J’ai un ami agent immobilier qui vient souvent manger à la maison. On parle de tout sauf de boulot. Au détour d’une discussion, il parvenait néanmoins à ouvrir une porte. Je m’enfuyais par la fenêtre, mais il me rattrapait sans avoir à courir très vite, et longtemps.
« On avait dit : pas à table. »
« Chez moi, la déformation professionnelle ne choisit ni le lieu, ni le moment. »
« Tu es teston. »
« Pas toi ? »
Il aimait entendre craquer mes épaules quand je les haussais.
C’est lui qui m’a déniché ce cabanon au bord de la mer.
« Il a les pieds dans l’eau. Comme ça, ils sont toujours propres. La cave est un peu humide, mais bon… ça fait de beaux dessins sur les murs. Surréalistes en diable. Tu verras, tu pourras pêcher par la fenêtre de la cuisine. Ici, dans le centre-ville, avec tous ces coups de klaxons, tu t’uses la santé. Là-bas, tu seras réveillé, le matin, par les cris des goélands qui suivent les chalutiers rentrant au port, chargés de poiscaille. Ils sont bruyants parce qu’ils ont faim. A la campagne, ce sont les coqs… et ils chantent le ventre plein. Mais c’est plus cher. Un cabanon, c’est comme une maison de poupée. Il faut être petit pour ne pas s’y sentir à l’étroit. »
Je m’étais abstenu d’évoquer ma grande taille.
« Mais, tu sais très bien que je ne pêche pas. Et j’ai peur des hameçons depuis que j’ai rêvé que j’étais un poisson. »
Un soir, sans m’avertir, il s’était pointé à mon appart, à cheval sur son vélo, roi du slalom au cœur des embouteillages, deux bouteilles de Gigondas s’entrechoquant dans son sac à dos. Lorsqu’il pédalait, il me faisait penser à un vétéran dans l’ascension du Tourmalet. Il annonçait son arrivée, la bouche en cul de poule, imitant un klaxon italien. Le visage rougi par l’effort, il me prenait par les sentiments avec un sourire de faux-cul qui me donnait envie de le gifler. Il avait de la chance, j’avais des mains de pianiste, et j’étais tenaillé par la peur de me briser quelques phalanges.
« T’as quelque chose à bouffer ? »
A la fin du repas, éméché, j’avais accepté de signer la promesse de vente.
C’est là que j’ai fait la connaissance de Raoul, un pêcheur qui s’appuyait au mur de la cuisine. Il avait le vertige et le coin était poissonneux.
« Je venais tous les jours quand le cabanon était inhabité, j’ignorais que… »
« Faites comme chez vous… » l’avais-je interrompu dans un grand sourire.
Il s’était cru obligé de me raconter sa vie.
« Si je me penche en avant, je tombe à l’eau. La tête me tourne comme si j’étais pompette. Un tabouret, c’est trop haut pour moi. Et puis, si les sirènes de la calanque venaient à apprendre que je ne sais pas nager… »
Un rire gras avait résonné au-delà de la rocaille, prenant le large.
« Vous en avez entendu, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. »
« Elles ont pas mal d’arias à leur répertoire… »
Je me suis dit qu’il était allumé, et je n’ai point cherché à l’éteindre. Mal m’en a pris.
Il m’avait demandé la permission de squatter mon mur. J’avais plaisanté – avec lui, je ne risquais pas de m’ennuyer.
« Vous allez le lézarder, à force… Maintenant, si vous voulez entrer pour pêcher par la fenêtre de ma cuisine, ne vous gênez pas ! »
Et il m’avait pris au mot.
Un matin, alors que je sortais à peine de mon lit, quelqu’un a sonné. Le cabanon étant de plain-pied, je n’ai eu qu’à traverser la salle à manger. C’était un peu tôt pour avoir du courrier, et mon ami agent immobilier faisait souvent la grasse matinée, le samedi. Raoul brandissait sa canne à pêche comme une épée.
« Vous avez du café ? »
« Ça ne vous dérange pas si je vous fais attendre un peu ? Ma cafetière a du mal à se mettre en route quand il fait encore nuit. Je crois qu’elle a peur du noir. »
« Les poissons ont du pot de vivre dans l’eau. Ils n’ont pas besoin de prendre une douche, pour se laver, et se passent de café. Nous, les pêcheurs, sommes là pour les nourrir sans qu’ils aient à se rendre au bistrot du coin. »
Et il cala sa gaule sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
« Si j’en attrape plus d’un kilo, aujourd’hui, on partage, d’accord ? »
« Uniquement aujourd’hui ? »
Mauvaise réponse. Il est revenu le lendemain matin, après être rentré chez lui, la veille, bredouille de la tête aux pieds.
Je l’ai invité à prendre l’apéro, et c’est devenu une habitude, un rituel. Jusqu’au jour où nous avions tellement bu qu’il est resté pour le repas de midi, sous la tonnelle.
« On se croirait dans un film de Pagnol. »
J’ai éludé. Je lui ai demandé s’il était content de sa pêche.
« Ça ne mord pas depuis que les pointus ont changé leur itinéraire. Ils passent trop près de la côte, et ça effraie les poissons… à cause des goélands. »
« Vous êtes encore bredouille ? »
« Je ne vous le fais pas dire. Mais… que ça ne nous empêche pas de trinquer à la santé de la poiscaille. »
J’avais préparé une ratatouille de derrière les fagots, avec les légumes du potager d’un voisin fier de sa production. Derrière les fagots, il y avait une bouteille de pastis et deux de Gigondas, mon vin préféré. Au dessert, Raoul s‘est lâché. Le vertige avait délocalisé sa raison.
« Bientôt, tu vas être aux premières loges, mon ami. »
Le tutoiement avait accompagné son troisième pastis
« Très peu d‘eau, merci. » avait-il dit.
Arrosez un jardin avec du vin et il y poussera des amis.
« Pourquoi, aux premières loges ? »
« La vague géante, tu la verras venir avant les autres. »
Il divaguait. Je l’ai regardé droit dans les yeux, intrigué. J’ai décidé de jongler avec l’humour.
« Encore ce satané mistral ? Mais il ne t’a pas échappé qu’ici, dans cette calanque, il n’est jamais invité. La rocaille fait obstacle et il me survole en sifflant sa rage. »
« Non, non. C’est très joli ce que tu dis, mais je te parle du tsunami. Les Marseillais iront se réfugier dans les jupes de la Bonne Mère, mais il n’y a pas assez de place, là-haut. Va falloir bâtir une arche, à l’image de celle de Noé. »
Je me suis retenu d’éclater de rire, histoire de ne pas le vexer. J’avais très envie de lui faire goûter ma ratatouille. A la place, je suis entré dans son jeu.
« Et c’est pour quand, ce tsunami ? »
« Ce sera écrit dans le ciel. Les oiseaux l’auront déserté. Quand ça arrivera, dix minutes avant, la terre tremblera et tout le monde s’étonnera parce qu’il n’y a pas de faille sous nos pieds. Nous ne sommes pas à Nice, ici. Mais là… la planète va hurler sa colère. Elle étouffe. »
« Et elle a choisi Marseille pour purger sa peine ? Pourquoi donc ? »
« Peut-être parce que Dieu lui a demandé de punir les mécréants. Il y en a de plus en plus sur la Canebière. »
Le repas s’est achevé dans une ambiance de comploteurs. L’alcool aidant, je m’étais pris au jeu, et j’y étais allé à fond.
« Tu ne trouves pas qu’elle a un goût de terre, ta ratatouille ? »
« C’est le premier signal. La fin viendra quand le pastis prendra feu au contact de l’eau. »
Nous avons bien ri. La sieste nous a plongés dans un sommeil agité. Chaque fois que j’ouvrais les yeux, menacé par un cauchemar, Raoul se tournait et se retournait sur sa chaise longue, risquant son démembrement. Je lui avais prêté un chapeau de paille.
Quand j’ai été définitivement bouté hors de ce bref coma, vers 16 heures, Raoul avait disparu. Le galurin gisait à deux pas de là, dans un sale état, comme s’il l’avait piétiné.
Je ne l’ai plus revu. J’avais eu affaire à un dingue, et j’avais sans doute eu tort de participer à son délire. Il avait probablement programmé un endoctrinement à petites doses. Il n’était point pressé.
Et je me suis mis rêver, chaque nuit, qu’un tremblement de terre délogeait la Bonne Mère du rocher où elle prenait le soleil avec son fils dans les bras.
« Il va se choper une insolation, le petit. »
« Pardon ? »
La voix était tombée du ciel. Je l’ai invitée à prendre la première fusée pour y retourner.
Et j’ai commencé à être obsédé par l’image de cette vague géante qui…
*
Mon ami agent immobilier n’a point tardé à réagir lorsque je l’ai appelé, ce matin-là, la voix encrassée par une nuit artificielle. Je revoyais sans cesse cette vague géante déferlant sur la cité phocéenne. Durant de longs jours, afin de repousser les assauts du sommeil, je m’étais shooté en ingurgitant du café, en fin d’après-midi, ce qui avait ébranlé mon vieux cœur.
« Vous souffrez de tachycardie légère. »
Brandissant son stéthoscope tel un lasso, mon médecin traitant m’avait conseillé d’arrêter de me « droguer » à la caféine.
« Mais je ne peux pas. Si j’arrête, ils vont revenir… »
« Qui ça ? »
« Les cauchemars. »
« Vous les fuyez en sollicitant des problèmes bien plus graves. »
« Alors rendez-moi le sommeil… Mais je vais déménager. »
« Dans votre tête ? »
« Non. Dans l’arrière-pays, loin de toute cette flotte qui va nous engloutir. »
« Je ne comprends rien à ce que vous me dites. »
« J’habite au bord de la mer, et les goélands m’ont averti qu’un tsunami… »
Je n’avais pas osé impliquer Raoul. Le toubib m’a coupé la parole sans vergogne.
« Vos yeux sont cernés, vous êtes fatigué. Je vais vous donner de quoi dormir sur commande… »
« Et les cauchemars ? »
« Je vous promets l’amnésie, au réveil… »
Et j’avais dû débourser trente euros.
« Oui, j’ai quelque chose, à deux pas du Garlaban, au pays des chevriers. A vol d’oiseau, à deux kilomètres d’Aubagne. Mais il y a un hic, mon ami. »
« Je me disais aussi. Je t’écoute. »
« Le prix, ça va, on peut s’arranger… Mais un autre élément peut entrer en compte. Et il est de taille. »
Il y eut un long silence au cours duquel je me sentis mal à l’aise au moins autant que lui.
« Accouche, bordel ! »
« C’est un vieux mas. Il a été mille fois retapé. Il n’y a plus la moindre odeur du passé, si ce n’est celle de la poussière. Il a été jugé inhabitable à cause d’autre chose. »
« Il est exposé face au mistral, menacé par les feux de pinèdes ? »
« Non, non. »
« Alors quoi ? »
Il toussota comme s’il allait se mettre à chanter.
« Il est hanté. »
Mes yeux, écarquillés, l’ont faire sourire.
« Je suppose que tu crois aux fantômes, puisque tu gobes les délires d’un type que tu connais à peine et qui joue les cassandres. »
« Je suis athée, comme tu le sais, mais également incroyant des choses mortes qui attendent la nuit pour remettre le couvert. Cela dit, je préfère les fantômes aux zombies. »
Je pris une profonde inspiration.
« Bon, maintenant, si tu m’en disais plus… »
« J’y viens, j’y viens. »
J’avais été étonné par ma propre réaction. La sensation d’avoir viré de bord depuis que je m’étais fait endoctriner par Raoul. Il me manquait, ce con.
« Entre les deux guerres, une cantatrice s’est retirée là-bas après avoir appris qu’elle était atteinte d’un cancer du larynx. Plus question de chanter. Elle avait éprouvé le besoin de s’isoler. Son manager lui a indiqué ce coin de France. Marcel Pagnol n’y avait pas encore promené ses caméras. »
« Je ne vois pas comment elle pourrait me déranger. La nuit, je dors, et si elle se met à chanter après minuit, je… »
Je me suis rendu compte que je disais une grosse bêtise.
« Tu ? »
« Elle s’est remise à chanter, dans l’autre monde ? »
« Ce ne sont pas les décibels qui posent problème. »
« C’est quoi alors ? »
« Son ombre. »
« Je te répète que la nuit, je dors. Impossible de la voir, les yeux fermés. »
« Son ombre chante, les nuits de pleine lune. »
« C’est une plaisanterie… »
« Pas du tout. Jamais en travaillant. »
« Et elle chante quoi ? »
« Casta diva, le célèbre aria de Norma, l’opéra de Bellini. C’est le tube qu’elle interprétait lorsqu’elle s’est pris une balle perdue dans le buffet. Il paraît qu’elle était meilleure que la Callas dans cet ouvrage. »
« Donc, elle ne pouvait plus chanter sur scène, mais là, elle trouvait assez d’énergie pour… »
« Elle jouait avec le feu. L’oncologue lui avait clairement conseillé de ne plus solliciter ses cordes vocales, et de parler le moins possible. C’est pour ça qu’elle s’est retirée dans l’arrière-pays provençal. Son manager avait de la famille à Aubagne. »
« Et la balle perdue ? »
« La beauté de sa voix attirait les bartavelles, et les chasseurs n’avaient plus qu’à s’embusquer et attendre le beau chant de la diva pour flinguer la précieuse volaille. On disait qu’elle avait une voix de sirène, que les oiseaux étaient sous le charme, comme Ulysse. »
Mon oreille commençait à chauffer, et j’ai simulé l’improbable survenue du facteur. Il lui arrivait d’être pressé de finir sa tournée. Deux mensonges pour le prix d’un.
« Je vais devoir te laisser. On toque à la porte et le facteur n’aime pas attendre. Je te rappelle et on négocie le prix. »
« On négocie le prix ? Je n’ai même pas annoncé la couleur. »
« Je te rappelle. »
Je n’ignorais point que je mentais mal.
Mais quelqu’un avait réellement toqué à la porte. J’ai ouvert en sifflotant.
Raoul.
« Tu me remets, mec ? »
« T’étais passé où, toi ? »
« Pas le moment. Faut partir, mon ami… c’est pour bientôt. »
« Quoi donc ? »
« Le tsunami, pardi. »
« Et comment tu sais ça ? »
« Les goélands… tu n’as rien remarqué ? »
« Non. »
« Ils ne suivent plus les chalutiers, le matin. C’est un signe. »
« Signe qu’ils ont perdu l’appétit, oui. »
« Pas rigolo. »
« Tu as raison. J’ai un ami agent immobilier. Il m’a trouvé un vieux mas, dans l’arrière-pays… »
« Tu devrais dégager fissa. Appelle-le et dis-lui que tu as un urgent besoin de respirer l’air de la garrigue. Que c’est une recommandation de ton médecin traitant. L’iode ne réussit pas à tout le monde. Si tu veux, je t’aiderai à déménager. »
« Si tu me dis où tu étais, pendant tout ce temps, je te prends avec moi, en colocation. »
J’ai éclaté de rire.
« Pas rigolo, non plus. J’ai fait un petit séjour à l’hosto. C’est une bonne idée, tu sais, de te replier dans l’arrière-pays. »
« Alors… tu viens avec moi ? »
« Je me demande si je vais accepter. J’ai un cancer, je suis condamné. Pourquoi ne pas mourir avant l’heure, parmi les poissons ? »
Etait-il en train de me mener en bateau ? Je me suis retenu de hausser les épaules. Il risquait de se fâcher. Un cancer, ce n’est pas la pluie, il ne tombe pas du ciel.
« Dis-moi, tu aimes le chant lyrique ? »
« De loin. »
« Dommage. Le vieux mas est hanté par une cantatrice qui chante, les nuits de pleine lune. Plus précisément son ombre. »
Il m’a regardé comme si je m’étais transformé en clown dont le nez rouge s’allongeait, et il est parti en courant, oubliant de refermer la porte. Je m’étais attendu à l’entendre hurler, l’écho aux trousses à mesure qu’il s‘éloignait. Je me suis dit que le cancer l’épargnait face au danger.
Je me suis ébroué.
Ce bon Raoul avait certainement cru que j’avais perdu la tête à force de humer l’iode à pleins poumons. Ou que je me foutais de sa gueule, comme il s’était foutu de la mienne.
Cette histoire de cantatrice à l’ombre vagabonde me titillait.
J’ai appelé mon ami agent immobilier. J’avais déjà le stylo destiné à la signature de la promesse de vente – une de plus – à la main. Il ne me restait plus qu’à le suçoter.
*
La nuit ayant précédé ma désertion a été venteuse. Le mistral giflait les volets que j’avais fermés afin de les empêcher de prendre la façade pour un punching-ball. Pas envie de me pencher à la fenêtre de ma chambre, à quatre mètres au-dessus du sol, si l’un d’eux restait prisonnier de la vigne vierge.
J’ai cauchemardé. Au réveil, j’ai été incapable de me remémorer ce qui m’avait donné à penser que c’était un mauvais rêve. Probablement les frissons lorsque j’ai été viré sans effort de mon superficiel sommeil.
Une camionnette, envoyée par mon ami agent immobilier, était venue chercher mes affaires.
« Le conducteur sait où se trouve le vieux mas. Il est costaud, il t’aidera. Je suppose qu’il n’y a pas grand-chose. Depuis le temps que tu te prends pour une bille de flipper… »
« Bien aimable. »
« Je te taquine, grand couillon. Je te sens sur les nerfs. Tu as mal dormi ? »
« Pas terrible. »
« Une fois là-bas, tu me téléphones et je rapplique, d’accord ? A propos, tu m’as rendu mon stylo ? »
« C’était le mien. »
Tout s’était très bien passé, le bref voyage m’avait permis de me détendre, échangeant de bonnes blagues avec Marco, le pilote. Le Garlaban nous dominait avec arrogance. Je me suis demandé si on le voyait de la lune. L’euphorie me gagnait, récurrence de mes nombreux changements de roche. La façade du vieux mas était parsemée de cicatrices. Une vraie gueule cassée. A peine le seuil franchi, accompagné de mon ami agent immobilier qui nous avait promptement rejoints, j’ai immédiatement remarqué que de la poussière voletait dans les rayons de soleil qui se faufilaient par les interstices des volets de bois vermoulu. L’odeur n’était point désagréable, au contraire. La sensation d’être entré dans une bouquinerie. Marco avait toussé en m’aidant à monter ma malle en osier à l’étage. Elle abritait moult bibelots, ainsi que des souvenirs de mon enfance dont il m’eût été pénible de me séparer.
J’ai été étonné par la hauteur du plafond de la salle à manger, et la profondeur de la cheminée. J’ai machinalement lorgné le sol et tendu l’oreille. Silence et propreté accueillirent ma légitime curiosité. La diva devait dormir, immobile au cœur de son éternité. Seul l’escalier en bois, tout à l’heure, avait craqué à chacun de nos pas, faisant grimacer Marco qui avait attendu l’arrivée de notre ami agent immobilier pour repartir à la suite d’une virile poignée de main.
« Il est fort comme un bœuf et doux comme un agneau. »
« Désolé si je n’ai pas eu le temps de vérifier s’il était câlin… »
« T’as l’air en forme, dis-moi… »
« Le changement d’air, peut-être. »
Je me suis retrouvé seul – mais pas dépaysé – après avoir trinqué avec mon ami agent immobilier. Il avait amené une bouteille de pastis et deux verres – il y avait des glaçons dans le frigo.
« D’où ils sortent ceux-là ? »
« Ma secrétaire s’en est occupée. Je lui ai fait croire que c’était un descendant de Pagnol qui… »
J’ai dodeliné de la tête.
« Quoi ? C’est une Lilloise délocalisée qui adore l’accent d’ici. »
« C’est ta maîtresse, n’est-ce pas ? »
Il a rougi.
« On ne peut rien te cacher. »
Je lui ai reproché d’avoir oublié Marco.
« Il conduit mal quand il a un coup dans le nez. »
« Pas toi ? »
Nous avons vidé plusieurs verres.
« Comme ça, si je vois une ombre, j’accuserai le pastaga. »
« Et si tu entends chanter… »
« J’accuserai les cigales. »
Nous avons mangé au resto, à Aubagne, et il m’a ramené en zigzaguant sur un sentier caillouteux qui traversait une pinède chargée de résineux.
Je l’ai salué, sur le perron, comme sur un quai de gare. Il a démarré en faisant crisser ses pneus sur les cailloux – certains auraient pu m’atteindre. Je suis allé me coucher en titubant jusqu’au pied de l’escalier en bois.
Je lui avais demandé de m’envoyer un texto afin de m’avertir de son retour, entier, chez lui.
Parvenu sur le palier, j’ai dû m’immobiliser. Je venais d’entendre un bruit suspect. Comme si j’étais suivi. Seuls mes pas avaient fait craquer les marches. Et là, motivé par l’alcool qui continuait de malmener mes artères, je me suis mis à chanter.
C’est un vieux château du Moyen Âge
Avec un fantôme à chaque étage
Dans toutes les chambres d’ami
Y’a des souris sous les lits
J’avais toujours été fan de Charles Trenet. Mon père écoutait ses disques en boucle, à la maison, et j’en étais encore imprégné, aujourd’hui.
Le silence fut de retour dès que je me tus.
J’ai poussé la porte de la chambre. Elle grinça. Elle avait été sage pendant que j’avais visité le vieux mas, seul, dans la matinée. Lorsqu’il m’avait proposé de faire la connaissance de ma future retraite, j’avais précisé à mon ami agent immobilier que ce n’était point nécessaire, que j’avais pris ma décision.
« Pourvu que je sois loin de la mer. »
La mer qu’on voit danser
Le long des golfes clairs
Je me suis jeté sur le lit qui resta muet sous la pression de mon quintal.
Et j’ai vu…
J’ai vu l’ombre lovée autour du lustre en forme de pleine lune. On eût dit un serpent gris imitant les anneaux de Saturne. J’ai fermé les yeux et les ai rouverts à la vitesse de la lumière. Un mirage. J’avais été victime d’un mirage. Je me suis endormi tout habillé après avoir regardé par la fenêtre, histoire de contrôler la rondeur de la lune. L’ombre de la diva ne chanterait pas, cette nuit.
Secoué par un cauchemar, au cours duquel la foudre frappait le Garlaban dans un silence assourdissant. Je me suis levé pour aller pisser un coup. Une fois sur le palier, j’ai senti que l’air vibrait. Quelque chose d’invisible et palpable me poussait en direction des quelques marches à escalader pour grimper sous les combles. Je me suis laissé faire. La porte du grenier béait. La lumière des étoiles ne parvenaient point à franchir la lucarne. Je dus me hasarder sur le plancher qui ondula sous mes pieds. Je fis marche arrière. Un violent courant d’air me précipita contre la rambarde et des feuillets volèrent dans ma direction. Par je ne sais quel miracle, le méchant zéphyr fut vaincu et les feuillets atterrirent mollement sur le palier, telles des feuilles d’automne, le recouvrant totalement, moquette improvisée. La porte se referma toute seule et je sursautai, risquant de tomber à la renverse et de me briser les os en ricochant d’une marche à l’autre, jusqu’en bas. L’image me fit frémir tandis que je levais l’un des feuillets à hauteur de mes yeux. Le rayonnement glauque de l’ampoule clignotante m’aida avec parcimonie à lire le message, comme écrit à l’encre sympathique.
« Un message… vraiment ? Un message de qui ? Personne ne sait que tu es ici ? »
La voix se tut. Elle avait raisonné sous mon crâne, comme si j’avais une tumeur au cerveau. Est-ce que je devenais schizophrène ? Et pourquoi ce symptôme justement au cœur de la garrigue, dans un mas mille fois retapé et qui avait été hanté par la voix morte d’une soprano prématurément finie pour le chant de haut vol ?
Les feuillets s’avéraient être des partitions. La partie chantée par la prêtresse gauloise, Norma.
Une photo était agrafée au-dessus du titre. Probablement celle de la diva, en noir et blanc, à peine jaunie.
Elle était d’une rare beauté.
« Vous êtes un homme de goût. Merci d’être venu sous ce toit. Un jour, je chanterai pour vous. »
J’ai cru défaillir. J’attendis, yeux fermés, au bord du vide, de me réveiller dans le lit, mais rien ne vint. Je ne rêvais pas, non.
*
Le lendemain, je me suis vautré dans le déni. J’avais relativement bien dormi, m’attendant à la colère de la grande horloge à balancier en guerre contre le pesant silence de la nuit. Elle était en panne car, à mon lever, il était la même heure qu’au coucher.
Les volets de ma chambre à peine ouverts, j’ai reçu l’offrande de la garrigue, senteurs et bruissements, en pleine face. Envie de siroter un café accompagné de croissants. J’ai appelé un taxi. Je devais retourner au cabanon afin de récupérer ma voiture, garée à proximité.
La matinée s’est déroulée dans une ambiance particulière. J’avais demandé au taximan de stopper à l’entrée de Marseille, décidé à faire la suite du trajet en bus. Il a paru surpris.
« Je roule trop lentement ? »
« Non, non. Je vais m’acheter quelques viennoiseries. »
« Je vous attends, si vous voulez. »
Je n’ai pas su dire non. Tant de zèle…
Trente minutes plus tard, il me larguait à deux pas du cabanon.
« J’ai été propre, pas la moindre miette. »
Je l’ai vu sourire dans le rétroviseur intérieur.
« Au revoir et merci, monsieur. »
Il avait eu droit à un gros pourboire.
Depuis peu, mon moral chevauchait les montagnes russes. La mer ne pesait plus sur mes épaules dès que j’avais le dos tourné. Il y avait bien le Garlaban, mais bon, pas de danger qu’il se déplaçât pour nous écraser. Même si Raoul avait évoqué un tremblement de terre…
J’étais en manque de café. Il me tarda de retourner sur mes nouvelles terres. Dans une trentaine de minutes, je serais accoudé à un comptoir, l’arôme d’un café noir me flattant les narines, en attendant d’avoir les papilles comblées. Il y a tout plein de bars à Aubagne, la plupart ornés de photos de Marcel Pagnol, le régional de l’étape.
Au moment de monter à bord de ma voiture, j’ai cru avoir la berlue. Là-bas, Raoul qui musardait sur le bord de mer, touchant du bout de l’index, tel un autiste, le tronc des rares platanes. Parvenu à sa hauteur, j’ai klaxonné. Ce n’était pas lui. L’inconnu m’a insulté, et c’est à son majeur que j’ai eu affaire. J’avoue avoir été déçu que ce ne fût point Raoul – qui ne se serait pas permis de m’insulter de façon digitale.
De retour au vieux mas, un comité d’accueil m’attendait. Trois pompiers. Qui me rejoignirent alors que je m’apprêtais à descendre de voiture.
« Il doit y avoir un feu de pinède, de l’autre côté du Garlaban. » pensai-je.
Je fus pressé de vérifier en lorgnant le ciel.
L’un d’eux, méchamment gradé, me salua militairement et me demanda de baisser la vitre. L’impression d’avoir commis une infraction de la route.
« Attendez, je descends. »
Il s’écarta. Ses deux sbires le suivaient comme des toutous.
J’ai levé les mains en déclarant sur l’honneur que je n’étais pas armé. Je n’ai déridé personne.
« Nous sommes venus vous dire que vous devez débroussailler tout autour de votre maison. »
« C’était prévu. »
Je n’avais eu aucun scrupule à mentir. Afin d’être crédible, je me suis senti obligé de me justifier.
« Je suis dans la place depuis deux jours à peine. Je m’en occupe tout de suite. »
Quelque chose me turlupina. Et ce n’était pas mon second mensonge.
« Vous avez besoin de vous déplacer en trinôme pour me dire ça ? Encore heureux que vous ne soyez pas venu à bord du camion rouge, avec la grand échelle… »
J’ai chassé cette pensée, et je suis allé droit au but.
« Est-ce que je peux vous demander qui vous a averti que je m’étais installé dans ce vieux mas inhabité depuis plusieurs années ? »
« Vous pouvez me le demander, mais je ne suis pas obligé de vous répondre. » répondit le méchamment gradé, l’œil noir.
En moins de dix secondes, j’ai fait la liste des suspects : Marco ? Il était bien placé pour savoir que j’étais là. Mon ami agent immobilier ? Il m’aurait avisé de leur venue prochaine. Raoul ? Il ignorait où se trouvait le vieux mas.
« Tout ce que je peux vous dire, c’est que c’était une voix de femme. Une très jolie voix. »
Les deux autres gloussèrent.
Ils se retirèrent sans un au revoir, sans un salut, militaire ou pas. Je suis resté là, planté comme un arbre mort, incapable de bouger.
Une idée saugrenue traversa l’espace sous mon crâne. Une comète, oui. Sa queue frappa mon front et je dus me masser vigoureusement, après m’être frappé, la main à plat, comme pour chasser une mouche.
Et si… Et si c’était la diva…
Je suis rentré à pas de loup, les mains dans les poches, non sans avoir shooté dans un caillou, tel un gamin boudeur.
Enervé, j’ai appelé mon ami agent immobilier, évitant les salamalecs.
« Sais-tu quand la lune sera pleine ? »
« Tu as vu l’ombre ? »
« Non. Pas vraiment. »
« Mais encore. »
« Je dormais et rêvais, peut-être. Je préfère ne pas y penser, ça me file la trouille. Cela dit, j’ai entendu des bruits bizarres. »
« Il y a toujours des bruits bizarres dans les vieux mas. Les murs enregistrent des sons, bêlements, aboiements du patou, disputes entre humains, le berger et sa femme, et les gardent en mémoire. »
« Tu divagues. »
Un silence…
« Bon, tu me réponds ? Elle sera pleine quand ? »
« J’ai tendance à oublier que tu ne lis jamais les journaux et te refuses à utiliser Internet, monsieur le sauvage. »
« Bouge-toi ! »
« Attends… je regarde… »
Un second silence. Je décidai, bougonnant dans ma barbe, de raccrocher au troisième, méprisant le proverbe.
« Pas la prochaine nuit… celle d’après. »
« Merci. »
Je me promis de le rappeler ultérieurement pour lui raconter la visite du trinôme casqué. Ce qui avait motivé mon agacement.
« Que lui aurais-tu répondu s’il t’avait demandé ce que tu comptais faire, cette nuit-là ? »
Je m’étais posté devant la glace de l’armoire, jambes écartées évoquant un cow-boy face au duelliste.
« Quand tu veux, tu réponds… »
Un bruit, derrière moi. Mon premier réflexe fut de me mettre à quatre pattes pour regarder sous le lit. La glace, nonobstant son mutisme, ne m’avait communiqué aucune image.
Rien.
La réalité lui a donné raison. Je me suis relevé péniblement et j’ai ouvert le tiroir de la table de chevet. C’est là que j’avais rangé les feuillets de la partition de Norma de Bellini, lors de ma balade « automnale » devant la porte du grenier.
Il y avait, écrit au moyen d’un rouge à lèvres, sur la photo de la diva : « Rendez-vous après-demain, quand minuit sonnera à la grande horloge à balancier. »
« Mais elle est en panne ! »
Je me suis évanoui. Le lit me reçut en craquant comme un rhumatisant. Mais je n’étais déjà plus de ce monde pour l’entendre. Le sommeil, brutal, m’avait capturé, histoire de remettre mes idées en place. Et dans ce lot d’idées enfin recadrées, il y avait le bruit de la literie et…
De retour, j’ai bâillé, libérant une haleine de fêtard.
… le bruit de la literie… et une voix de femme me conseillant de dormir profondément.
– EPILOGUE –
Afin d’être fidèle au rendez-vous, j’avais prévu de boire moult tasses de café, dans l’après-midi, pour ne point piquer du nez, le soir. Au cours de la journée, j’avais remarqué que le Garlaban était couronné de fumée. Il faisait une chaleur de dingue. Un cumulonimbus, chassé par le vent, s’était accroché à la calotte calcaire. J’ai rangé quelques affaires, m’attardant sur tout ce qui m’empêchait de régner enfin sur mon nouveau domaine. Le précédent résident avait abandonné des livres un peu partout. J’ai imaginé qu’il avait balisé un parcours menant à un trésor. Un hélicoptère, surgi de nulle part, a survolé la garrigue. J’ai reniflé, nez en l’air, les éventuels relents d’un incendie de pinède. Apparemment, un vent contraire opposait son veto. S’il y avait un feu, de l’autre côté du Garlaban, ce sont les pompiers qui m’alerteraient. Je devrais alors déguerpir sans crier gare. Et moi, roi de la procrastination, qui n’avais pas débroussaillé… Il allait m’en cuire.
A deux heures du rendez-vous, du haut de mon grand âge, j’ai plongé dans ce que je redoutais tant. J’avais tellement envie d‘entendre sonner les douze coups de minuit.
Ce sont les canadairs qui m’ont réveillé. Ils survolaient le vieux mas en faisant un boucan de tous les diables. Je me suis précipité à la fenêtre. Trois oiseaux jaunes et rouges gavés de flotte. Les couleurs du monstre qu’ils combattaient. Le vent avait tourné ; j’ai respiré l’air saturé ; je me suis mis à tousser. Les pompiers m’avaient visiblement oublié. Il est plus simple d’embêter un honnête citoyen pour quelques coups de serpette. Le ciel, en direction du nord-est, avait enfilé un costume de lave à l’heure où les volcans dormaient.
Sorti de la chambre, je me suis adressé à la grande horloge à balancier.
« Nous allons disparaître avant minuit et je ne connaitrais jamais ta voix. Ni celle de la diva. A propos, elle s’appelle comment ? Je suis sûr que tu le sais et que tu attends minuit pour me le dire. »
J’ai éclaté d’un rire de fada.
Une voix d’ange m’a fait taire. La diva était en avance. Elle chantait bouche fermée et des frissons escaladèrent ma colonne vertébrale.
Un murmure aux accents nostalgiques.
« C’est toi ? Toi, la diva privée de sa joie de vivre ? Dis-moi ton nom ! » lançai-je, appuyé à la rambarde.
Dimmi il tuo nome !
Mes origines avaient refait surface.
C’est alors que la mitraille fusilla l’espace. Fallait-il craindre une balle perdue ? Quelqu’un jouait du piano sur le toit. Il s’était mis à pleuvoir. Dru.
J’ai attendu les fausses notes. Elles ne sont jamais venues.
La réalité m’avait récupéré avant.
*
« C’est quoi, ce bordel ? »
Raoul venait de se réveiller. Je faisais la vaisselle. La sieste avait été longue, très longue, sous la tonnelle. Pour lui, interminable. Il savait, pourtant, que dormir plus d’une heure après un bon repas, n’était pas bon pour la santé. Nous avions le même médecin traitant. Et l’alcool – une bouteille de Gigondas – aggravait la lenteur de la digestion. Ma ratatouille avait été méchamment arrosée.
« La voisine, mon ami. Une cantatrice en devenir. »
« J’espère qu’elle ne fait pas ses vocalises, la nuit. »
« Ça lui arrive. Les poissons sortent la tête de l’eau pour l’écouter. »
« Je vais l’embaucher, alors… Comme ça, je n’aurais qu’à me servir. »
« Elle a besoin d’un vrai public, connaisseur et nombreux. Pas d’un quidam obsédé par la poiscaille. »
Il haussa les épaules.
« Mais… elle est là depuis quand ? Je rentre de vacances et le monde a déjà changé. »
« Une semaine. Tu veux que je te la présente ? Elle est très mignonne. Son ORL lui a conseillé de respirer l’air du large. Il paraît que c’est bon pour les poumons. »
Je me suis demandé, en préparant le café, si je devais lui raconter mon cauchemar.
Moi qui croyais que l’on ne rêvait pas pendant la sieste…
Raoul revint à la charge.
« Et elle s’appelle comment ? »