Ma chaudière est une chaudasse
Gamin, je ne descendais jamais à la cave à cause de la chaudière. Elle était vraiment bizarre, qui hibernait en plein été. Lorsque les premiers frimas embrassaient les toits, elle ronflait à la manière d’un dragon.
Je me rappelle quand je m’étais amusé à la braver en plein mois d’août, la caressant comme si c’était un gros matou en train de somnoler. Un bon génie était apparu, me proposant trois vœux à exaucer. Il y avait eu erreur sur la personne. Je n’étais point Aladin et la chaudière était loin d’être une lampe.
Je m’étais risqué à évoquer un manque qu’elle pourrait combler.
« Je veux une femme, très belle et rousse, qui viendra, le soir, me raconter des histoires. »
Shéhérazade était apparue, plus sexy que jamais, de longs cheveux bouclés et roux en avalanche jusque dans la vallée de ses fesses.
« Vous avez droit à un deuxième vœu, petit maître. »
« Je veux grandir plus vite, pour vous épouser. »
J’avais grandi au point de me cogner le sommet du crâne au plafond de la cave, le fissurant.
« Vous avez droit à un troisième vœu, petit maître. »
« Je veux rapetisser pour redevenir un enfant. »
Je me suis réveillé, le dos appuyé contre la chaudière, alors que Shéhérazade ne maîtrisait plus son pouvoir, et que je commençais à arborer la taille d’une lettre de l’alphabet. Juste assez grand pour me glisser entre deux pages d’un livre de contes.
Les mille et une nuits, sans doute.
*
Une fois adulte, la cave continuait de me donner des frissons. Et je n’ai jamais osé changer la chaudière. Depuis qu’elle avait motivé mon imaginaire à rêver de Shéhérazade, seul le chauffagiste avait droit à l’approcher. Je lui avais demandé de la chouchouter. De mon côté, j’étais partagé entre l’ignorer et lui rendre une petite visite, de temps en temps, en été, pour l’observer en train d’hiberner. Tel un prince charmant hésitant à embrasser sa promise, craignant que ce ne fût une sorcière déguisée.
Le souvenir de Shéhérazade, même sachant que cette dernière était née d’une somnolence, m’obsédait encore.
Mon père, à l’époque, me lisait Les mille et une nuits à raison d’un conte par soir. Il avait décidé que le mot « fin » ouvrirait les portes d’un autre monde, dans lequel je devrais m’endormir comme un homme.
« Comme un homme, papa ? »
« Oui, fiston. Comme un homme après une longue journée de travail, et qui n’aura même pas la force de faire l’amour à sa femme. »
Ma mère n’aimait guère lorsque mon père parlait crument. Elle devait se sentir visée. Elle écoutait aux portes, et j’avoue avoir lutté contre la pulsion qui me poussa, ce soir-là, à ouvrir brutalement la porte afin de lui donner une bonne leçon.
Maintenant, je vivais seul, et mes parents me manquaient. Le cimetière était devenu un lieu où je savais les retrouver et leur parler. Il y avait ce chat noir qui se frottait à mes jambes en ronronnant, et dont le regard, vert, évoquait celui de maman.
La chaudière.
L’hiver, je l’entendais ronfler. Les murs vibraient. L’impression d’avoir enfermé un dragon dans les oubliettes. Je l’aurais découvert dans la forêt alors qu’il venait de naître, une caoutchouteuse odeur de sang m’indiquant que sa mère avait été occise par un chevalier, pour les beaux yeux d’une princesse. Elle gisait, derrière un rocher, sa poitrine crevée par la lame d’une épée.
Chaque matin, je contrôlais les murs, redoutant qu’une lézarde n’ait mis mon sommeil à profit pour fragmenter la maison. J’avais les mains baladeuses, et, derrière les meubles, déjà repéré une fêlure avant de me souvenir que mon père, un soir de beuverie, y avait donné un coup de hache parce qu’il en avait marre de percevoir des bruits de pattes. Il avait l’oreille fine. Il était persuadé que des tarentes y avaient bâti un nid. Ma mère, elle, accusait la chaudière dont les décibels se transformaient en frelons dont le dard inoxydable était capable de forer dans la maçonnerie. Mes parents déliraient parfois. J’avais de qui tenir.
Dans le doute, j’avais décrété qu’il valait mieux zapper l’existence de la chaudière, démon des profondeurs, fleur carnivore d’un jardin de délices.
Mais il y eut cette fameuse nuit au cours de laquelle un orage d’automne, profitant de l’été indien, organisa une course de décibels. Je m’étais levé pour admirer le spectacle par la fenêtre. Il m’avait bien semblé que la foudre tombait aussi bien du ciel qu’elle ne fusait du sol en direction des nuages.
Je m’étais aussitôt rendormi. Le lendemain matin, j’avais surpris mes parents qui se grattaient le sommet du crâne en faisant les cent pas dans le jardin. La terre y était sèche, et j’avais tout de suite compris pourquoi ils étaient, à ce point, soucieux.
La chaudière avait-elle gagné la bataille des airs ? Avait-elle su préserver son territoire des assauts de l’orage ?
Je rêvais souvent qu’elle se métamorphosait en être de chair et de sang, femme qui m’allumait durant mon sommeil. Je sentais ses doigts, à la fois doux et nerveux, enserrer mon sexe et jouer avec ce réceptif hochet. Il m’arrivait même d’éjaculer si fort que je buvais à la source même de ma semence. Alors je me demandais qui avait bien pu déchirer la voile de mon radeau, ce drap qui me faisait tant voyager.
*
Et il y a eu ce terrible hiver qui vit la neige tomber jusque dans le sud. L’été indien avait endormi la vigilance des chasse-neige, scarabées feignant d’être morts.
Un matin, tandis que novembre faisait son trou au creux de l’automne, la chaussée et les trottoirs se moquettèrent de coton sale.
Ma chaudière, la plus vicelarde des chaudières, oui, tomba en panne. Au téléphone, le chauffagiste m’annonça qu’il était malade, que je devrais attendre un peu avant de quitter la doudoune dans la maison. C’était un ami d’enfance et j’étais fidèle en amitié. Ce qui ne m’a pas empêché de le maudire.
J’ai pris alors la plus étrange des initiatives. Je m’étais dit qu’en le réchauffant moi-même, le sang de la chaudière recommencerait à circuler. En vérité, j’étais persuadé qu’elle le faisait exprès. Mes rapports avec ce bouddha à l’œil unique avaient de quoi troubler un psy. Il m’aurait balancé à la figure que si j’en avais autant peur, c’est parce que j’en étais amoureux.
« Amoureux, moi ? De cette machine sans âme ? »
« Oui. Elle symbolise la chaleur, et vous vieillissez. Vous n’auriez jamais dû me parler de ce rêve, là, quand vous avez inconsciemment sollicité Shéhérazade. »
« Mais vous êtes fou… »
J’étais parti sans payer, et j’avais fini au tribunal.
Je fis un feu de camp dans la cave. Les bûches, trop humides, mirent un certain temps avant de crépiter. A aucun moment, je n’avais songé que je pouvais mettre le feu à ma propre maison. Je comptais sur la neige pour contrer les flammes. Il suffirait de trouver une pelle dans le garage autrefois squatté par mon père et de…
La chaleur qui se dégagea du bivouac, semblable à une chaude caresse, réveilla mon bon génie. La fumée repeignait déjà le plafond d’un gris de cumulonimbus. J’ai eu peur qu’il ne se mette à pleuvoir, pluie qui éteindrait le feu. J’étais en train de reproduire, sous le toit, ce qui, d’ordinaire, le survolait.
Cette fois, au contact de la chaudière, je me suis senti rajeunir. Mais j’ignorais si je m’étais endormi ou si je baignais dans la réalité. J’ai eu envie de me piquer avec un clou pour vérifier, mais Shéhérazade était si belle que je n’allais pas prendre le risque de la faire fuir en me réveillant, hein ?
J’ai été bouté hors de mon rêve par la sonnette d’entrée. Je mijotais dans un bain moussant. L’eau avait eu le temps de refroidir. Une bonne heure avait passé depuis que je m’y étais vautré. J’ai enfilé un peignoir avant de jeter un œil par la fenêtre. C’était le chauffagiste.
Lorsque j’ai ouvert la porte, j’étais en érection. Avant même de me serrer la main, il me demanda s’il me dérangeait. Il cligna des yeux après que son regard s’était fourvoyé au-dessous de ma ceinture. Quand il se retenait de sourire, son visage se changeait en plaie ouverte.
« Mais… Tu es déjà guéri ? »
« Je m’ennuie quand je suis malade. Alors j’ai pris trois comprimés d’aspirine et me voilà ! »
« Tu as bien fait. »
« Oui, je vois. »
Je m’étais interdit d’interpréter sa dernière réplique.
J’ai eu l’impression qu’il humait, dans le couloir, la fragrance d’un parfum de femme.
Shéhérazade s’est montrée, comme souvent vêtue à l’européenne. Ses longs cheveux roux dégringolaient dans son dos. On les devinait entre ses cuisses.
Je fus obligé de mentir.
« Je te présente Maeva, ma fille. Depuis le temps que j’attends ce moment… »
Il a éclaté de rire et j’ai déserté les bras de Morphée. Je me trouvais dans mon lit et le chapiteau d’un cirque s’installait sous la couette. Il faisait un froid de canard. Si je n’avais point autant détesté la chasse…
*
Je venais de monter au grenier pour y dénicher Les mille et une nuits. Mon père m’avait souvent dit qu’un vieux livre perdait de sa valeur si on le dépoussiérait.
Ma fille Maeva était venue pour m’amener Kevin, son fils. J’étais la baby-sitter préférée du petit.
Depuis qu’elle avait divorcé, chaque fois qu’elle partait en voyage d’affaires, je me proposais pour garder mon petit-fils. Elle savait qu’elle pouvait compter sur son vieux papa. Kevin, lui, applaudissait, car il n’ignorait point que j’étais très doué pour raconter des histoires.
« Papy, papy ! Tu me permettras d’aller voir la chaudière ? »
« Si tu veux. Mais ça sera sans moi. »
« Tu en as toujours peur ? »
« Non, non. Je suis juste allergique à l’odeur qu’elle dégage. »
Maintenant que je vous ai mené en bateau, il faut que vous sachiez que ma vie a basculé ce jour-là.
Que je suis un naufragé jouant à l’équilibriste debout sur une poutre cernée par les requins.
Ma fille n’est jamais rentrée de son voyage d’affaires, et Kevin n’est jamais remonté de la cave.
Et je vous prie de croire que je n’ai pas rêvé. Le cauchemar ne faisait que commencer.
Un soir, je suis descendu à la cave et j’ai caressé la chaudière qui s’est mise à ronronner.
Mais le bon génie était devenu insensible à mon malheur.
A l’autre bout de la vie
Mon ami chauffagiste voulait à tout prix que je change de chaudière. Touchait-il une commission au passage ? Je le taquinais sur le sujet. Il se fâchait tout rouge avant d’en rigoler. Son visage conservait ce teint rosacé de jouvenceau. Je l’enviais de paraître dix ans de moins. Il avait un petit bidon, accroché à sa taille, qui faisait sourire les jeunes femmes. Je ne le jalousais même pas. Son zèle dans le travail n’avait d’égal que notre complicité.
Je lui faisais croire que la modernité m’effrayait. Je n’avais pas envie de camper à la cave, mais pas envie, non plus, que la chaudière disparaisse définitivement de mon horizon domestique.
Elle m’inspirait des rêves orientaux. Je voulais la sentir là, bourdonnante, la plus belle des abeilles de mon unique ruche. La garder sous la main, hermétique à ses piqûres.
« Va falloir que tu évolues, Franck ! Au fond des forêts, les bûcherons coupent certains arbres pour permettre à d’autres de grandir. C’est aussi ça la modernité ! »
Gamin, déjà, il commentait la qualité du bois dont se chauffaient les voisins rien qu’en regardant la fumée qui sortait des cheminées. Il faisait de la déformation professionnelle par anticipation. Je le soupçonnais de cacher une boule de cristal sous son crâne. Mais c’est mon front qui se dégarnissait.
J’avais fait sa connaissance en classe de CM2.
Si la chaudière, après tout ce temps, continuait de bien fonctionner, c’était grâce à lui. C’était son médecin traitant. Il venait, chaque année au mois de septembre, lui prendre la tension. Et là, je l’avoue, il m’arrivait d’être jaloux. Qui sait, peut-être que Shéhérazade avait, elle aussi, un faible pour les hommes bedonnants ? Si elle se montrait, se laisserait-il tenter ? Je le suivais jusqu’à la cave, puis j’écoutais aux portes, comme ma mère autrefois, et je l’entendais qui lui parlait. Ma respiration s’accélérait.
« Allez, Franck, je sais que t’es là, que tu m’espionnes ! T’inquiète, vieux, je ne vais pas l’euthanasier, ta chaudière chérie ! »
C’est le moment que je choisissais pour entrer, victime d’un vertige que je ne m’expliquais pas. Et il me posait des questions comme s’il s’agissait de Kevin, mon petit-fils, qui passait la visite médicale.
« Elle fait du bruit aux heures creuses ? »
« Non. »
« Elle pue le fuel quand il fait très froid ? »
« Non. »
« Elle ronfle plus fort, la nuit ? »
« Non. »
Raoul, mon ami chauffagiste.
Qui avait détourné ma femme du droit chemin, et maintenant, remettait le couvert avec la chaudière.
J’avais des raisons de lui en vouloir. C’est un peu à cause de lui si j’ai divorcé de Marie-Christine. Il m’avait indirectement ouvert les yeux sur la frivolité de la femme de ma vie.
Son petit bidon avait attiré le regard de mon épouse au point de lui tourner la tête.
Maeva, notre fille, avait six ans, et Marie-Christine aurait obtenu sa garde si Raoul n’avait pas témoigné en ma faveur. Elle l’avait harcelé au téléphone, le réveillant la nuit.
J’avais remarqué qu’elle se levait souvent, vers deux heures du matin. J’avais cru qu’elle buvait trop de tisanes aux feuilles de mélisse. J’avais moi-même constaté que ma vessie se lâchait quand j’en abusais. L’été, quand il faisait bien chaud, cette concoction nous aidait à dormir.
*
Je n’ai jamais oublié le jour où l’institutrice a demandé à Raoul de se présenter aux autres élèves. Il s’était exécuté en fixant le radiateur.
Il était déjà obsédé par les sources de chaleur. De mon côté, également, mais dans un tout autre registre. Pendant que nos camarades jouaient à se poursuivre dans la cour, à l’heure de la récré, nous restions dans la classe pour dessiner. Nous avions la permission de l’institutrice qui, parfois, avant que le cours ne reprenne, lorgnait nos œuvres.
Le plus souvent, elle n’en croyait pas ses yeux. Tandis que j’avais ébauché des danseuses orientales au visage voilé, Raoul, lui, avait tracé le croquis de chaudières aux formes aérodynamiques.
« Plus tard, tu seras ingénieur, Raoul. »
« Et moi, madame ? »
« Toi ? Artiste peintre. »
Raoul gardait ses dessins, pas moi. Les miens se ressemblaient tous. Ils appartenaient au monde du fantasme.
Au fil des ans, ce don m’avait quitté, telle une femme découvrant le caractère superficiel de son amant.
Raoul, incapable de concevoir de nouvelles chaudières, s’était mis en tête de les réparer.
*
En vieillissant, j’avais troqué mon talent de dessinateur contre celui de conteur. Mon vieux papa m’avait communiqué sa passion pour Les mille et une nuits. Autrefois, il parvenait à m’endormir en me faisant voyager à bord d’un tapis volant. Je crois bien qu’il était responsable de mon amour pour les danseuses orientales. Chaque fois qu’au-dessus de ma tête, un cerf-volant claquait dans le vent, je l’imaginais chevauché par un gamin venu d’un autre monde, et qui parlait aux oiseaux.
Le petit Kevin semblait s’ennuyer, dans la journée, à force d’attendre le soir, à l’heure de se coucher. Je le rejoignais dans sa chambre, les bras chargés de lecture. Il me réclamait des récits destinés au dépaysement. Son sommeil était peuplé de frontières effacées.
Les mille et une nuits.
Je connaissais tous ces contes par cœur. Kevin ronchonnait quand il me voyait arriver un livre à la main. C’était juste pour le taquiner. Je n’en avais point besoin.
Je me rappelle avec émotion la fois où il avait caressé son doudou à la manière d’Aladin, juste avant d’étreindre Morphée. Le lendemain matin, il m’avait révélé que son vœu avait été exaucé par le bon génie.
« Un vœu ? Quel vœu ? »
« Ne jamais grandir, papy. »
« Et pourquoi ? »
« Pour que tu continues de me faire la lecture. »
Avoir un petit-fils qui vous imagine immortel est plutôt flatteur, non ?
Sa jeune vie n’avait pas toujours été rose. Il avait surtout goûté aux épines. J’avais jugé ses parents indignes. Indignes de mon petit-fils. Raoul disait que si ma fille ne pensait qu’à elle, c’était parce que j’avais été, moi-même, égoïste. Et alors, est-ce que j’étais un exemple à suivre ?
J’avais pensé qu’en élevant Maeva comme un garçon, je lui permettais de lutter à armes égales contre les mâles.
Kevin était ma bouffée d’oxygène. Il me libérait, mentalement, des tentacules de la chaudière.
Sa mère n’était jamais là, ou si peu. Son travail la phagocytait. Maeva passait son temps dans les avions. Elle n’avait jamais pris le train, trop lent à son goût. Son mari n’avait pas supporté longtemps ses sempiternelles absences. Lui aussi avait été égoïste, qui n’avait jamais évoqué Kevin dans ses revendications. Il était surtout incapable de s’occuper de son fils. Il m’avait souvent appelé pour se plaindre.
« Elle n’est jamais là ! Je suis sûr que ça vous amuse. Vous croyez peut-être que vous allez récupérer mon fils ? »
Je lui avais raccroché au nez. Kevin avait des parents aveuglés par leur ego. Si j’avais pu, je l’aurais adopté.
Je me contentais juste de lui servir de baby-sitter. Et comme ma fille n’était jamais là…
*
Kevin m’était utile quand je m’endormais, juste retour des choses. Mes rêves se dépeuplaient de la présence de la chaudière. Nous survolions des territoires de dunes, ensemble, en tandem, pilotant un tapis volant qui ruait chaque fois qu’un nuage nous frôlait. Nous avions peur de le crever, et qu’il pleuve sur ma maison.
Une nuit, la chaudière a explosé. Je m’étais endormi dans le lit de Kevin – sa chambre occasionnelle avait été la mienne.
Il faisait un froid glacial dans la maison. J’avais cru à un coup de tonnerre et je ne m’étais point levé. En racontant une énième fois un conte oriental, je m’étais assoupi, le cul sur la descente de lit, le dos contre le matelas. Kevin ronronnait.
A quatre heures du matin, j’ai appelé Raoul en catastrophe – sinon, le tour des pompiers viendrait.
Il ne dormait pas. Il rentrait d’une virée nocturne, apparemment, car sa voix était pâteuse. Le temps de venir, il avait dessaoulé.
Kevin s’était réveillé en l’entendant donner trois coups de poing, en utilisant le heurtoir, sur la porte d’entrée. J’avais complètement zappé de lui dire d’être silencieux.
Nous nous retrouvâmes, tous les trois, dans le jardin. Raoul avait dégainé une lampe torche avant de pénétrer dans l’antre de la grande malade.
« Tu l’as rêvé, l’explosion, vieux ! C’était le tonnerre. Elle est juste à cours de fuel. T’as oublié d’en commander, je parie. »
Je suis devenu livide de honte. Raoul puait l’alcool, mais son efficacité n’était point altérée.
Alors j’ai senti qu’une petite main me tirait par la ceinture de ma robe de chambre. Kevin me montrait du doigt une longue et profonde lézarde sur le mur. Il avait bonne vue.
« Et ça, Raoul ? C’est le tonnerre qui l’a fait ? »
C’est alors que je me suis demandé comment Kevin avait pu voir, dans la nuit de la cave, cette cicatrice, et comment mon ami chauffagiste savait que les plombs avaient sauté.
La chaudière s’est remise à ronfler. Le froid de novembre commençait à nous changer en statue.
J’étais convaincu que le bon génie de la chaudière avait essayé de nous aider. Aucun vœu n’avait été fait, que je sache. Mon regard se tourna vers Kevin qui partit en courant dans l’escalier, sans doute pour se recoucher.
Ce petit apprenait vite. Mais qui avait été son professeur ?
Raoul est reparti en bougonnant. Il titubait, naufragé d’une nuit qui ne s’achève jamais. Je me suis refusé à le remercier, mon petit doigt m’ayant dit qu’il n’était pas responsable de la réparation spontanée de la chaudière.
Dix minutes plus tard, je chevauchais seul le tapis volant. Cette fois, dans ma chambre de vieux.
J’ai traversé un cumulonimbus aile de corbeau en sifflotant Singin’ in the rain.
J’étais un grand fan de Gene Kelly.
*
Je suis rentré de mon voyage à l’autre bout de la vie.
Le présent saignait.
Mauvais sang d’encre
A ma grande honte, ce soir-là, j’ai complètement zappé Kevin. Comme si son absence était programmée. L’habitude de vivre en ermite, vieil ours entassant des pots de miel au fond de sa grotte. Raoul ne venait plus que pour « soigner » la chaudière. Je crois bien qu’il en avait marre, lui aussi, de vieillir. J’évitais de me plaindre en sa présence, car lui était vraiment seul au monde, oui.
Décidément, j’étais encore plus égoïste que ceux qui motivaient mon courroux. Mais je ne m’en rendais pas compte. Qui pouvait bien me le reprocher, hormis Raoul, justement ? Mais il avait trop besoin d’avoir quelqu’un à qui parler quand l’envie lui déliait la langue. Il ne prendrait pas le risque de me contrarier.
Doutait-il de ma faculté à supporter les errances d’un ami dépressif ?
Il lui arrivait de m’appeler même la nuit. Et si je l’engueulais, il savait quoi me répondre.
« Tu te rappelles quand tu m’as sorti de mon lit pour réparer ta chaudière en plein hiver ? »
« T’es sûr que c’était en hiver ? »
« Peu importe. »
Sa voix se fendillait, et je devinais qu’il avait envie de chialer comme un gamin. J’étais persuadé qu’il collectionnait ses larmes. C’est tout ce que je trouvais pour dédramatiser.
*
C’est vers deux heures du matin que le silence régnant dans la maison devint suspect. Il faut que vous sachiez qu’il arrivait à Kevin de se lever en pleine nuit pour me rejoindre dans ma chambre. Il me réclamait une histoire, négligeant mon sommeil. J’obéissais car je voulais être le plus cool des papys. Je devais satisfaire Maeva, ma fille, qui me faisait confiance. Raoul, lors d’un moment de lucidité, prétendait qu’elle me testait. Qu’un jour ou l’autre, elle partirait avec un type, laissant Kevin à ma charge.
Mais cette nuit-là, oui, le silence jouait une étrange partition de mime mélomane. Je me suis levé en sursaut avant de revoir Kevin qui descendait les marches pour se rendre dans le jardin puis à la cave. Je le suivais du regard jusqu’à ce que la porte l’avale en grinçant des dents.
Au début, je l’accompagnais, mais, par la suite, les souvenirs avaient attendu cet instant pour me prendre à la gorge et serrer. La frustration risquait de transformer Shéhérazade en véritable génie à la longue barbe noire, et qui me demanderait si…
Non, il ne me demanderait rien, il se contenterait de lire dans mon cerveau. Il n’exauçait qu’un vœu à la fois ; il y puiserait celui, prioritaire, de l’heureux élu.
Je me retrouverais alors debout sur un tapis volant, survolant un monde de dunes mouvantes. Une voix murmurerait à mon oreille que, par ma pensée, le monde d’en bas deviendrait à l’image du mien, fantasmé. Les vallées se creuseraient dans le sable blond et des collines vertes prendraient de l’altitude. Je n’aurais même pas besoin d’un parachute, ou d’ordonner au tapis volant d’atterrir mollement. Je n’aurais qu’à poser le pied sur le sommet de la colline avant de m’y enliser jusqu’au cou. Kevin, à cheval sur un grand cygne blanc, viendrait à mon secours, en vain.
Il était urgent, maintenant, que je me bouge. Dans un état second, je me rendis dans le jardin. Lorsque j’ouvris la porte de la cave, une odeur de bois brûlé m’étouffa.
La chaudière avait disparu. A la place, les derniers brandons d’un bûcher agonisant crépitaient encore dans la nuit peuplée d’ombres invisibles. Je vis alors, gisant sur le sol, le corps écartelé de Kevin. Comme s’il était tombé du toit de la maison, se métamorphosant en puzzle anatomique sur le carrelage fissuré.
Etait-il tombé pendant que le grand cygne blanc faisait une embardée pour éviter le tapis volant de mon rêve ?
J’ai poussé un hurlement qui me fit mal aux cordes vocales. Je crus que l’une d’elles avait pété, élastique distendu.
Kevin entra dans ma chambre et vint se pelotonner contre ma poitrine.
Le lendemain matin, très tôt, j’apprenais que l’avion de ma fille s’était crashé.
*
Il n’y a pas que les mères qui sentent ces choses-là. Mais comme je doutais de mon intuition, j’avais feint d’ignorer l’avertissement. Un cri qui avait retenti dans ma tête sans que je puisse mettre un nom sur la source de ces décibels muets.
Maintenant, comment tout dire à Kevin ?
Il me fallait, auparavant, maîtriser mon émotion, et la meilleure manière, c’était d’en parler d’abord à Raoul. Lui, malgré ses soucis personnels, saurait amortir le choc. Il m’avait déjà sauvé la vie, une fois, tandis qu’il se retirait sur une île déserte. Il avait ramé comme un galérien pour venir me porter secours. Avant d’enfourner un bâton dans la gueule du crocodile qui me bouffait un bras.
L’image nous amusait lorsque nous l’évoquions, mais il m’avait tiré de ce métaphorique mauvais pas en me prêtant de l’argent pour régler quelques dettes.
Là, je suis tellement fatigué que je ne retrouve plus le calepin où j’ai noté son numéro de portable. Ma mémoire me joue des tours.
Dans la chambre de Kevin, le temps m’a paru figé. Le petit était là, roulé en boule sous la couette. Il ronflait comme un petit homme. J’avais tout mon temps pour le réveiller. Il était peut-être en train de rêver que sa maman le berçait au sortir d’un cauchemar dans lequel son papy était mangé par une méchante chaudière.
Je n’ai point eu le courage de gâcher sa fin de nuit.
Je suis descendu à la cave dans le but de caresser la chaudière. Dans la peau d’Aladin, je me suis senti rajeunir. Je comptais sur le bon génie pour que Maeva ait survécu au crash. Et là, j’ai compris que j’étais égoïste, moi aussi. Terriblement.
Il y a eu un grondement dans le ventre de la chaudière. L’explosion m’a propulsé contre le mur du fond qui s’est écroulé sur ma tête.
Deux paires de bras m’ont soutiré aux gravats. J’ai demandé au pompier qui me faisait face si Kevin était vivant.
« Kevin ? »
« Oui. Mon petit-fils. Il était dans sa chambre quand… »
Je me suis évanoui. J’ignorais qu’il était possible de rêver plongé dans le coma. Duquel j’émergeai deux semaines plus tard.
*
Dans mon rêve…
Dans mon rêve, il ne me restait que mille et un jours à vivre. Sauf si je décidais d’hiberner en plein été. Et de ne vivre qu’en hiver. A l’instar de la chaudière.
J’avais été puni pour mon égoïsme.
La chambre capitonnée me semble encore plus blanche qu’hier. Je fixe le radiateur et j’ai un hoquet. Une petite voix, dans ma tête, me demande de m’approcher, puis de caresser cette source de chaleur dans la chambre froide, froide, si froide.
La porte s’ouvre et je me glisse dans le couloir.
Mon vœu a été exaucé.