal choisit pour bondir et léchouiller la main du facteur qui s'apprêtait à le caresser. Il était court sur pattes mais sautait haut. J'ai cru qu'il voulait le mordre, anticipant la mauvaise nouvelle à laquelle nous nous attendions pourtant.
Je me suis entendu protester.
« Il est si petit, il ne peut produire autant de décibels. Et puis, je suis là, à côté de lui, et... Et ce n'est pas insupportable. Sa voix ne peut porter au-delà des murs, si ? Manquerait plus que je sois obligé de m'en séparer ou de déménager pour si peu... Comment ça, de l'euthanasier ? »
Je me suis ébroué afin de reprendre possession du concret. A quelques détails près, il était bien tel que je l'avais imaginé. Le facteur était livide. L'impression qu'il allait m'annoncer la mort d'un ami en versant quelques larmes probablement sincères. Comme s'il avait capté ma pensée, il renifla.
« Depuis que vous avez adopté Bibelot, les autres chiens ne tiennent plus en place. Vous ne les entendez pas parce qu'il y a une haie de cyprès qui filtre le son. Ils ont recommencé à aboyer, comme au temps où les chats venaient les narguer. »
« Et que sont-ils devenus, ces minets ? »
« La SPA a organisé la stérilisation des femelles. Il y a eu une collecte pour la financer. Une battue a été organisée. Ils les ont tous capturés au moyen d'un filet à papillons. Chacun avait le sien. Ridicule. Le spectacle a régalé les enfants. Puis ils ont fait le tri et relâché les mâles. »
« Je ne vois pas comment Bibelot, si petit, peut réveiller les ardeurs de ses congénères. Si moi, je ne les entends pas, comment ils font, eux, pour percevoir ses jappements de chiot ? »
« Je sais, je sais... Mais je tenais à vous avertir. Contrairement à mes confrères, j'apprécie être reçu par des chiens en colère. On dirait qu'ils sont allergiques au jaune, et je suis comme eux, je n'aime pas cette couleur, c'est celle des cocus. »
Je n'ai pas eu envie de sourire.
« Voilà, je tenais à vous mettre en garde. Et ne répétez à personne que... »
« Vous pouvez compter sur moi. Je fais moins de bulles que les carpes. Merci. J'espère qu'un jour, on prendra l'apéro ensemble. Je suis sûr que vous avez des anecdotes savoureuses à me raconter. »
« Avec plaisir. Au revoir, monsieur Breitner. Je connais le chemin. »
Bibelot l'a néanmoins raccompagné jusqu'à la porte.
« Une dernière caresse pour la route ? »
J'avais encore pensé tout haut car il aboyé. Je n'ai pas eu la force de l'engueuler.
Cette nuit-là, j'ai rêvé que je sortais dans la rue pour hurler à la manière d'un loup. J'ai rouvert les yeux, dans mon lit, quand des lustres se sont allumés au-delà des façades silencieuses. Je crois bien que j'étais nu.
*
J'ai appelé l'agence immobilière où bossait Raoul. Je n'arrivais pas à le joindre sur son portable.
« Pouvez-vous lui dire de me rappeler ? C'est urgent... »
« Dès qu'il arrive, je lui transmets votre message. »
« Merci bien. »
Ma correspondante avait une très jolie voix.
J'ai attendu dix minutes.
« Raoul, il faut qu'on cause. J'ai besoin de quelques précisions au sujet d'un ancien résident de la maison d'à côté. Tu sais, celui qui était accusé d'empoisonner les chiens du quartier. Je suis sûr que tu me caches quelque chose à son sujet. »
« Tu as des problèmes avec ta voisine ? Pas assez jolie pour toi ? Tu n'as pas aimé la photo, c'est ça ? Elle est moins bien en direct live ? »
« Je n'ai pas envie de plaisanter, Raoul. J'ai eu une discussion avec l'ancien locataire, autrefois. J'aurais dû t'en parler plus tôt. »
« Comment ça ? Tu vas déménager à cause des fantômes ? Ils se sont trompés d'adresse ? »
Il gloussa. Il n'avait pas de limites.
Il y eut un silence. Subit. Gênant.
« Bon, d'accord... faut qu'on cause. Mais pourquoi de ça ? Tu as eu des soucis avec Bibelot ? Les riverains recommencent leur cinéma ? »
« Apparemment. C'est le facteur qui m'a mis au parfum. »
« Pascal ? Un chic type. Et qui fait consciencieusement son travail. »
Il sembla reprendre sa respiration à la suite d'un sprint.
« Non, non. Sérieusement. Je croyais t'avoir déjà parlé de cette histoire. J'ai tellement d'amis... »
« Tu me trompes ? »
« Jamais sexuellement. »
L'ambiance se détendit.
« Qu'est-ce que tu veux savoir, au juste ? »
« Ce qu'est devenu cet empoisonneur de chiens. »
« Tu fais une enquête de voisinage, et tu le sauras. »
« Sois sérieux deux secondes. »
« Deux secondes, pas plus. Une, deux... »
Il chantonna puis redescendit sur terre.
« Oui, bon... Lui, c'était le bras armé des vieux du quartier. A l'époque, l'agence n'existait pas, mais bon, le bouche-à-oreille survole les décennies et se pose parfois. »
Il me sourit, sifflota.
« Et ? »
« C'était un étranger. Il avait obtenu le droit d'asile. Il voulait se faire accepter dans le quartier. Les vieux étaient racistes. Il devait faire ses preuves. Il était musulman. Il a dû se charger des basses besognes. Les anciens en avaient marre d'entendre aboyer les clébards de ceux qui s'étaient faits construire des villas. La plupart de ces richards étaient parisiens, ils s'étaient délocalisés parce qu'ils en avaient marre de la grisaille et de l'insécurité. Oui, ça commençait déjà. Ils collectionnaient les chiens de garde, des molosses juste bons à bouffer et à gueuler après les passants. Et puis, un jour, notre homme a été mordu à mort par l'une de ses victimes. Impossible de décrocher le fauve de sa gorge. Comme une tique. Il a été retrouvé exsangue à côté du doberman poignardé. Voilà, c'est tout ce que je sais. Pas de quoi m'envoyer en orbite autour du soleil pour si peu. »
« Et il les empoisonnait avec quoi ? »
« La mort-aux-rats. »
« Le mec qui m'a raconté tout ça... il m'a dit que sa nana le trompait avec les fantômes. »
« Sans blague. »
« Il l'a vue qui communiquait, dans le grenier, avec une ombre blanche. Cette même ombre blanche a été aperçue tout au long des rues, la nuit. Mais d'aucuns prétendent que, depuis ce jour, les mythomanes ont fleuri même en hiver. Mais si c'est vrai, tu penses que ça pourrait être un... Comment on appelle ça, déjà ? »
« Un djinn ? »
« Oui, voilà. »
Je m'étais retenu d'applaudir la brièveté de son temps de réaction.
« Ces histoires de fantômes me saoulent. »
« Tu dis ça parce que tu es athée. »
« Nous devrions tous l'être. »
« Tu es sans pitié, mon ami. Sinon, on se fait une bouffe, un de ces jours ? »
« Seulement si tu invites la fille de l'agence qui répond au téléphone ? »
« Marie-Christine ? Elle est mariée. »
« Il doit bien rester un peu de mort-aux-rats, quelque part dans la maison d'à côté. »
Quelques jours plus tard, ce fut au tour de Francis d'être sollicité. Il connaissait les meilleurs vétos de la ville et j'avais retrouvé Bibelot, un matin, inanimé sur le carrelage de la terrasse. J'ai tout de suite imaginé le pire. Il s'était fait tirer comme un lapin. J'ai immédiatement lorgné en direction des balcons me faisant face. Un connard, se prenant pour un sniper, s'était-il posté sur un toit ? Mais j'aurais entendu le coup de feu. Et mon petit chien ne saignait pas.
Apeuré, j'ai donc téléphoné à Francis.
« Il bave ? »
« Non. »
« Rejoins-moi avec Bibelot ! Je connais un véto spécialisé dans l'empoisonnement. Il a son cabinet à deux pas du refuge. Il travaille avec nous. »
« Tu crois qu'il a avalé de la mort-aux-rats ? »
« De la mort-aux-rats... chez toi ? Tu en as semé pour tuer des souris ? »
« Evidemment non. »
« Tu connais quelqu'un qui lui veut du mal ? »
« Plusieurs personnes, oui, qui lui reprochent d'aboyer alors qu'on l'entend à peine à dix mètres. »
« Une belle bande d'enfoirés ! Allez, ramenez vos fesses ! »
Il avait parlé comme si Bibelot était vivant. J'ai alors réalisé que, pris de panique, je n'avais pas vérifié si son cœur battait. La précipitation fait perdre du temps, disait mon père. Il collectionnait les paradoxes. Je me suis maudit. J'ai dû rappeler Francis.
Il a eu du mal à émerger. Il était visiblement endormi. Je l'avais peut-être sorti de son lit, ou du bain. Il a hurlé en apprenant la terrible nouvelle. Il s'est efforcé de garder son calme.
« Tu comptes l'enterrer dans le jardin ? »
Les larmes m'étaient montées aux yeux comme si je venais de perdre un enfant.
« Il est grand temps qu'une loi condamne fermement ces enculés ! Si j'en tenais un… »
Il lui était impossible d'imaginer qu'une femme pût faire du mal à une bête. Et pourtant...
Un volet a claqué. Un coup de canon qui m’a ébranlé. Puis un autre. Miranda avait assisté à la scène et se claquemurait. Je me suis dit qu'elle était, à son tour, le « bras armé » des vieux du quartier. Raoul avait zappé la probabilité d'une malédiction. La maison de la jolie rousse était-elle hantée par un djinn ?
Avait-elle lancé des croquettes empoisonnées par-dessus le mur ?
Sa bruyante fuite devant le drame la trahissait. Avait-elle agi sous influence ? Etait-elle médium, elle aussi ?
« Tu lui cherches des excuses parce qu'elle est jolie. Mais si elle était moche... »
Et Bibelot n'était plus là pour m'entendre penser tout haut.
Je me suis précipité dehors, avec la ferme intention de toquer à la porte de Miranda. Tout de même pas normal que cette nana ne se montre jamais. S'il n'y avait pas eu cette photo... Mais Raoul m'avait peut-être joué un mauvais tour – il en était capable. J'ai demandé au facteur si...
« Non, je ne l'ai jamais vue. De toute façon, elle ne reçoit pas de courrier. »
Je n'avais même pas vérifié si son nom figurait sur sa boîte aux lettres.
« Si ça se trouve, elle ne s'appelle pas Miranda, et Raoul m'a pris pour un petit rigolo. »
Les larmes remontaient pour un nouveau saut dans le vide.
« Mais tu n'es plus là, mon Bibelot, pour m'écouter penser tout haut. »
J'ai utilisé le heurtoir à plusieurs reprises. Des piétons se son retournés, mais personne n'a réagi, de l'autre coté de la porte. J'ai regagné mes pénates et, dans un état proche de la crise de nerfs, j'ai appelé Raoul.
– EPILOGUE –
Raoul me dit qu'elle s'est absentée. Qu'il a des papiers à lui faire signer. Il l'a convoquée, mais aucune réponse. Il avoue ne pas avoir osé m'annoncer la nouvelle.
« Un parent décédé, probablement. Elle est partie en catastrophe et reviendra vite. Mais pourquoi... »
« Bibelot est mort, et c'est elle qui... »
« Quoi ? »
Je me suis effondré.
Mais... cette personne qui a ouvert puis refermé les volets...
« Tu veux que je vienne ? »
« Oui. Justement. Viens avec le double des clefs de sa baraque ! Je vais en avoir besoin. »
Il n'a même pas paru surpris.
« Pas de problème. »
J'ai relancé le facteur. Qui s'est fâché.
« Je vous ai dit qu'elle ne recevait aucun courrier. Je me suis permis de coller mon oreille à la porte après avoir longtemps sonné. J'ai imaginé qu'elle était décédée. J'ai eu l'exemple d'une femme qui s'est tranchée les veines dans sa baignoire. Je fais parfois un métier stressant. Je préfère être surchargé de travail. Là, j'étais prêt à contacter un serrurier. Cette maison sonne creux. Un de ces jours, je vais entendre la mer. »
Raoul s'est pointé.
« On dirait qu'on va cambrioler quelqu'un après lui avoir chouravé ses clefs. Tu ne préfères pas rester sur le trottoir, à faire la sentinelle ? »
« Pas envie de rigoler, Raoul. »
« Je comprends. »
Je n'ai pas aimé l'odeur de soufre qui planait dans la maison. Il a éternué pendant que je grimpais les marches accédant au grenier. J'avais refusé qu'il m'accompagne. La porte était entrebâillée et une lueur pulsatile me fit cligner des yeux. La sensation d'avoir obtenu le sésame pour entrer en discothèque. Il y avait un vieux rocking-chair, tout au fond. Je l'ai imaginé grinçant au clair de lune. Des frissons me parcourent les bras, mes poils se dressent. Mais c'est surtout l'armoire normande qui a attiré mon attention. Elle est bouffée par les termites. Elle semble sur le point de se démembrer, de vomir son contenu. Une malle en osier m'a gêné dans ma progression. J'ai soulevé le couvercle. De la poussière s'envole et j'évite de respirer. Il y a des soldats de plomb à l'intérieur, tous prisonniers d'une toile d'araignée. Je me dis qu'ici, les arachnides souffrent de vertige. Je lève machinalement les yeux au ciel. Les poutres sont lézardées. Chez moi, le grenier a été débarrassé des stigmates du passé. J'avais songé à le transformer en chambre d'ami.
La grande armoire s'ouvre en grand, sans se dégonder, et Bibelot me saute dans les bras. Je l'ai tout de suite reconnu. Ses yeux globuleux n'ont d'égaux que ceux des poissons chinois. Cette comparaison m'amuse, mais je n'ai pas envie de rire, au contraire. Son corps a pénétré le mien sans secousse. Je suis aveuglé par une éclatante lumière blanche qui irradie. J'ai eu le temps d'apercevoir une silhouette féminine comme vêtue d'une robe de mariée.
Pas envie d'appeler Raoul, pour qu'il vienne à mon secours. Je ne risque rien, j'en suis intimement persuadé.
Je ne suis plus seul dans ma tête. J'ai même le droit d'aboyer, je le sais, le sens. J'ai une revanche à prendre, personne ne pourra m'accuser. Et ceux qui le feront, la mine blafarde, passeront un sale quart d'heure. La vendetta m'habite, j'ai dû être corse, dans une autre vie. Et là, oui, j'ai envie de...
Je souris. Envie de japper.
La vie a repris son cours. Le téléphone sonne, ce matin-là. L'aube est prometteuse. C'est Raoul. Il me coupe la parole alors que je m'apprêtais à lui demander la raison de son appel, si tôt.
« Il arrive ! »
« Qui ça ? »
« Ton nouveau voisin. »
« Il est sympa ? »
« C'est important ? »
« Bien sûr. »
L'histoire allait-elle se répéter ?
Envie de remuer la queue. Mais non.