Gamin, je voulais devenir agent immobilier, comme papa. Je le suivais, lors des visites, parce qu’il me le demandait. Ma présence intriguait ses clients, surtout les jeunes femmes seules. Il leur faisait croire qu’il avait récemment obtenu ma garde mais n’avait jamais le temps de chercher une nounou. Résultat : elles étaient prêtes à signer n’importe quoi. Je répétais tout à maman. Elle râlait un peu, mais n’ignorait point que suivre son père était préférable à jouer, dans la rue, avec des petits voyous.

  « Voyons, ma chérie, tu sais bien que c’est pour attendrir les clientes. Elles font moins de chichis quand un enfant les regarde. »

  Papa trouvait toujours l’argument de poids.

  J’étais particulièrement intéressé par les vieilles baraques qui sentaient la poussière. Il m’arrivait de les imaginer meublées comme des maisons de poupées. Je les dessinais, au gré de mes visions, puis les montrais à qui de droit. Papa jugeait mon coup de crayon sûr. Il collectionnait mes ébauches, les glissant dans une chemise qu’il gardait dans un tiroir de son bureau, à l’agence.

  Mon approche artistique, qui m’amenait parfois à faire bâtir des murs pour le plaisir d’y accrocher des toiles de maîtres, l’amusait. Les peintres me fascinaient, et j’espérais bien, avec l’âge, troquer mon coup de crayon contre un coup de pinceau. En attendant, j’émettais des doutes sur le métier d’architecte. La plupart avaient oublié qu’ils avaient été des enfants. Papa souriait en commentant mes délires.

  « Ce sont les locataires qui décident de la déco. Certains ont bon goût, d’autres moins. Ce n’est pas à nous d’en juger. »

  Et il m’avait raconté la fois où l’un de ses clients avait démoli le mur porteur pour agrandir son salon. Il refusait de côtoyer des maçons. Il prétendait qu’ils puaient la vinasse et le mégot. La maison s’est effondrée comme un château de cartes.

  J’avais pris un air outré avant d’éclater de rire.

  « Bien fait ! »

 

  Je ne suis pas devenu agent immobilier, non. A cause de la maison du contrebassiste. Je me suis dit qu’il devait y avoir un fantôme dans tous les placards, et je n’avais pas envie de leur imposer la présence de vivants.

 

*

 

  Des murs que l’on devinait brinquebalants, enracinés dans le ventre mou d’un monde en déréliction.

  La maison n’était plus qu’une épave échouée au milieu d’un champ d’orties. En la voyant se mesurer au vent, on avait la sensation qu’elle allait se disloquer, vaincue. Mais elle tenait bon, les bourrasques ne faisant que l’ébranler, boxeur secoué par moult crochets des deux mains. Il se murmurait, dans le village, qu’elle avait traversé l’intégralité du siècle dernier et gardé les stigmates des deux grandes guerres. Qu’elle avait été mitraillée, à plusieurs reprises, par des pilotes de la Luftwaffe. Ils s’exerçaient, la nuit, sur des cibles improvisées, après s’être gavés de myrtilles. Ils imitaient ceux de la Royal Air Force qui pouvaient descendre, au clair de lune, une hulotte perchée sur une branche d’arbre, à deux cents mètres.

  « Pas un seul impact de balle. Ce n’est pas normal. »

  « Elle a cicatrisé. »

  « Mais elle était habitée quand ces salopards lui ont tiré dessus ? »

  « Oui. Un vieux bonhomme qui dormait à la cave même en temps de paix. »

  Il y avait une large et longue lézarde sur sa façade, entre les deux fenêtres aux vitres brisées. Une balafre comme on en voit dans les films de guerre, sur le visage des soldats rentrant de mission. Nous avions tous peur de nous en approcher, sauf Raoul, le casse-cou de l’équipe. J’appartenais à une bande de gamins dont le courage s’évaluait en fonction de la taille de l’ennemi.

  Il était temps que quelqu’un se décide à la visiter. Un volontaire légèrement suicidaire. Elle faisait peur aux fantômes, d’après les dires des papets qui grimaçaient à son évocation. Les chiens errants la contournaient en se risquant sur le territoire des sangliers. Et s’exposaient aux pièges posés par les braconniers. Pour punir les écoliers qui ramenaient une mauvaise note à la maison, certains parents menaçaient de leur faire franchir la porte d’entrée, attachés à une corde.

  « Il paraît qu’il y a un lustre en forme de méduse fossilisée, là-dedans. C’est la gardienne des lieux. Quand un chat pénètre dans la place, elle se laisse tomber sur son dos et le digère en moins de deux minutes. Puis elle remonte s’accrocher au plafond, comme une chauve-souris. »

  « C’était qui le dernier type qui a habité cette épave ? Tu as encore ton grand-père, toi. Il a dû le connaître. »

  « Oui, ai-je répondu, tout fier d’être utile au groupe. Il m’a dit que c’était un musicien. Un géant qui tâtait de la contrebasse. Une espèce de grand violon, plus grand que celui qui en joue. »

  « Mais tu as dit que c’était un géant. »

  « Cette contrebasse dominait ses sœurs d’une bonne tête. Ses cordes vous sciaient les doigts si vous n’étiez pas armé pour en jouer. Personne d’autre ne pouvait l’approcher. Elle pesait des tonnes, sauf pour son maître. Pour lui, elle était légère comme une plume. Elle avait été façonnée pour permettre à ses grandes mains d’en soutirer des sons aigus dignes d’un alto. Les violoncellistes le jalousaient. Il connaissait un luthier qui faisait des trucs bizarres. Il était capable de transformer un banjo en balalaïka. Mon grand-père l’a aussi connu, lui. »

  « Ton grand-père jouait de la contrebasse ? »

  « Non. Il est violoniste. Autrefois, c’était un virtuose. Plus maintenant, à cause de ses rhumatismes déformants… On disait qu’il était la réincarnation de Paganini. »

  « Moi, je ne connais que Panini. »

  Je m’étais forcé à rire. Raoul était un peu couillon sur les bords, et il se penchait souvent.

 

*

 

  Mon grand-père était encore vivant, oui, mais dans un sale état. Sa mémoire avait déserté son cerveau tel le plus couard des soldats. Il lui arrivait de connaître des éclaircies. Il me les réservait. Je l’entendais qui m’appelait de sa chambre.

  « Franck, viens ! J’ai un moignon d’histoire à te raconter. Une histoire vraie. Les conteurs ne mentent jamais. »

  J’arrivais en courant mais j’étais obligé de prendre le train en marche.

  « Le vieux bonhomme qui dormait à la cave par temps de paix, c’était le père du contrebassiste. Il avait été réformé, incapable de fréquenter le front avec ses amis bidasses. Son fils avait eu la chance d’être un artiste recherché dans le monde entier. Il jouait sur des ruines, faisant fi des bombardements, et il y avait toujours quelqu’un pour l’écouter. Cette personne repartait, en sifflotant l’air qu’elle venait d’entendre, insensible aux tirs des snipers qui n’aimaient pas la musique. »

  Et le récit lui échappait, étranglé par les mains de sorcière de l’amnésie. Son regard se perdait dans le vague et je n’avais pas le courage de lui demander comment je m’appelais.

  Je me suis dit que le plus simple, c’était de m’introduire dans cette maison blessée. Mais sans alerter Raoul et les autres, qui auraient tôt fait d’y foutre le bordel.

 

  Mes parents voulaient que j’apprenne à jouer du violon.

  « Ton grand-père serait si fier… »

  Ma mère avait tendance à se bercer d’illusions. Papy funambulait sur une corde raide tendue au-dessus du vide ; il était capable de ne pas me reconnaître, le soir de mon premier concert. Il risquait de me hurler des conseils, oubliant qu’il était en public.

  Maman continuait sur sa lancée.

  « Il t’offrirait le sien. Il a sillonné le monde entier avec cet instrument. Il avait un bon luthier qui le lui rafistolait dès qu’une fausse note s’envolait. Il disait qu’il était l’oiseleur des musiciens. Il ramenait les canards dans leur cage. »

  « Mais, maman, les oiseaux sont faits pour voler, pour être libres… »

  « Oui, sauf que là, je te parle de notes de musique. Les poètes les imagine souvent perchées sur les fils électriques, telles des hirondelles. Ils n’oseraient pas trahir la nature. »

  J’aimais bien la voix de maman quand elle parlait posément, quand elle ne s’énervait pas. En revanche, elle changeait de registre lorsque je lui demandais la permission de sortir pour aller jouer avec Raoul et sa bande.

  « Quand tu seras violoniste, il ne faudra pas te mélanger avec ces petits voyous… »

  « Maman, voyons, je ne suis pas obligé de faire comme papy. »

  « Et tu veux faire quoi, plus tard ? »

  « Détective privé. »

  Là, son doux visage est devenu pivoine et sa voix de porcelaine s’est ébréchée.

  « Détective privé ? Payé pour suivre des gens dans la rue ? »

  « Non. Pour retrouver les instruments qui ont quitté leurs maîtres. »

  « Quoi ? »

  « Je plaisante, maman. Je plaisante. »

  J’avais ma petite idée. J’ignore encore pourquoi je m’étais mis en tête que la contrebasse avait été cachée quelque part dans la maison blessée. Trophée dont il est impossible de se débarrasser. Le poids du souvenir.

  Pour une fois, je partirais à l’aventure en solitaire, sans être commandé par Raoul ni moqué par ses sbires.

  Je venais de décider d’être prétentieux. De donner raison à maman. Je n’étais pas fait pour fréquenter des voyous.

 

*

 

  Des murs que l’on devinait brinquebalants, enracinés dans le ventre mou d’un monde de déréliction.

 

  C’était la première fois que je me pointais, seul, devant la maison du contrebassiste. La balafre s’est immédiatement imposée à ma vue. Une cicatrice longue de plusieurs mètres qui transformait la façade en vilaine grimace. Je n’avais pas été tranquille, sur le chemin de randonnée, un raccourci. Les autres le boycottaient parce qu’il sentait le genêt à plein nez. Raoul et ses sbires se shootaient aux caisses qu’ils lâchaient dans la bonne humeur, du haut de leur enfance, inébranlable nuage qu’aucun vent ne parvenait à refouler.

  Une mer jaune s’était ouverte à mon approche. La terre promise avait été bâtie à moins d’un kilomètre du village où mes parents habitaient depuis que papa avait acheté une librairie à Mende. Papy dans les bagages, le déménagement avait pris du temps, mais bon, j’avais entendu dire que la campagne, c’était le paradis sur terre. Nous avions donc sué pour changer de roche. Au début, nous eûmes du mal à nous adapter, mais grâce à l’amabilité du maire de Montbrun, nous fûmes acceptés puis appréciés, surtout maman qui s’était fait de nouvelles copines grâce à sa voix de porcelaine.

  Sur le sentier, je me suis retourné toutes les minutes, comme si j’étais à l’écoute de mon pouls, me fiant à la mécanique de mon cœur, cette horloge toujours à l’heure. Raoul était capable de me suivre après m’avoir espionné, assis à la fourche d’un arbre. C’était pourtant lui qui, d’habitude, prenait des initiatives que d’aucuns, dans la bande, jugeaient téméraires. Les autres se battaient pour être celui qui resterait à l’arrière, dans le rôle de la sentinelle.

  Le chant des oiseaux m’avait accompagné et j’avais siffloté pour les imiter en songeant que si je savais jouer du violon…

  La maison blessée m’apparut comme se désarticulant avant de vomir ses entrailles. Et parmi le tas fumant, la contrebasse gisait, indigeste et qui avait motivé la gerbe. La vision s’estompa en même temps que le silence occupa le terrain. Je me retournai une dernière fois, le sentier en enfilade, une longue ligne droite aboutissant à un grand tournant avant l’arrivée sur Montbrun.

 

  Des lauzes sur le sol. Le toit tel un puzzle inachevé. J’ai eu la flemme de lever la tête.

  Il était aisé d’entrer dans la maison. Il suffisait de pousser la porte. Elle ne grinça même pas, et je n’eus point la sensation que le mur de façade allait se dérider et s’effondrer sur mes épaules. J’en fus surpris. Le panneau indiquant qu’elle était à vendre avait perdu quelques lettres et la totalité des chiffres. Il était impossible de joindre l’agence immobilière. En pénétrant dans la bâtisse qui sentait le renfermé, je me suis dit qu’il fallait être fou pour l’acheter, et encore plus pour la retaper de façon à ce qu’elle redevienne habitable. Les maçons, obligés de porter le casque, échangeraient des regards apeurés à chaque coup de marteau. Tableau surréaliste d’une poignée d’hommes jouant avec leur vie pour qu’une agence immobilière se fasse du fric sur le dos d’une épave renflouée.

  Les toiles d’araignées s’étaient cantonnées au plafond, toutes reliées au lustre en forme de méduse fossilisée. Un beau mais maléfique chapiteau. Je fis un petit détour pour me rendre dans la cuisine. Des casseroles alignées au mur se prenaient pour des poupées gigognes contrariées. La table était couverte de poussière et le four semblait la gueule édentée d’un vieux monstre mort. Il y avait un placard entrebâillé. Je ne l’ai pas ouvert, j’ai poursuivi ma visite. On ne cache pas une contrebasse dans une cuisine. Je me suis refusé à monter à l’étage, trop peur que l’escalier ne se démembre. Trop jeune pour me rompre les os. Je suis descendu à la cave, dont la porte s’ouvrait sur une poignée de marches tellement plus sûres. Je faillis néanmoins glisser. Je me retins comme je pus à la rambarde ; ma main ripa et je griffai le mur qui s’émietta. Je fus couvert d’une étrange farine, de la main jusqu’à l’épaule. Je m’ébrouai et j’éternuai après avoir respiré cette poudre blanche.

  Plus je descendais, plus une forte odeur de vase me prenait à la gorge. La chaudière, un immense cube rouillé, baignait dans une eau glauque et stagnante. Il y avait eu une crue, le mois dernier ; une rivière souterraine avait dû boire la tasse et pisser, incontinente. L’image m’amusa. Je remontai, utilisant mes quatre membres pour ne point rouler jusque dans le lac domestique. J’étais maintenant prisonnier du rez-de-chaussée. Le rencart m’avait posé un lapin.

  La solution de partir était la plus logique mais pas la plus courageuse, et j’avais quelque chose à me prouver. Que je pouvais être aussi casse-cou que Raoul.

  Moi qui croyais être venu pour une contrebasse…

 

*

 

  Le soleil m’a accueilli dans un grand sourire. La sensation d’avoir passé une heure, peut-être plus, entre les murs brinquebalants de cette maison blessée. Je n’ai pas été aveuglé, non, mais j’ai entendu une rafale de mitrailleuse. Un avion de la Luftwaffe attaquait en piqué. Un Stuka, sans doute. Mais alors, il allait lâcher une bombe et…

  J’ai fermé et rouvert les yeux, ce qui m’a ramené sur terre. Des applaudissements remplacèrent la rafale de mitrailleuse et des gamins surgirent d’un buisson, tels des glands. Raoul, le premier, vint me donner l’accolade.

  « Je suis fier de toi. Tu es des nôtres, je le savais. »

  Je fus soudain guidé par une féroce envie de mettre les bouts. Le chemin de randonnée par où j’étais venu me permit de regagner mes pénates en un éclair. Vingt minutes plus tard, essoufflé, je demandais à maman de me payer des leçons de violon.

  Papa nous rejoignit et nous annonça que celui de papy n’attendait qu’un signe de ma part pour reprendre du service.

  « Pas encore, papa. C’est trop tôt. Il faut d’abord que j’apprenne à manier l’archet. »

  Et je fus une nouvelle fois applaudi. Par maman.

  Cette nuit-là, j’ai rêvé que la contrebasse, dans la peau de Goliath, était terrassée par David et son archet.


Publié le 11/09/2026 / 1 lecture
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