HISTOIRE SANS BASE : LA BOÎTE
La brise glacée me frappe le visage, j'ai l'impression d'être cerné par un désert mouvant, hors du temps. Le ciel et l'océan ne font plus qu'un pour former une bulle grisâtre impénétrable autour de moi.
Je le vois arriver, petite ombre au loin, puis silhouette difforme chancelante. Pourquoi m'a-t-il fait venir ici ? Comme surgit de nulle part, il apparaît devant moi. Son visage, toujours autant dénué d'émotion, semble s'être durci.
Ce n'est que la deuxième fois que je le vois, et pourtant j'ai la sensation agréable d'être en présence d'une personne familière, presque réconfortante dans ce décor terne et hostile.
Son grand manteau noir claque comme une cape, troublant le vacarme étourdissant du vent. Ses yeux fatigués sont d'une profondeur sombre.
Le froid humide m'engourdit les mains ; mon corps est parcouru de frissons réguliers. Aucune parole, juste une boîte blanche déposée dans ma poche, puis il repart, s'effaçant lentement dans la brume agitée, comme un fantôme tout droit sorti d'une fiction à petit budget.
Je décide de ne pas ouvrir la boîte, tant que je ne serai pas chez moi.
Comme victime d'une hallucination, j'essaie de me resituer dans l'espace et le temps. Depuis quelques heures j'ai l'impression que mon esprit est vapeur, éparpillé, sans lien avec mon corps raidi.
Je marche le long de la falaise jusqu'à ma voiture : dans ces herbes hautes, elle a l'air d'une carcasse abandonnée, sans roue. Je repars vers le taudis qui me sert de maison.
J'ouvre la porte, le téléphone sonne. Une voix confidentielle m'ordonne de ne pas ouvrir la boîte avoir reçu les instructions, demain. " Ne jouez pas, nous voyons tout". Après avoir raccroché, une question monta à mes lèvres : qu'est-ce qui m'a pris de travailler pour des gens que je ne connais pas, et qui ne m'ont même pas expliqué ce que j'avais à faire ? La réponse était simple : je n'ai plus d'argent, et l'annonce était courte. " Cherche homme motivé, disponible, pour aide administrative". Pas de nom de société, pas d'indication sur la nature du travail à faire. J'ai appelé, on m'a donné un premier rendez-vous, ignorant mes tentatives de renseignement.
J'ai donc rencontré une première fois l'homme au long manteau noir. Il m'a donné une lettre à aller porter à une adresse, et une somme d'argent assez extraordinaire, au regard de la difficulté du travail à exécuter. Alors je n'ai pas posé de questions : " est-ce bien ?", "est-ce mal ?". "Aide administrative ?". Appelez ça comme vous voulez, du moment que vous payez ...
Une certaine confiance s'était instaurée, et de toute façon j'avais besoin de cet argent. Puis le deuxième rendez-vous en ce lieu si peu propice de la falaise nord. Je vivais dans une sorte d'irréalité. Le coup de téléphone m'avait littéralement giflé : "Nous voyons tout ..". M'espionnaient-ils ? Est-ce que je ne devrais mieux pas leur dire que j'arrête ? Ou bien partir sans rien dire ?
Qu'est-ce que c'est que cette boîte ? Et ces rendez-vous trop discrets pour être de type "professionnels" ... Alourdi par les questions je m'endors.
Réveil brutal. Obscurité glaciale et puanteur humide. J'ouvre les yeux, j'ai mal à la tête comme si j'avais pris une boîte de somnifères. Je me lève difficilement, et aperçoit avec horreur les ossements humains qui gisent par dizaines autour de moi. Je suis dans une sorte de puits sans eau aux murs de pierres visqueuses : il n'y a qu'une faible lueur tout en haut, une ouverture si lointaine que vue d'ici, elle ressemble à une lune grise emprisonnée de nuages. L'odeur qui règne dans ce gouffre macabre est insoutenable : les corps en putréfaction à côté de moi, je tremble car nu et effrayé. Où suis-je ? Et surtout comment suis-je venu dans ces oubliettes ou règne un silence glacial ?
J'appelle, crie, encore à demi assommé par je ne sais quel produit narcotique. J'ai la gorge déchirée. Tout à coup, un mouvement tout en haut. Je crie encore, mais la lueur devient de plus en plus mince, pour finalement disparaître dans un bruit de lourde pierre qu'on déplace.
Non ... ce n'est pas possible ! Dans ces ténèbres, au milieu de cadavres, j'ai soudain la certitude d'être victime d'un cauchemar. Je vais me réveiller.
Mais tout ceci est trop réel. Cette boîte blanche a dû attirer quelqu'un avant que je ne reçoive les instructions de mon "employeur". Que contenait-elle ? Je ne sais pas si j'aurai un jour l'occasion de revoir la lumière du jour pour le savoir ...
La seule chose que j'espère maintenant, c'est que je trouverai dans ces ossements d'hommes dont je crois connaître l'histoire, un os qui soit assez coupant pour me trancher la gorge.