J’étais affairée dans ma cuisine avec ma paella, mes fruits de mer, ma viande et mes pilons de poulet et je prenais plaisir à tout faire cuire à tour de rôle, en respectant le temps de cuisson.
Cela sentait l’excellente huile côtière que je reçus en cadeau en janvier dernier de chez les C., l’ail, le beurre, le laurier, les juteuses et sublimes tomates fraîches méditerranéennes et les senteurs marines des crevettes fraiches.
Je vis la couleur dorée de l’huile dans la dame-jeanne remplie à moitié et me vint à l’esprit immédiatement l’éternelle question qui taraude l’esprit humain : Qu’est-ce l’existence ?
L’huile étincelante. Ce moment puissant où je m’active à faire plaisir à un couple amoureux qui roucoule quelques mètres plus loin. Cette odeur fraiche de la Sylphide aérienne qui va et qui vient et dont le linge étendu, immaculé, avait quelque chose de scientifique, de frais et de beau.
Et puis, cet imperceptible balancement. Cette chose extraordinaire par ici qu’est l’air marin doux et fort qui vous fait sécher votre linge en un temps record. Et puis, cette clarté.
Je crois bien que l’existence est la Mama étendue sur son lit de clinique, le sourcil comme dessiné par un artiste-magicien. La Mama qui savait qu’elle partait. Enfin, peut-être. Ou peut-être pas. La Mama à la peau laiteuse et au cheveu auburn. Terriblement belle dans son lit controversé. Je la regardais et je mourrais de souffrance intérieure. Je savais. Et elle haïssait le mensonge. Elle sermonna son médecin.
- Ne donnez plus d’espoir quand les choses vous sont claires.
C’était un parent éloigné et elle s’en fichait d’être désobligeante. C’est autre chose un lit de mort. Et puis, il y avait le va et vient des sœurs blanches.
- Êtes-vous croyante, demanda-t-elle en douceur à la jeune fille.
- Non, fit-elle, dans un geste d’exaspération.
Elle s’excusera plus tard, mais elle détestait cet opportunisme religieux, certes bon enfant, mais prélude quand même à la distillation de la Vérité. Elle n’aimait pas le mensonge non plus.
Je crois bien que l’existence, c’est cet enfant de CE2 qui levait sur elle des yeux emplis d’admiration et d’amour. L’amour filial qui fluctue mais qui revient toujours, plus apaisé. Cet enfant, homme aujourd’hui, et véritablement, homme. De lumière, de responsabilités diverses, de rigueur, de droiture et de désir de sa compagne. J’aime.
L’existence, c’est la bonbonne à moitié remplie aujourd’hui, de cette huile si fruitée et si côtière aussi, au point où j’y sens la mer que je porte en moi depuis la nuit étoilée des temps. L’huile dorée me remua et me voilà dans cette posture du Scribe à joindre les mots les uns aux autres et à faire éclore du sens. Et puis, des pans d’existence.
Je crois que l’existence, c’est Divine et sa sensibilité extraordinairement maquillée sous des airs de nonchalance et de dédramatisation à tout-va. Divine apportant sourires et réconfort de l’autre côté de la méditerranée. Et puis, Mlle Sourire et sa recherche du temps passion, du temps exceptionnel, du tempos rare … Il existe, c’est la plus belle version du mensonge utilitaire, mais il s’agit de ne rien lui dire aujourd’hui. Elle le verra d’elle-même et c’est surtout cela l’existence.
Cette chose si belle, si dure, si insensée et si fondamentale. Avec ses montagnes russes, ses acmés, ses vides par temps froids et ses signifiances inaccessibles. Et puis, l’espoir, toujours l’espoir, continuellement l’espoir …
Je regardai discrètement dans sa direction et je vis qu’au milieu de son sommeil fatigué, des larmes discrètes coulaient d’elles-mêmes. L’espoir fut long après elle, long à retrouver. Et puis, un jour, je lui mis la main dessus.
Voilà l’effet doré de l’huile des C. J’aime. Les rétrospectives ont du bon. On n’oublie pas ceux que nous avons aimés fort, ceux auxquels nous restons rattachés ombilicalement malgré la césure. Ils sont vivants dans notre mémoire. C'est la réponse cinglante à la mort.
Ils sont bien là, vivants, presque sous la main, douloureusement invisibles, mais bien là, tout vivants. J'aimerais tant le dire, le signifier, jusqu'à l'apaisement.