Je garde une pensée diffuse pour l’ingénieur Alix Cameau, ce grand directeur qui m’avait confié, il y a si longtemps déjà, dans un de ces moments dont on ne sait plus s’ils ont tout à fait existé, que l’électricité, et plus encore l’E.D.H., était une « chose sérieuse ». J’avais fait mes classes primaires avec son fils, Max Alix. C’est par lui, sans doute, que j’eus l’occasion de croiser son père à deux reprises. Ces instants si lointains me reviennent aujourd’hui, comme pour me faire mieux mesurer, à rebours, toute la gravité de notre présente situation...
Dans L’éternel Péligre, publié en 2017, j’ai tenté de reconstituer les fragments de notre crise énergétique à travers l’histoire de ce complexe hydroélectrique, une de nos rares structures de béton et d’espoir. C’est un texte sur la mémoire collective des heures sombres, sur ces coupures de courant qui rythmaient nos vies, et un hommage presque clandestin aux techniciens de l’E.D.H. Il me semble que cette longue et sinueuse histoire du barrage mériterait que l’on s’y arrête, sur les bancs de l’école primaire et secondaire. Ce « projet », ébauché dans le lointain des années trente, reste l'un des rares lieux de rendez-vous où nos gouvernements successifs ont laissé une trace. En 1971, lors de l’inauguration, la voix officielle du régime affirmait avec une assurance tranquille que nous vendrions bientôt du courant à nos voisins. En République dominicaine, la production commençait à faiblir. On le comprenait alors : sous Trujillo, de larges pans de la société s'étaient habitués à l'illusion de la gratuité.
L’Ambassade américaine, dans ses rapports froids et précis, passa l’événement au crible. C’était du solide : « Avec l’inauguration officielle du projet hydroélectrique, le 22 juillet, le gouvernement de Jean-Claude Duvalier a bouclé son troisième mois. »
Vers le milieu des années soixante-dix, une rumeur floue est parvenue jusqu'à ma génération : le niveau de l’immense lac baissait. À Port-au-Prince, nous avons connu ces longues semaines d’attente où le courant ne venait que le dimanche, pour six heures à peine. C’est à cette même époque qu’un livre est entré dans nos salles de classe, L’Espace haïtien de Georges Anglade. Ceux d’entre nous qui avaient la chance de croiser des professeurs au pas lourd et à la voix grave se sont mis à regarder le pays, et notre gouvernement, d’un autre œil. La démographie, la production, les migrations de silhouettes anonymes... autant de lignes de force qu'il fallait désormais apprendre à déchiffrer.
Le Bureau des mines et de l’énergie a consigné les faits avec la sécheresse des vieux registres : « La première génératrice a été introduite en Haïti à Jacmel en 1895, elle pouvait fournir 1270 kW de puissance. Ce n’est qu’en 1910, sous la présidence d’Antoine Simon, que la ville de Port-au-Prince a commencé à jouir des bienfaits de l’électricité. L’activité de production d’énergie électrique a été assurée par des compagnies privées jusqu’à sa prise en charge par l’État Haïtien lors de la mise en service de la centrale de Péligre en 1971 et la création de l’Electricité d’Haïti. »
Pour les passionnés de chronologie exacte, pour toute une génération qui s'accroche à ces petits morceaux de fierté, Jacmel est restée la première ville électrifiée de la Caraïbe. Une certitude un peu fragile, qui oublie que le Parque Central de La Havane baignait déjà dans la lumière électrique la nuit du 22 février 1889. Quelques mois plus tard, le 7 septembre, la première génératrice de la Compañía de Electricidad de Cárdenas S.A. s’allumait à son tour dans le lointain.
Gilbert Mervilus, 31 octobre 2017 & 28 mai 2026