L'orgue de Satan

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Vous connaissez ?

C’est un instrument de musique, oui, évidemment. Mais celui qui nous occupe a été maudit, un dimanche matin, pendant la messe. Des paroissiennes avaient repéré cet homme étrangement vêtu, et d’une beauté rare. Il ne pouvait être humain, ni même mortel. L’organiste avait eu un malaise juste avant l’arrivée des fidèles, et l’inconnu s’était proposé pour le remplacer. Le curé avait accepté le deal. Pendant que ses ouailles s’occupaient du nouveau venu, elles oublieraient la présence du camion de pompiers garé devant la sacristie. 

Il jouait divinement. Mais refusait de se signer. Mathilde l’avait repéré. Et elle avait probablement remarqué qu’il avait oublié des notes lors de l’exécution du Jésus demeure ma joie de Bach.

Elle l’avait suivi, après l’office.

Il avait emprunté un coupe-gorge, une ruelle qui, si vous écartiez les bras, vous permettait de toucher les deux façades. On eût dit deux navires sur le point de se canonner à bout portant.

Je passais, par hasard, devant l’église, en me pinçant métaphoriquement le nez, et j’avais observé son manège. Elle pistait un homme grand, bien sapé, et dont le regard semblait le refuge d’un bûcher. Il m’avait souri tandis que je le croisais, sur le trottoir. J’avais eu le temps de capter son « regard-oxymore ».

Glaçant.

Je m’étais retourné. Mathilde venait vers moi d’un pas nerveux de prédatrice. Elle me dépassa en feignant de m’ignorer, et pénétra dans l’étroite ruelle. Sa proie avait disparu. Il s’y était forcément introduit, histoire de fuir l’ennemie. Je n’avais guère tardé à imaginer qu’il était, tout comme moi, hostile à l’armée de Jésus.

Je me suis dit qu’elle pouvait avoir besoin de mes services. J’ai écarté les bras avant de…

Pas le moment de faire mumuse.

Elle était là, immobile, une vingtaine de mètres au-delà de l’entrée. Elle me tournait le dos, visiblement décontenancée. La ruelle était pavée à mi-longueur et elle semblait hésiter à franchir le pas. Elle n’était pourtant pas chaussée de talons aiguilles. Elle n’aurait pas osé entrer dans une église ainsi affublée, si ?

« Alors, la grenouille, tu vas la passer, la frontière, ou pas ? Tu as peur de quoi ? Des douaniers ? Qu’un païen t’arrose d’huile bouillante ? C’est peut-être trop tard pour faire demi-tour ! »

A ce moment-là, des volets ont claqué. La tête de l’homme au « regard-oxymore » apparut, au troisième étage de l’immeuble de droite.

Mathilde sentit venir le piège. Elle sauta sur le territoire pavé et se tordit une cheville. Je me suis précipité pour l’aider.

Un rire diabolique résonna dans le canyon urbain. L’absence d’écho m’assourdit.

Du monde aux fenêtres, soudain, et des invectives.

« C’est vous qui foutez le bordel ? Allez faire vos cochonneries ailleurs ! »

Une femme m’a balancé des épluchures que j’ai évitées de justesse.

Mathilde m’a fait signe de la rejoindre. Un comble. Je lui ai néanmoins obéi et j’ai glissé sur une peau de banane.

 

Mathilde, je l’avais connue dans une autre vie. Elle avait deviné que je n’étais point de son bord, sur le plan strictement religieux, mais, amoureuse, s’était vautrée dans le déni. Je faisais des efforts pour masquer ma différence, car elle me plaisait bien. Au début, assez sottement, j’avais eu du mal à croire qu’une femme aussi charmante puisse vouer sa jeunesse, peut-être même plus, à prier un dieu qui ne s’était jamais montré. Et puis, un jour, elle m’avait demandé si je voulais l’accompagner à la messe. J’ai cru défaillir. Cherchait-elle à me piéger ? Le déni s’était fissuré. Elle voulait m’entendre sur le sujet. J’ai accepté. Hélas, une fois sur le parvis de l’église, j’ai paniqué. Une envie de vomir m’a tordu l’estomac. Je suis parti en courant. J’étais arrivé chez moi, suant et hoquetant.

La phobie des religions avait la puissance d’une claustrophobie après qu’un quidam a été poussé dans une cabine d’ascenseur au moment où la porte se refermait.

La pire des mauvaises blagues.

 

Je me rappelle la nuit où, malgré sa chaude présence, j’avais fait un cauchemar qui m’avait fait hurler dans la moiteur de sa chambre.

Je me baladais. J’avais poussé la curiosité jusqu’à pénétrer dans une grotte qui ne figurait sur aucun fascicule louant les plus belles randonnées. Des chauves-souris s’étaient envolées, fuyant les lieux au moment où je m’y aventurais. Pour progresser, il fallait slalomer entre les stalagmites et, le plafond étant bas, des stalactites menaçaient de scalper les intrus de grande taille, ce qui était mon cas. Une fois à l’intérieur, des bruits de pas, dans mon dos. J’étais suivi.

« Vous ne devriez pas continuer… Ici, Satan a appris à jouer de l’orgue. »

Je fis volte-face. Un homme, jambes écartées, poings sur les hanches, arborant un regard glacial.

« Vous êtes le gardien ? »

« C’est juste un conseil. Ne le prenez pas mal ! »

« Vous n’entrez pas ? »

« Je ne suis pas maso. L’écho a gardé en mémoire une fausse note… Il la reproduit souvent. C’est selon son humeur. Et si votre présence le dérange, les stalactites vont se décrocher et vous empaler. Il s’en fout, il sait qu’elles repoussent comme la queue des lézards. Vous devriez renoncer à… »

Le sol tremblait encore lorsque le songe a voulu s’imposer à la réalité. Le lit a tangué pendant deux longues minutes. J’en avais compté les secondes en imitant mentalement la trotteuse d’une montre.

« Tu as fait un cauchemar ? Ce n’est pas très flatteur pour moi, ça. »

Nous nous étions rendormis dans un silence gêné.

 

*

 

Au troisième étage de l’immeuble de droite…

 

Il était hors de question de recoller les morceaux du vase qu’elle m’avait cassé sur la tête. Je pouvais toujours replanter les fleurs en tirant au clair ce mystère. Mais une fleur sans racines, c’est une maison sans fondations. Pourquoi Mathilde avait-elle porté son dévolu sur cet homme ? Que s’était-il passé dans l’église pour qu’elle lui file le train jusque dans un coupe-gorge où elle risquait de croiser des ombres cornues ?

Je me suis rendu devant la grande porte de l’immeuble de droite, et j’ai regardé les noms. Une intuition. Il m’arrivait d’en avoir, mais c’était tellement lunaire que chacun me toisait, partagé entre l’incompréhension et le mépris. C’était pourtant des idées destinées à leur permettre de sortir indemne d’un problème sans solution. Je me faisais l’effet d’être un prof de maths dont les équations sont remises en question par un autiste de la classe.

« Je suis incapable de vous expliquer comment je sais qui est l’assassin alors que le film vient à peine de commencer… ou le livre. Les dons ne s’expliquent pas. Est-ce que Mozart est analysable ? »

J’ai sonné à la loge de monsieur Garcia, concierge. Il m’a ouvert manuellement, souriant.

« Que puis-je pour vous ? »

J’ai été fidèle à la réalité.

« Je passais dans la ruelle, un raccourci, parce que j’étais pressé, et j’ai reçu des épluchures sur la tête. Quelqu’un m’a insulté, au troisième étage. »

« Et vous voulez savoir qui vous a outragé. Vous comptez vous venger, c’est ça ? Vous pouvez comprendre que je n’ai pas le droit de vous renseigner… »

« Vous n’y êtes pas. La personne en question paraissait peu encline à la vulgarité. »

« Et vous croyez que, dans cet immeuble, tout le monde peut se mettre hors-la-loi en toute impunité ? Il n’y a aucun immigré entre ces murs. »

J’ai failli lui rétorquer : « Il y a vous… »

J’ai abdiqué.

Je suis parti sans un au revoir. Si j’avais pu escalader la façade, tel Spider-Man…

J’ai bien fait de ne pas insister. L’homme en question m’attendait dehors.

« C’est moi que vous cherchez ? »

« Ça se peut, oui. C’est vous que Mathilde a poursuivi. Je vous reconnais. Vous avez des yeux… »

« Des yeux à glacer le sang ? On me l’a souvent dit. Je n’y peux rien. Je ne vais pas les arracher avec une cuillère, si ? Quelle couleur vous ferait plaisir ? »

Et il avait gloussé.

« Un aveugle vous reconnaîtrait… à votre rire. Mais vous êtes qui ? »

« Si je vous le dis, vous n’allez pas me croire et me traiter de mytho. Et je n’aime pas qu’on doute de ma parole. Il ne faut pas que je me fâche. Il pourrait vous en cuire… à vous comme aux autres. On m’accuse de mentir, mais c’est juste parce que je dis toujours la vérité. Et vous n’êtes pas prêts à l’accepter. »

« Vous vous la pétez tout de même un peu, beaucoup, passionnément… »

« A la folie ! »

Et il a disparu. Quelqu’un m’a apostrophé. La voix provenait des hauteurs de l’immeuble. Nul besoin de vérifier, c’était à la fenêtre du troisième étage.

« A propos, si vous revoyez Mathilde, dites-lui qu’elle est charmante, mais que c’est dommage de n’aimer qu’une statue. Et puis, entre nous, les clous commencent à rouiller… Elle pourrait se blesser en le tripotant. »

Le rire. Puis des volets qui se referment.

Un petit chien lève la patte contre le mur d’en face.

« Fais gaffe, Médor, ils vont se canonner ! »

Il me montre ses minuscules crocs et s’en va. Il a hésité avant de sauter sur la zone pavée. Le coupe-gorge s’est refermé sur son corps couvert de pelades. Il n’a même pas couiné.

 

Sur le chemin du retour, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de téléphoner à Mathilde, histoire de la briefer sur les derniers événements. Elle avait affaire à un fou, et il valait mieux l’alerter. Elle ne penserait pas que j’étais en train de la relancer. J’avais gardé en mémoire son 06, et elle n’était pas femme à en changer, à redouter d’être harcelée.

« Allô, chérie ! Jésus t’a appelé depuis qu’on n’est plus ensemble ? »

« Qu’est-ce que ça peut te foutre ? »

« Je m’inquiète pour LUI. Son ennemi l’a retrouvé, et c’est dans ton cœur qu’il l’a localisé. »

Je me suis ébroué et j’ai décidé de la laisser tranquille. D’attendre que la situation évolue.

Je suis arrivé devant chez moi en sifflotant. Rien de tel, pour se changer les idées, qu’un peu de Mozart.

Le petit chien était assis sur son derrière devant la porte. Sa queue mimait un métronome. Comment savait-il que j’habitais là ? Et comment avait-il survécu au presse-purée de ces deux immeubles se faisant l’accolade après avoir renoncé à se faire la guerre ?

Je me suis approché de lui. A petits pas pour ne point le brusquer. Il est venu à ma rencontre en trottinant. Il s’est dressé sur ses pattes arrière, comme au cirque. Je l’ai aidé à redescendre sur le plancher des vaches. Sa queue comme un gouvernail, maintenant. Je me suis accroupi. Je n’ai pas osé le caresser à cause des pelades. Je l’ai repoussé du bout des doigts. Il n’a pas insisté. J’ai ouvert la porte, et j’avoue que… s’il était revenu à la charge…

Mais pourquoi cette soudaine affection pour un toutou ? Je m’étais toujours refusé à avoir un animal à la maison parce qu’ils ne vivent pas longtemps. La mort d’un chat ou d’un chien me peine profondément, et j’en ai honte.

J’ai posé les clefs sur la table basse, dans le couloir, et je suis passé dans le salon. J’ai sursauté. Le toutou était là, assis sur le tapis, devant le canapé.

« Comment tu as fait, petit coquin ? »

Il a jappé.

« Désolé, mais je ne parle pas le chiot. »

Il a bissé.

Joignant le geste à la parole, j’ai réclamé le silence. Je l’ai caressé, cette fois sans me méfier des pelades. Et pour cause, elles avaient disparu.

« Toi, je crois que tu veux rester ici… »

Il a trissé.

 

Le lendemain, je l’ai amené chez un véto.

« Il a trois mois. On va lui faire ses premiers vaccins. Lui administrer un comprimé vermifuge, et un autre, antiparasitaire, pour le protéger des puces et des tiques. Il faudra renouveler régulièrement le traitement. Vous prendrez le relais. La castration ? Quand il aura un an. Il va falloir le gâter. Mais il ne sentira rien. Il s’appelle comment ? »

J’ai improvisé.

« Jappy. »

 

*

 

La première nuit sous mon toit, il a dormi comme un bébé. Le matin, très tôt, il a commencé à grogner. Il ne m’a pas réveillé, non. Déjà, la veille au soir, j’avais été intrigué par l’attitude des chats du quartier. Jappy n’avait point réagi, au contraire, il semblait insensible à leurs jérémiades. Je m’étais dit que s’il était sourd, le véto m’aurait alerté.

J’ai ouvert les volets donnant sur la rue, et le spectacle m’a éberlué. Il y avait plusieurs chiens, au garde-à-vous, devant la porte d’entrée. Ils ont levé les yeux vers moi dans un ensemble presque parfait. Comme rassurés par ma présence, ils ont mis les voiles. Des automobilistes, n’en croyant pas leurs yeux, n’ont pas redémarré au feu vert. Il y eut des coups de klaxons. Les chiens restèrent de marbre et s’éloignèrent, la queue en l’air, avant de se disperser.

« Tu es déjà une star, à ce que je vois. Mais qu’as-tu fait pour les attirer ici ? Il y en a très peu dans le quartier. Ici, on préfère les chats depuis qu’un enfant a été mordu. »

Il sembla tout fier que je lui parle. Il penchait la tête d’un coté, puis de l’autre, cherchant à comprendre mon sabir. Le mouvement de balancier de sa queue me donna le mal de mer.

« J’aurais dû te baptiser Johnny. »

Il gronda. Sa colère l’enlaidissait. L’un de mes mots lui avait-il hérissé le poil ?

L’image me ramena à une évidence. Comment avait-il fait pour guérir de ses pelades ? J’avais omis d’en toucher deux mots au véto. Cette réflexion ne s’imposait pas, mais bon, avec moi, le cheveu sur la soupe repoussait sans engrais.

Jappy ne décolérait pas.

Je fus sauvé par le gong. La sonnerie du téléphone. Il ne cilla même pas.

Mathilde.

Je tombais des nues. Qu’avait-elle à me dire ? Forcément quelque chose de désagréable.

Sans même me dire bonjour, elle a foncé, tête baissée.

« J’ai appris, par monsieur Garcia, que tu rôdais dans la ruelle. Il s’est imaginé que tu lui cherchais des noises parce qu’il n’est pas français de souche. »

« Pardon ? »

« Je sais, il est un peu parano. »

« La question n’est pas là. Ou plutôt la réponse. »

« Elle est où, alors ? »

« Tu le connais ? »

« C’est un ami d’enfance. Moi, je sais, qu’il est né en France. »

« C’est n’importe quoi. J’ai eu affaire au type que tu pourchassais, l’autre jour. Il habite l’immeuble où ton copain a déniché un poste de concierge. C’est toi qui l’as aidé à se sentir comme chez lui ? »

« Ce n’est plus ton problème. »

« Ça, c’est sûr, mais je n’ai fait que me défendre contre les provocations de cet organiste du dimanche. »

Elle a ricané.

« Là, c’est toi qui es parano. »

« De toute façon, avec toi, je n’aurai jamais raison. »

Je lui ai raccroché au nez.

Jappy me regardait, l’air triste.

« Pas grave, le chien. Je retombe toujours sur mes pattes. Comme les chats. »

Il a montré les crocs. J’ai cru, un moment, qu’ils avaient grandi.

J’ai feint d’avoir peur et il s’est mis à japper en se mettant en orbite autour de mes pieds. Afin d’éviter d’avoir, une nouvelle fois, le mal de mer, je l’ai délibérément ignoré, au risque de le vexer. Il s’est immobilisé, le museau tourné vers le mur donnant sur la rue. J’ai agité ma main devant ses yeux, sans la moindre réaction. Il s’était transformé en chiot empaillé. Je me suis mis à quatre pattes et j’ai collé mon oreille sur sa poitrine après l’avoir renversé sans brusquerie. J’ai entendu battre son cœur. Je l’ai reposé au même endroit.

Une idée m’a traversé l’esprit.

Je l’ai déplacé de façon à ce que sa tête soit dirigée vers le jardin. J’ai fermé les yeux et les ai rouverts immédiatement. Il était retourné à sa place initiale, à l’opposé.

Il m’a fait penser à un roman que j’avais lu, ado, où il était question d’un mec qui organisait des safaris à travers l’espace, et rentrait avec de nouvelles espèces qu’il destinait à des zoos. Des petites bestioles bleues, capturées sur une planète tropicale et évoquant des pingouins, s’étaient regroupés, leurs regards fixés sur leur planète d’origine. Le pilote de l’astronef avait beau changer de direction, ils parvenaient à localiser leur monde. Ce dernier émettait un signal qu’ils étaient les seuls à capter. Ils détournaient la fusée et, à la suite de moult pérégrinations, rentraient au pays sans la moindre animosité.

J’ai attrapé délicatement Jappy et je suis sorti dans la rue. Je suis monté à bord de ma voiture après l’avoir installé à côté de moi. J’ai roulé au hasard, et je le trouvais chaque fois la tête tournée dans la direction qui l’aimantait. Jusqu’à le voir respirant, la truffe « collée » au dossier.

Et j’ai tenté autre chose. Je me suis orienté en fonction de ses changements de position. Et je me suis retrouvé en pleine nature.

 

Nous sommes descendus de voiture sur un chemin de pierre assez large pour me permettre de conduire sans la crainte de rayer la carrosserie. Les arbres, par ici, ressemblaient à des sorcières fossilisées. L’un d’eux me parut même faisant la quête. A l’extrémité de la branche qui lui servait de bras, il y avait un nid déserté.

Nous avons continué notre périple vers l’inconnu à pied. Je portais Jappy, devenu mon GPS. J’allais enfin savoir sur quelle « planète » il allait atterrir. Il était clair que, sans moi, il se serait débrouillé par ses propres moyens pour rejoindre celui qui lui donnait des ordres par la pensée.

« Par la pensée ? Tu crois ça ? »

Je me suis figé, ce qui libéra Jappy. Il se reçut comme il put dans l’herbe jaunie. Une dizaine de bonds lui permirent d’atteindre un arbre aux branches en éventail derrière lequel il disparut. Arbre qui semblait masquer un grand trou dans la montagne. Une grotte ? Entre les feuilles, il y avait des taches de nuit.

« Qui êtes-vous ? Et où êtes-vous ? »

« Deux questions pour le prix d’une ? Tu n’obtiendras qu’une seule réponse. Choisis ! »

« Qui êtes-vous ? »

« Tu ne reconnais pas ma voix ? »

« Si. Alors où êtes-vous ? »

« Trop tard ! Suis-moi ! »

« Comment ça, suis-moi ? »

« Tu serais venu si je m’étais contenté de t’appeler ? »

« Probablement pas. »

« Tu vois… J’en étais sûr. »

Et le rire. Le fameux rire dont on ne pouvait oublier le côté satanique.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

L’arbre s’est ouvert par le milieu, en deux parties symétriques, et j’ai pu entrer dans la grotte.

« Jappy ! Jappy ! »

« N’appelle plus ! Jappy n’existe pas ! »

« Quoi ? »

Des chauves-souris furent vomies par la bouche de la montagne. J’avais déjà vécu cette scène… en rêve. J’ai eu peur que l’une d’elles ne me heurte. Elles étaient si petites… probablement des pipistrelles. Si petites, et plus fragiles que des moineaux.

« Mais… »

Les stalactites… et les stalagmites…

Je revivais mon cauchemar.

« Entre dans mon temple ! N’aie crainte ! Si je te voulais du mal, il y a longtemps que tu ne serais plus de ce monde… Que je t’aurais accueilli dans le mien… »

« Et c’est où, votre monde ? »

« Ecoute plutôt ! Ils ne sont pas nombreux, les mortels qui peuvent entendre ça ! »

De l’orgue.

« En dehors des églises, je ne joue jamais du Bach, alors j’improvise. Je n’aime pas ce qui est écrit. Je compose comme la feuille vole au vent. Mes notes prennent leur essor, telles ces chauves souris, et reviennent hanter les lieux les plus obscurs de mon être. »

« Et je parie que si vous faites une fausse note, votre univers s’effondre. »

« Oui, mais je n’en fais jamais. »

« Vous avez de la chance. »

« Je commande à la chance. »

« Et mon chien ? »

« Il a l’oreille absolue. »

Le rire.

« Vous l’avez kidnappé pour me faire chanter, n’est-ce pas ? Vous voulez quoi ? Que je renonce à ma croyance en Dieu ? Mais je suis athée, vous devriez le savoir. »

« Ton chien n’existe pas, je te l’ai dit… »

« Où est-il ? »

« Là, devant toi ! »

Le silence. Au fond de la grotte, une lueur diffuse qui s’amplifie jusqu’à me caresser. Et ce que je vois me donne la nausée, et envie de cracher indéfiniment sur ce soleil imposé aux ténèbres. Car les deux ne peuvent cohabiter.

Dans cette clarté, l’homme m’apparut, nu, couvert de pelades. Sa minceur était aussi inhumaine que son « regard-oxymore ».

« Tu t’es transformé en chiot dans le but de m’attendrir ? »

« Je déteste prendre de force. »

« Tu… Tu mériterais que Dieu ne soit pas un fantasme ! »

C’est le moment que choisit Mathilde pour entrer dans la grotte, munie d’un crucifix qu’elle tendit à bout de bras dans la direction de l’homme nu. J’ai tout de suite reconnu sa voix quand elle lui avait ordonné de reculer.

« Vade retro, Satanas ! »

Les stalactites ont commencé à se décoller du plafond… L’une d’elles me frôla. Mathilde m’a pris par la main et m’a entraîné dehors.

« Je crois que j’ai bien fait de venir. »

« Je le crois aussi. Tu m’as suivi ? »

« Non, c’est lui que je suis… Il a métamorphosé mon amant, Garcia, le concierge, en un être imbuvable. Je me venge. »

« Tu l’as désenvoûté ? »

« Plutôt envoûté. Nous allons bientôt nous marier. »

 

Nous sommes arrivés à ma voiture, plus proche que la sienne, et nous nous sommes dit au revoir. Si, un jour, on m’avait dit que nous nous quitterions bons amis…

Les éboulis avaient transformé la grotte en œil purulent. La montagne était-elle un cyclope enterré debout ?

Cette image me fit frémir. Je crois bien avoir entendu des aboiements, dans la poussière qui retombait. Ceux d’un chien adulte.

 

Quand je me suis garé, devant chez moi, j’ai tout de suite aperçu ce grand chien au regard de braise. Il m’attendait sur le trottoir, la queue guillerette.

Comment savait-il que c’était ma place réservée ? Que personne, dans le quartier, n’osait s’y mettre ?

Il m’a suivi à l’intérieur de la maison. Je n’ai rien fait pour le repousser.

« J’espère qu’on t’a fait tous tes vaccins… »


Publié le 05/02/2026 / 4 lectures
Commentaires
Publié le 05/02/2026
Un texte qui impressionne par son imagination foisonnante et sa capacité à mêler fantastique, ironie et réflexion sur la foi. Son univers est riche, porté par une voix narrative singulière et des images marquantes. Certaines longueurs pourraient être allégées pour gagner en fluidité sans perdre en densité. L’ensemble reste cependant audacieux et très personnel, laissant une forte empreinte au lecteur. Merci
Publié le 05/02/2026
Mon auteur préféré s'appelle (Serge) Brussolo :)
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