L'île des marins perdus

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J'habitais un studio au quatrième étage d'un immeuble souvent dépeuplé, le week-end. Au septième, sous le toit, les rescapés d'un naufrage s'accrochaient à une poutre flottante. Une famille recomposée. Les deux ados avaient sensiblement le même âge. L'appartement planait au-dessus de moult garçonnières. La ruche ne bourdonnait que par intermittence.

Je les imaginais se serrant sur le canapé pour regarder leur télé portative pendant que leurs parents se disputaient dans la cuisine, à cause d’un steak trop cuit. Pas rigolo de prendre sa douche dans un placard et de manger à deux pas du four à micro-ondes. Monsieur Ortega, le concierge, m'avait confié qu'il n'y avait que deux chambres. Mais le loyer était raisonnable.

Deux ans plus tôt, je les avais rejoints, trois étages plus bas, à la suite d'une colocation qui avait mal tourné. J'étais fauché mais c'était du provisoire – provisoire qui commençait à durer. J'attendais qu'une grosse somme d'argent me tombât du ciel pour déménager dans une jolie baraque, en front de mer. Il m'arrivait, la nuit, d'ouvrir en grand la fenêtre et d'implorer les étoiles. Elles étaient aussi sourdes que la lune. Mon salaire de barman était désespérant, pourboires inclus. Mais je résistais contre l'adversité. Jamais résigné, j'étais d'un naturel optimiste.

 

Ce jour-là...

 

Les deux ados étaient dans l'ascenseur. Je les ai tout de suite reconnus. Ils murmuraient mais j'entendais clairement ce qu'ils disaient. Avaient-ils seulement constaté ma présence ? L'arrêt au quatrième, qui m'avait permis de mettre un pied dans la cabine, ne les avait même pas interpellés. La secousse ne pouvait, pourtant, passer inaperçue. La sensation d'un trou d'air à bord d'une montgolfière. Ils gloussaient, à tour de rôle, rivalisant de postillons et de grimaces.

« Tu l'as croisée dans l’escalier ? »

« Oui. Elle montait, je descendais. L'ascenseur était en panne. »

« Et alors ? »

« J’ai kiffé grave. Elle a un de ces culs... »

« Moi, j’aurais préféré monter, trois ou quatre marches plus bas. »

« A condition qu’elle porte une minijupe. »

« Zut ! J’avais oublié ce détail. »

La porte s'était refermée telle une mâchoire qui claque. J'avais eu, une nouvelle fois, peur de perdre une jambe. Lorsqu’il ne s’agissait pas d’argent, la chance me souriait. Je suis arrivé entier au rez-de-chaussée. Une fois sur le trottoir, j'ai respiré l'air pollué à pleins poumons et je me suis dit qu'il valait mieux tousser que claudiquer. J'avais chassé cette pensée ridicule en regardant passer une jolie rousse dont le fessier méritait que l’on s’y attardât. J'ai repensé aux deux ados dans un grand sourire de beau gosse. Un coup de klaxon m'a bouté hors de ma rigolade. C'était Francis, mon vieux pote, qui venait me chercher. Un garagiste soignait ma voiture, dont les freins avaient fait un dangereux caprice. Il ouvrit la portière côté passager.

« Allez, on y va ! Monte ! »

Je n'avais point peur d'être avalé par la bagnole de Francis. Un réel plaisir d'être indigeste. Mais l'étais-je aussi pour l'ascenseur ?

« Tu n'as rien pris ? Même pas un sac à dos ? »

« Non. Tu m’as bien dit que tu avais tout ce qu'il faut, là-bas ? »

« Oui, bien sûr, mais... »

« Allez, on y va ! Roule ! »

Francis m'avait invité, ce dimanche, dans son cabanon, au bord de la mer. La première fois qu'il me proposait d'y passer un moment. Je m'étais souvent demandé quand il allait se décider. La sensation d’être un jeune homme que sa fiancée présente à ses parents.

Je délirais en silence. Je me sentais bien, je me rapprochais du front de mer où je comptais acheter une maison avec vue sur le grand phare, au large. J’avais rêvé de lui sans même connaître son existence. Il me hantait.

Je jouais au poker. Un jour ou l’autre, la richesse tomberait du ciel, et je n’aurais qu’à ouvrir les mains comme on recueille l’eau d’une source afin de s’abreuver. Le ciel se délesterait de l’argent qui l’occultait, comme pour un orage dont les nuages tardent à crever. Et je serais dessous pour me remplir les poches.

 

Quand j'ai vu le cabanon de Francis, enkysté dans la roche, j'ai cru que c'était un bunker. Une plage de galets remplaçait le terrain de boules où, habituellement, les invités testent leur adresse après avoir fait une sieste. Les vagues venaient mourir au pied de la terrasse. Des crabes l’encerclaient, essayant d’atteindre les inaccessibles jardinières de géraniums.

« C'est mon vieux papa qui l'a bâti. »

« Tout seul ? »

« Tout seul, oui. Le maniement de la truelle lui rend sa jeunesse. La vieillesse n’est plus un obstacle.»

« Je suppose qu’il est à la retraite. Il était maçon ? »

« Même pas. Juste bricoleur. Il aime bien ce coin parce qu'il est à l'abri du mistral. »

« Et cette île, là, qui barre l'horizon... »

« C'est Maïre. La légende dit que les marins morts dans un naufrage s'y réunissent, les nuits de pleine lune, et dansent jusqu'à l'aube. »

« Pas très original. »

« Ce qui est original, c'est qu'une vierge les rejoint... »

« De sa propre volonté ? »

« Evidemment. Et à la nage. Il faut bien calmer le dieu de la mer. Ici, il a l'accent marseillais, il joue à la pétanque avec les boulets de canon dénichés dans les cales des vieux galions jadis coulés, et sa queue bat l'écume au rythme des rafales de mistral. »

Il avait gloussé. Comme les ados dans l'ascenseur.

 

*

 

En guise d’argent tombé du ciel, nous avons eu la pluie.

Nous venions à peine d’arriver.

« Bravo ! Tu n’as pas suivi les prévisions de Météo France ? »

« Justement si. Ils se sont encore trompés. »

« C’est le moins que l’on puisse dire. J’ai bien fait de ne rien emporter. »

« Moi qui t’avais fait une surprise. »

« La pluie, c’est déjà une surprise. Plutôt un cadeau empoisonné, mais bon… »

Il y eut un silence, aussi pesant que les nues.

« Et c’était quoi ? »

« Peu importe. Nous verrons ça la prochaine fois. »

« Mais… il fera peut-être beau, demain… »

« Ça m’étonnerait. Regarde le ciel ! Seul le mistral peut l’éclaircir. »

« Oui, mais l’eau va se refroidir s’il souffle. »

« Je n’avais pas prévu de me baigner. »

« Je pensais aux poissons. »

« Tu voulais pêcher ? »

« Pourquoi pas ? »

« Tu n’as pas pris ta canne… »

« Je comptais sur toi. »

Il a souri.

« Bon, allez ! J’avoue tout… La surprise, c’était une canne à pêche. »

Je suis resté bouche bée.

« Tu peux la fermer, maintenant. On dirait un gobie. »

« Et si on allait voir un vrai pêcheur ? Je suis sûr que lui saura quel temps il fera demain. »

« Oui, tu as raison. J’en connais un. Ses amis l’appellent Rascaille. J’en fais partie. Il vient boire l’apéro, parfois. Il fournit en poiscaille les meilleurs restaurants des Goudes. Leurs bouillabaisses sont incomparables. J’ai la faiblesse de croire que c’est grâce à lui. Il connaît les bons coins. C’est le seul qui jette ses filets à proximité de Maïre, l’île des marins perdus. »

« Les autres sont superstitieux, c’est ça ? »

« Probablement. »

 

Rascaille habitait un cabanon, de l’autre côté du petit port. L’eau du ciel mitraillait les pointus sagement alignés. Nous avons été reçus comme des rois. Le heurtoir de la porte, une tête de rascasse, m’amusa. Des yeux globuleux qui le transformaient en grenouille.

« Je crains de devoir vous décevoir. Le mistral ne se lèvera que mardi. Ceux qui travaillent sont encore lésés. Ça arrive de plus en plus souvent. C’est à croire que nous sommes punis. Qu’un abruti a fauté. Il ne pleut pas sur Maïre. J’ai retiré les filets tête nue. Il n’y a pourtant qu’une centaine de mètres entre elle et nous. »

« Tu nous conseilles donc de repartir. »

« Pas si vous êtes venus pour rester enfermés et regarder la télé. »

Nous avons bu quelques pastis et réintégré, en titubant, le cabanon de Francis.

« Bon, allez ! Je dessaoule et on s’en va. Ce n’est que partie remise. »

« Si tu le dis. »

Deux heures plus tard, il me larguait au pied de mon immeuble. Il avait boudé en conduisant.

« Si je tenais celui qui a fauté… »

« Tu le corrigerais ? »

J’avais réussi à le dérider.

« A charge de revanche ! » m’a-t-il lancé en redémarrant.

Je suis monté à bord de l’ascenseur après avoir tendu la main, comme pour vérifier s’il pleuvait dans la cabine.

J’ai haussé les épaules.

« Tu vas voir qu’il va tomber en panne, et que tu vas rester enfermé toute la nuit ! »

Chaque seconde de l’ascension a duré une semaine.

 

Ce soir-là, endormi sur mon canapé, j’avais accosté sur l’île des marins perdus. Maïre était encore plus noire que la nuit, et il faisait jour.

Ce n’était pas pour pêcher, non. J’étais armé d’un fusil. Moi qui étais incapable de flinguer des pipes à la fête foraine, je semblais sur le point de tuer des petits oiseaux. Il n’y avait pas de gibier, sur ce gros rocher, si ?

A peine avais-je posé le pied sur la terre ferme, la foudre a frappé mon bateau qui a coulé en émettant un chapelet de bulles heureusement inodores.

Le ciel était bleu et le tonnerre menaçait. Les Goudes, juste en face, était maintenant la cible d’une rafale de mitrailleuse. Le tir se rapprochait. Un sniper, à plat ventre sur un nuage, réglait la mire. J’étais assurément la prochaine cible.

Les cumulonimbus avaient surgi de nulle part. Il y avait une cabane en bois, à deux pas d’un bouquet de pins parasols. Je m’y suis réfugié tandis qu’une ombre gigantesque attrapait l’île, comme pour la déraciner, dans sa main aux doigts biscornues, et serrait, serrait…

L’unique solution consista à me réveiller. Je ne m’en privai point.

Il y eut des grattouillis sur ma porte. J’ai cru qu’un chat avait pénétré dans l’immeuble et m’avait choisi pour s’en évader, déçu de sa visite.

« Je suis haut perché, ici, gentil minou. Tu t’es trompé d’étage. »

J’étais prêt à le prendre dans mes bras et à le transporter, en le caressant, dans la cabine de l’ascenseur, avant d’appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée, et de lui dire au revoir comme sur le quai d’une gare.

J’ai cessé de délirer lorsque j’ai ouvert la porte.

La jeune femme si souvent raillée par les deux ados du septième. J’ai machinalement regardé si elle était vêtue d’une minijupe. Elle avait de longues jambes, délicieusement moulées par un pantalon coquin.

Elle a remarqué que je la reluquais, ce qui la fit rougir et, paradoxalement, me mit mal à l’aise.

« Bonjour. »

« Bonjour. Vous désirez entrer ? Vous serez mieux à l’intérieur pour… »

« Oui, merci. »

D’habitude, je n’aime pas être coupé.

« Prenez place ! » lui dis-je en lui indiquant une chaise.

« Je préfère rester debout. »

« Comme vous voulez. Un thé ? »

« Il fait trop chaud pour boire chaud. Un verre d’eau fraîche, je veux bien. »

Je lui amené la commande dans un grand sourire.

« Je sais pourquoi vous souriez. Vous êtes barman, n’est-ce pas ? »

« Oui. »

« Monsieur Ortega, le concierge, m’a conseillé de venir vous voir. »

« Et ? »

« Il est curieux, mais on aime bien se confier à lui. Un brave homme. »

« C’est vrai. Mais encore ? »

« Il m’a beaucoup parlé de vous. Que vous jouiez au poker, par exemple, à vos moments perdus. »

« Et il n’y a pas que les moments qui sont perdus. »

« Je peux vous aider. »

« Pardon ? »

« J’ai un don. Gamine, on me surnommait MASCOTTE. »

« J’entends bien, mais pourquoi devrais-je bénéficier de ce don ? »

« Parce que, moi aussi, je rêve d’habiter au bord de la mer. »

Je suis tombé des nues. Je me suis dit que je m’étais rendormi sur le canapé.

« Je lui avais pourtant demandé de ne rien dire. Quel bavard ! Nous bataillons souvent à la même table. Il lui arrive de me prêter de l’argent. Je le rembourse toujours, mais c’est difficile. Il a beaucoup de chance au jeu. Pas moi. »

« Il a cru bien faire. Je suis un peu responsable s’il… »

« Vous êtes sa maîtresse ? » l’interrompis-je sèchement.

Match nul, la balle au centre.

« Mais pas du tout ! Il est marié et fidèle. Il connaît bien le propriétaire. Grâce à lui, mes retards de loyer passent crème. Vous comprenez que… »

« Je comprends… Je comprends… Je comprends que j’ai du mal à croire à un tel don. C’est peut-être le hasard. »

« Non, non. A ma naissance, ma mère aurait pu mourir d’une hémorragie… Et il n’en a rien été… D’autres cas, plus tard, m’ont confirmé que j’étais une… une mascotte. Même mes parents s‘en sont rendus compte et m’ont fait cadeau de ce surnom qui ne m’a plus quitté. Sinon, je m’appelle Miranda. »

« Enchanté. »

« Moi de même. Je veux bien m’asseoir, maintenant. »

« Je vous en prie. Mais… dites-moi… »

« Oui ? »

« On dirait que ça ne fonctionne pas sur vous. Vous paraissez si triste. C’est peut-être une impression. »

« En effet, je suis insensible à mon propre don, à l’image des voyantes. Et puis, comme je vous l’ai déjà dit, je rêve de vivre au bord de la mer et je ne parviens pas à amasser assez d’argent pour y poser mes valises. De toute façon, c’est hors de prix. »

« Et votre métier… »

« Je préfère éviter d’en parler. »

« Comme vous voulez. » dis-je, gêné.

« Et vous allez faire comment pour me porter chance ? »

« Ma présence suffit. »

« Mais ça va jaser dans l’immeuble. Et puis, je bosse dix heures par jour, sauf le dimanche et le lundi. Je suis barman. »

« Vous ne vous rendrez même pas compte que je suis là. »

« Vous êtes aussi la femme invisible ?

Elle n’a pas haussé les épaules Je m’y attendais pourtant.

Là, j’ai commencé à me dire que j’étais victime d’une blague. Que j’étais le personnage principal d’un scénario destiné à me déstabiliser. J’avais eu des mots, récemment, avec les ados du septième. Ils s’étaient moqués d’une vieille dame qui avait failli tomber dans la rue.

Miranda se leva. Elle eut un étourdissement et je l’empêchai de retomber sur le canapé.

« Hypotension orthostatique ? »

« Pardon ? »

« Non, rien. »

Elle se dirigea vers la porte en titubant.

Je me suis précipité, les bras en avant, afin de la soutenir alors qu’elle vacillait méchamment.

« Ça va aller ! Ça va aller ! »

Je l’ai aidée à franchir la porte. Elle m’a repoussé et ne m’a même pas dit au revoir. Elle a attaqué l’escalade jusqu’à son étage comme si elle était ivre.

« Je n’ai pas le temps d’attendre l’ascenseur. » me lança-telle.

J’ai pensé, sans la moindre honte, qu’elle était folle.

 

*

 

J’ai hésité à toucher deux mots de ce délire à Francis. J’y ai renoncé, de peur de passer pour un fada, moi aussi.

« Et tu l’as laissée partir ? Tu as perdu l’occasion de prendre du bon temps gratis. »

« Tous les hommes ne sont pas des gros machos comme toi. »

« T’en es sûr ? »

Et il y a eu ce fameux jour où j’ai cru voir Miranda, sur le trottoir d’en face, alors que je me rendais sur les lieux où je bluffais pour gagner de quoi m’offrir une maison au bord de la mer. Monsieur Ortega m’avait fait savoir qu’il ne viendrait pas, tout en me souhaitant bonne chance. Il avait le sens de l’humour.

J’ai voulu piéger cette ombre. Je me suis engouffré dans une ruelle pavée. L’acoustique y était impressionnante et j’ai progressé en essayant de ne point réveiller les décibels. J’ai évité de me retourner. Le silence devint effrayant. La sensation de progresser entre deux falaises sur le point de fusionner. Si je trainais trop, j’allais devoir sauter par la fenêtre ouverte la plus proche, au risque de passer pour un cambrioleur, ou être aplati, debout, comme une crêpe.

Mon portable a sonné.

J’ai pesté contre celle ou celui qui…

J’ai répondu.

C’était Francis.

J’ai eu envie de l’envoyer paître. Je m’en suis abstenu au nom de notre amitié.

« On remet ça, dimanche prochain ? »

« T’as téléphoné à Rascaille ? »

« Evidemment. Il est confiant. Le ciel lui a parlé, hier soir. »

« Sans blague. Et que lui a-t-il dit ? »

« Qu’il ne faut pas écouter Météo France. »

J’ai dit oui, histoire d’abréger la conversation.

Il était trop tard. L’ombre avait disparu. Je n’étais suivi que par un chat noir dont les pattes de velours caressaient les pavés.

 

J’avais pas mal gagné. Plus d’un mois de salaire, pourboires compris.

Le hasard avait travaillé pour la foldingue.

Je me suis dit qu’elle avait une façon très particulière de recruter ses futurs clients. J’ai souhaité ne plus jamais la croiser dans l’’immeuble. Tout le monde y vivait en autarcie, et si on se parlait, c’était uniquement pour ne point créer le malaise, au creux de la cabine d’ascenseur. Bonjour, bonsoir, dans l’escalier, un sourire échangé, et basta !

J’avais longtemps hésité avant de décider de ne pas brancher monsieur Ortega sur la présence d’une prostituée dans l’immeuble.

« Si ça se trouve, il est au courant, et ça l’arrange bien. Sa femme n’est pas… »

Je m’étais mis à la place de Francis.

 

Ce soir-là, pressé de rentrer, j’avais pris le bus.

La journée avait été rude, avec quelques poivrots qui avaient insisté pour que je les accompagne. J’étais toujours sage, de l’autre côté du comptoir. Je tenais à garder la ligne. Pour entretenir la soif de la clientèle, je racontais des blagues, certaines improvisées, alors pas question de chercher mes mots. Mais là, j’avais fait un petit écart. Envie d’oublier cette histoire de « mascotte ».

J’avais entendu un sifflement en provenance de l’extérieur. Il faisait beau, la porte était grande ouverte. Deux hommes étaient entrés en s’esclaffant. C’était l’heure de l’apéro et le bateau ivre avait commencé à naviguer dans les verres.

« Bonjour, vous avez de la chance. »

« Et pourquoi donc ? »

« Là, dehors, une nana du feu de Dieu. »

« Plutôt du Diable. » corrigea son comparse.

« Je n’ai rien vu. »

« J’ai cru que… Elle vous reluquait. »

« Qu’est-ce que je vous sers ? »

« 51 ! »

« Pareil ! »

L’un d’eux dégaina son portable.

« Regardez ! »

Il l’avait prise en photo.

C’était Miranda. Elle m’espionnait.

J’avais participé à plusieurs tournées qui me semblèrent couler de source pour oublier que je n’étais plus seul, dans la rue et sur mon lieu de travail.

La journée avait été rude, oui.

 

Fallait-il aller toquer à sa porte, et lui faire part de ma façon de penser ?

Monsieur Ortega ne méritait point que je mette le bordel dans l’immeuble qu’il gérait avec zèle. Car elle était capable de hurler que je l’avais agressée chez elle.

« Je lui ai ouvert parce que c’était un homme poli, et il m’a sauté dessus, me reprochant de faire du bruit, la nuit. Il m’a même accusé de faire les cents pas, chaussée de talons aiguilles. »

« Mais… C’est elle qui me harcèle ! Elle me suit partout, même là où je bosse. Je voulais juste la prier de cesser son manège. »

Il y avait toutefois quelque chose à mettre à son actif. Je gagnais au poker, au grand étonnement de monsieur Ortega dont le sourire était appréciable.

« Bientôt, c’est moi qui vais vous emprunter de l’argent. »

J’ai payé quelques dettes. Francis était tout heureux quand je me pointais au cabanon, les bras chargés de bouteilles de pastis.

Le beau temps accompagna chacune de nos sorties en mer. La canne à pêche qu’il m’avait offerte me sembla un « aspirateur à poiscaille ».

Et il poussa son embarcation jusqu’à Maïre où nous accostâmes en fredonnant Une île, la chanson de Serge Lama.

Des goélands nous survolaient, menaçants.

« Il va pleuvoir. » dit Francis.

« Quoi ? »

J’ai machinalement levé les yeux au ciel, et il a plu.

L’une de ces satanées volailles avait largué les amarres sur mon front, à la place du troisième œil. Son rire avait déchiré l’azur tandis que celui de Francis préludait à une interprétation très personnelle du tube de Napoléon.

 

Une île, entre le ciel et l’eau

Une île sans hommes ni bateaux

Mais avec des go-go… des go-go... des goélands 

 

« T’as vu ça ? »

Les yeux de Francis avaient déserté leurs orbites, comme dans les dessins animés de Tex Avery. Il pointa l’index en direction d’une petite plage. Une femme y sortait de l’eau.

« Une sirène. »

« Où ? »

« Là ! »

« Pas bien vue. »

« Attends ! »

Il prit ses jumelles et m’invita à lorgner la créature. Mes yeux ont imité ceux de mon ami, mais pas pour les mêmes raisons.

J’ai fait une fausse route en avalant ma salive.

MIRANDA !

J’ai gardé le silence. Elle m’avait bien semblé regarder dans notre direction.

Avait-elle prévu de se poster sur les hauteurs de l’île dans le but de m’observer ?

 

Trois heures plus tard, j’ai déballé mes prises sur la table de la cuisine.

« Toi alors… Je croyais que tu n’aimais pas la pêche. »

« Les poissons m’ont à la bonne. »

« La chance sourit aux innocents. » dit-il.

« Aux audacieux. »

« Oui, aussi. »

 

*

 

Ma vie était en train de basculer du côté lumineux auquel j’aspirais. J’avais fini par douter de moi. A me dire que si j’étais croyant, ou horloger, il m’aurait suffi d’allumer un cierge pour remettre les pendules à l’heure.

Je me considérais comme responsable de cet échec.

Mais bon…

Ma patience et l’espoir furent récompensés de la plus étrange des façons.

Cette nuit-là, après m’être couché fort tard, à la suite d’une longue séance de lecture, j’ai capté un bruit provenant de la pièce d’à côté. J’avais délicatement posé L’île mystérieuse, le roman de Jules Verne, sur la table de chevet. Je m’étais endormi dans la foulée, à cheval sur un nuage du passé, celui que mon enfance convoquait, chaque soir. Il n’avait pas galopé longtemps.

Un bruit de tiroir que l’on ouvre avec précaution, histoire de commander au silence et d’être obéi.

Raté !

Je me suis levé en m’efforçant de respecter le mutisme de la nuit.

D’une violente poussée, je suis sorti de la chambre. L’intrus, surpris, s’était enfui après avoir laissé le tiroir et la porte ouverts.

C’était le tiroir où je rangeais l’album de famille. Il y avait là les photos de tous les défunts. Une seule manquait : mon vieil oncle, l’autre survivant, aux dernières nouvelles. Je me suis précipité sur le palier, l’ascenseur était en train de grimper. Je l’ai devancé, les mollets en feu. C’était un piège. Il était vide.

Je suis retourné dans mon studio, en comptant les marches, ce qui m’évita d’en oublier une et de faire du toboggan, et m’y suis claquemuré.

Je me suis recouché en haussant les épaules. Encore une blague des deux ados du septième – leur père était serrurier.

L’aube m’a récupéré à l’heure du coq. Ici, celle des premiers coups de klaxons.

Le téléphone aurait pu me réveiller, mais j’avais devancé l’appel.

Je m’attendais à entendre la voix enrouée de Francis. Il fumait trop et avait dû rester célibataire parce qu’il risquait de bouter sa femme hors du sommeil en toussant, chaque matin, tel un tuberculeux.

Ce fut celle de maître Barnouin, le notaire.

« Bonjour, maître. Que me vaut le plaisir de… »

Il est allé droit au but après m’avoir salué, à son tour.

« Votre oncle est décédé. Il a fait de vous son légataire universel. Et pour cause, vous êtes le dernier… »

« Et… »

« Sa maison sur le front de mer est, désormais, à vous. Je vous invite à passer à mon étude pour signer des papiers et récupérer la clef. »

 

Ma première pensée fut cynique.

« Je suis en train de rêver. »

Je me suis pincé. J’ai clamé ma douleur, ce qui précéda un cri de victoire.

J’ai appelé Francis.

« Tu vois ? Je le savais… C’est grâce à ta nouvelle copine. »

« Quoi ? Mais comment sais-tu que… »

« Tu parles en dormant. Tu as juste oublié qu’il n’y a qu’une chambre dans le cabanon. Tu ne ronfles pas, mais tu papotes comme un mainate. »

« Tu as déjà dormi avec un mainate ? »

« Seulement quand tu n’es pas là. Allez, zou ! Il faut fêter ça ! Je passe te prendre, dimanche matin. Tu me dois une revanche, canne en main. On pourrait inviter Rascaille, l’homme qui lit la météo dans le ciel. »

« D’accord. Et quand j’aurai déménagé, on remettra ça dans la maison de mon oncle. Je dois avouer que je n’y ai jamais mis les pieds. Il en parlait souvent, mais bon, on ne l’écoutait que d’une oreille. Il se vantait d’y attirer des nanas, et mes parents ne voulaient pas que j’entende ses dérives verbales. »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Trois mois ont passé.

J’avais réalisé mon rêve de la plus improbable des façons. J’occupais la plupart de mes heures de repos, perché à la fenêtre de ma chambre. Le grand phare, au large, me lançait des œillades, le soir, comme si j’étais un navire rentrant au port.

La chance m’avait enfin souri.

J’avais serré la main de monsieur Ortega avant de lui donner rendez-vous, une prochaine fois, autour d’une table de jeux.

Je l’avais senti ému.

« A bientôt, alors. »

« A bientôt, José. »

 

« Vous ne m’avez pas cru, je vous ai prouvé que vous vous trompiez. »

« Ce n’était pas une raison pour me harceler. Mais bon, je vous pardonne, et vous prie de m’excuser. Je suis sûr que vous pouvez comprendre que ma réaction était légitime. »

Miranda s’était pointée, un matin.

J’avais eu le réflexe de refermer la porte. J’ai maîtrisé mon geste, ce qui lui a permis de s’imposer dans la place.

« Vous m’avez manqué. J’ai mis du temps avant de vous retrouver. C’est monsieur Ortega qui a craché le morceau. J’ai beaucoup insisté. Le bruit circulait que vous aviez quitté l’immeuble parce que vous n’aviez plus les moyens de régler le loyer. J’ai ri, et monsieur Ortega m’a demandé pourquoi. Je ne voulais pas passer pour une méchante femme. Je parie que vous êtes heureux, ici. »

« Cela va sans dire, chère Miranda. »

« Vous m’invitez à boire un coup ? »

« Ici ou au bar ? »

« Comme vous voulez. »

« De l’eau ? »

« Non. Mais je veux bien du thé. »

 

Le lendemain, les deux ados du sixième m’ont rendu visite. Ils avaient toqué tellement fort que j’avais sursauté.

« Mais… comment savez-vous que… »

« Que vous avez déménagé au bord de la mer ? » dit le plus âgé.

« Oui. »

« C’est monsieur Ortega. Il vous en veut. Il dit à tout le monde que vous êtes le proxo de Miranda. »

Le plus jeune gloussa.

Je les ai refoulés au moment où ils essayaient d’entrer.

J’eus droit à un flot d’injures.

Je venais de laver les vitres – toujours à l’eau savonneuse. Le sel marin avait voyagé, poussé par le mistral qui avait soufflé toute la nuit.

Je suis monté à l’étage, portant le seau qui clapotait. J’ai ouvert la fenêtre donnant sur la rue, au-dessus de la porte d’entrée, et…

Les injures ont repris leur envol, battant plus fort de leurs ailes déplumées.

« Tu l’as sautée, Miranda ! Pas vrai ? Allez, avoue ! »

« Elle suce bien ? »

 

Ce soir-là, le phare m’a lancé la plus meurtrière des œillades.

« Je t’aime aussi, mon grand ! »

J’ai appelé Miranda.

Elle m’avait laissé sa carte de visite. Un courant d’air l’avait faite tomber de la table du salon. Je l’avais ramassée dans un grand sourire, juste avant la venue des deux petites pestes.


Publié le 01/09/2026 / 1 lecture
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