Je m’entendais bien avec le voisin. Monsieur Gallon était veuf. Roussette, sa chatte rouquine aux yeux vairons, lui tenait compagnie, jour et nuit. Il lui parlait comme si elle comprenait, mais surtout comme si elle lui répondait. Elle se contentait de miauler. Lui prétendait qu’elle pratiquait la télépathie. Il finissait sa phrase sur un grand sourire. Il n’était pas fou, loin de là.
L’autre maison était inhabitée quand j’ai posé mes valises dans ce petit village de Lozère au nom si pittoresque.
Boissanfeuilles.
Un village de « sauvages apprivoisés », comme avait dit l’agent immobilier. Il ne m’avait pas paru méprisant, au contraire. J’avais pu constater que c’étaient de braves gens dont les parents avaient beaucoup souffert pendant la guerre.
Un village dont le passé pesait lourd dans la mémoire de chacun. Les enfants avaient droit aux récits de leurs grands-pères, chaque soir, avant le gros dodo. Ils ne comprenaient rien, heureusement, car s’ils captaient l’essentiel, ils seraient visités par de méchants cauchemars. Chaque papy se délestait d’aventures vécues par d’autres. Les parents faisaient la guerre à ces mythomanes, en vain, les enfants en redemandaient.
Je me rappelle ce jour où je me suis présenté à l’agence immobilière de Mende, dernière de la liste. J’avais besoin de finir ma vie dans le silence et la calmitude.
« La calmitude, j’aime ce mot. Il est de vous ? »
« Il me vient naturellement quand je récite ma leçon. »
« Vous avez contacté d’autres agences, c’est ça ? »
« Oui. Les autres m’ont toutes déçu. Si vous ne me trouvez pas ce que je recherche, je retourne chez moi, dans le sud, et… Dieu seul sait ce que je déciderai sur place. »
« Vous vivez à l’hôtel, actuellement ? »
« Non, non. J’ai un neveu, propriétaire de gîtes en Margeride. J’en squatte un jusqu’à nouvel ordre. Ils sont très chers et il ne me fait aucun cadeau. »
« Je vois. »
Il fit semblant de feuilleter des dossiers et revint à mes moutons. Un berger sans chien s’expose au loup.
« Ecoutez ! Comme vous m’êtes sympathique, je vais vous trouver ça. J’ai votre 06, je vous appelle dès que j’ai quelque chose. »
Je ne l’ai point cru. Il était surtout pressé d’en finir avec ma pomme.
Je me trompais.
Deux jours plus tard, j’étais casé.
« Si vous signez la promesse de vente, vous serez le cinquante-sixième citoyen de Boissanfeuilles, en Margeride. Etes-vous libre, demain, pour une visite ? Je vous avertis qu’il s’agit d’une vieille maison. Ni de pierre, ni chapeautée de lauzes. L’intérieur est en bois du sol au plafond. L’ancien résident a déménagé à cause de ses pulsions. Il était pyromane. Le bougre a lutté, lutté, jusqu’à ce que son psy lui impose de déménager. Les gendarmes l’avaient à l’œil depuis qu’il avait mis le feu à une meule de foin, sur la place du village. Maintenant, si vous le voulez bien, on évoquera le prix sur place. »
Le sol était boueux. Les empreintes laissées stigmatisaient celui qui claudiquait. Au volant de la voiture, l’agent immobilier s’était plaint d’avoir mal aux genoux, s’en prenant à l’humidité.
« J’ai fait du foot, autrefois, et j’en ai gardé des séquelles. »
« Des rhumatismes ? »
« Je sais que je suis encore un peu jeune pour ça, mais bon… Le sport ne réussit pas à tout le monde, niveau santé. »
La visite s’était bien passée. J’avais fait la connaissance de monsieur Gallon. Lorsque nous sommes arrivés à Boissanfeuilles, nous avons eu l’impression qu’il nous attendait.
« Vous perdez votre temps, cher monsieur. La visite est inutile. Vous allez signer. Je l’ai rêvé. »
L’agent immobilier l’a tutoyé.
« Tu as encore fait un rêve prémonitoire, Richard ? »
Un chat rouquin aux yeux vairons nous a rejoints sur le pas de la porte. J’ai ouvert et il nous a précédés non sans s’être frotté à nos jambes.
« C’est elle qui décide s’il y a signature ou pas. Comme j’ai besoin d’un voisin pour jouer aux cartes, elle va vous influencer positivement. »
« Elle est marrante, cette minette ! On dirait David Bowie. »
« Elle miaule moins bien. »
« C’est Roussette. » a dit monsieur Gallon.
« La bien-nommée. » ai-je ajouté.
« Oui. »
Elle nous a accompagnés à l’intérieur. Une forte odeur de sciure titilla mes narines.
« On s’y habitue vite. Ne vous inquiétez pas ! On a dû fermer les volets, pendant trois jours, à cause de la pluie. »
La table de la salle à manger était impressionnante. Elle pesait un âne mort.
Le buffet Henri II m’a amusé avec ses colonnes torsadées. Roussette s’est frottée à chacune d’elles, comme si c’était la première fois, en se dressant sur ses pattes postérieures.
« J’espère que les casseroles ne sont pas en bois. » ai-je plaisanté.
La cheminée était petite mais profonde. On eût dit l’entrée d’un passage souterrain.
Monsieur Gallon a rappelé sa chatte qui a immédiatement obéi.
« C’est la première fois qu’elle fait ça. »
« Quoi donc ? De suivre un client ? »
« Oui. »
« Elle m’apprécie déjà. »
« Je la comprends. Mais si elle vous appréciait, elle ne ferait pas l’état des lieux. Il y a autre chose. »
« Avoir un voisin pyromane l’a échaudée. »
« Vous avez probablement raison. »
Mon trait d’humour l’avait laissé de glace.
L’escalier était silencieux. J’avais remarqué que l’agent immobilier grimaçait chaque fois qu’il sollicitait sa jambe d’appui. J’ai feint de n’avoir rien remarqué. Il y avait une dizaine de marches – je ne les avais pas comptées. Nous sommes entrés dans la chambre principale. La tapisserie représentait des saumons bondissant hors de l’eau. L’armoire était majestueuse, malgré une glace ovale qui renvoyait une image un chouia déformée. Pas grave. Le miroir de la salle de bain, lui, était – hélas – fidèle. Ni baignoire ni bidet.
« Dans l’autre chambre, on va bientôt changer le lit. Elle est minuscule, seul un enfant peut s’y sentir à l’aise. »
« Je peux signer tout de suite ? »
« Déjà ? Il y a encore des pièces à voir. Le grenier, la cuisine, la cave. »
« Pas la peine. Je m’en remets au hasard. A propos, je ne vais pas m’en plaindre, mais il est bien silencieux, ce village. »
« Ils sont pourtant tous à la fenêtre. Les rideaux ondulent au rythme de leurs respirations. Ils sont très curieux. Si votre tête ne leur revient pas, vous risquez d’avoir des problèmes. Mais, comme je vous l’ai dit, à l’agence, vous êtes sympathique. Même la chatte est d’accord. Je suis ravi que cette maison vous plaise. »
« Ce n’est pas la maison… Monsieur Gallon a évoqué des parties de cartes… et j’adore ça… »
Nous avons descendu l’escalier sans piper mot.
« Bon ! Puisque vous avez pris votre décision, parlons argent, maintenant ! »
J’ai signé la promesse de vente avec mon stylo.
Le capuchon dépassait de la poche de ma chemise, et je le touchais régulièrement. Il ne me quittait jamais. Il me portait chance.
Un ami, récemment décédé, pour me taquiner, m’accusait d’être autiste.
J’avais beau lui dire que ce n’était pas rigolo, il recommençait.
Il me manque.
*
Le déménagement a duré une demi-journée.
Monsieur Gallon m’a aidé, suivi de Roussette dont le concours a été précieux lorsqu’il s’est agi d’aller faire un tour à la cave.
« Il y a des souris. Ça, l’agent immobilier n’a pas dû vous le dire. Vous avez la trouille d’être lâché par la chaudière alors que vous êtes à peine installé, et que l’hiver est encore loin ? »
« Non, non, je voulais juste voir à quoi elle ressemble. Celle du gîte de mon neveu est moderne. Ça va me changer. Là-bas, ça m’a coûté un bras. Le gamin n’a pas l’esprit de famille. Heureusement que l’agence a fait diligence. »
« C’est marrant, ça rime. »
J’ai éludé.
« Alors, comme ça, vous aimez manier les cartes ? Quel jeu, en particulier ? »
« La contrée. Mais ici, c’est le rami. Il y a pas mal de descendants des pieds-noirs. Ils ont appris ce jeu aux autochtones. »
« Je suis votre homme. Il nous faudra deux adversaires. »
« J’en trouverai, vous pouvez compter sur moi. Ils vont souffrir. »
« Nous serons impitoyables. »
Roussette s’est pointée, une souris dans la gueule. Elle l’a déposée à mes pieds. Monsieur Gallon l’a attrapée par la queue et elle s’est échappée.
« Encore une qui simule. »
Nous avons ri de bon cœur pendant que Roussette boudait.
Il m’a invité à boire un coup chez lui et la chatte a eu droit à des croquettes qu’il soutira à l’une de ses poches.
« Elle a de la chance, j’en ai toujours sur moi. »
Nous nous assîmes autour d’une table semblable à la mienne. Sa maison était différente dans la mesure où il y avait moins de bois et une cheminée aussi grande qu’un abribus.
« On peut y attendre le train. »
« Oui, je vois. Et l’autre maison, celle qui est inhabitée ? »
« La cheminée a été murée. Je suis sûr que c’est pour cacher un corps. Ça doit puer la poussière d’os, là-bas. »
« Comme vous y allez… C’est vrai ? »
« Non. »
Il avala son verre de blanc cul sec et se resservit après m’avoir encouragé à tremper mes lèvres dans le mien.
« Cette baraque n’a jamais été mise en vente. Nul ne sait ce qui cloche, à l’intérieur. Mais moi, j’ai ma petite idée. »
« Dites toujours. »
« Un collabo y a résidé. Celui qui a balancé les résistants dont les noms figurent sur le Monument aux Morts. Ils ont été fusillés sur la place du village par les boches. »
« Et c’est ce salaud qui aurait été emmuré ? »
« Pas seulement. Vous croyez aux fantômes. ? »
« Ceux que je fréquente en rêve, oui, forcément. Mais dès que je me réveille, je redeviens cartésien. »
« Je respecte votre opinion, la plus partagée, il faut bien l’avouer, mais moi, je l’ai vu. »
« Sans blague. »
« Roussette s’était échappée. Elle s’était faufilée chez le collabo. Jamais compris par où. Je suis entré pour la récupérer. J’ai été serrurier, dans une autre vie. Elle semblait m’attendre, assise sur son derrière devant la cheminée. Et il est apparu pour la chasser. J’avais imaginé que c’est l’odeur de la poudre d’os qui l’avait attirée, la coquine. Elle a le flair d’un chien. »
« Il a traversé le mur ? »
« S’il l’a fait, je n’ai rien vu. Un moment, il était là ; le suivant, il ne l’était plus. J’ai peut-être eu une vision. »
« C’était facile de vérifier. »
« Et comment ? »
« Il vous fallait une photo de ce traitre. Vous n’auriez eu qu’à comparer. »
« A vous entendre, vous ne paraissez pas cartésien. »
« Peut-être que je suis en train de rêver, donc de dormir. »
« Videz ce verre de blanc ! Si votre tête se met à tourner, c’est que vous êtes éveillé ! »
Cette nuit-là, j’ai été réveillé par des miaulements. J’avais mal au crâne. Mon foie, habitué au pastis, n’avait pas assimilé le vin blanc.
Monsieur Gallon s’était moqué.
« Le pastis ne se boit qu’avant les deux repas. Le blanc, lui, c’est à n’importe quel moment de la journée. »
Les miaulements provenaient d’en bas. J’ai descendu les marches comme si je les comptais. Chacun de mes pas résonnant dans ma tête.
« Roussette, c’est toi ? »
Le silence.
Je suis entré dans la cuisine. Je n’avais pas fait la vaisselle, j’ai haussé les épaules.
« Miaou ! Miaou ! »
La porte du frigo s’ouvrit en grinçant méchamment et la chatte en sortit.
« Tu m’imites mal, gros débile ! »
J’ai poussé un cri de dément et je me suis réveillé.
Les miaulements… encore…
Ils avaient franchi la barrière du sommeil.
A demi-nu, j’ai descendu les marches sans avoir mal au crâne.
Je n’ai rien compris, maintenant, les miaulements s’éloignaient. J’ai ouvert la porte d’entrée, il faisait frisquet, j’ai refermé. J’étais couvert de frissons, alors j’ai imaginé un grand feu de cheminée…
La cheminée…
Je m’en suis approché, j’ai tendu l’oreille.
Rien.
Je suis remonté et j’ai pris une douche tiède, pour commencer, puis chaude. J’ai renoncé à chanter dans le pommeau – faux, évidemment – quand mon corps s’est mis à fumer.
Envie d’un bon café bien sucré. D’un croissant.
La flemme de me rendre au village le plus proche dont j’avais déjà oublié le nom et où j’étais sûr de trouver une boulangerie ouverte.
A Boissanfeuilles, il n’y avait qu’un seul commerce. Une épicerie très peu matinale.
J’ai attendu en écoutant la radio.
On a toqué à la porte.
Monsieur Gallon qui m’apportait des viennoiseries ?
Pas du vin blanc, tout de même, si ?
J’ai ouvert. C’était lui.
« Roussette a disparu. »
« Elle est partie chasser et va vous ramener un mulot, toute fière de vous montrer ce trophée. »
« C’est gentil de me remonter le moral, mais non. Je verrouille tout, pour la nuit. J’ai la trouille qu’une chauve-souris entre pendant que je dors. C’est déjà arrivé. Je suis phobique de ces rats volants. »
« Plutôt des souris, monsieur Gallon. »
Je n’avais pas réussi à le dérider.
J’ai hésité à lui dire que j’avais entendu des miaulements… des miaulements qui s’éloignaient…
Je me suis tu. Une chance sur deux d’avoir fait le bon choix.
Si elle revenait…
Mais si elle ne revenait pas… et que je lui avoue la vérité… m’en voudrait-il ?
Cornélien.
Et j’ai repensé au rêve… au rêve qui s’est matérialisé dans une version moins fantasmée.
Monsieur Gallon, rivalisant avec les coqs, continuait d’appeler sa chatte, au risque de réveiller la petite communauté.
« Dites-moi, cher voisin ! »
« Oui ? »
Il fit volte-face.
Sa mine déconfite m’inquiéta. La sensation qu’il allait fondre en larmes alors que les matous ont l’habitude de fuguer. Il devrait le savoir. Etait-il, à ce point, émotif ?
« Il mène où le passage souterrain, dans ma cheminée ? »
Il m’était arrivé de jouer au poker. Le bluff, je connaissais.
« Qui vous a dit qu’il y avait un souterrain au fond de votre cheminée ? »
« Personne. Mais comme vous avez retrouvé Roussette chez le collabo, j’ai pensé que les cheminées communiquaient. »
Et, soudain, j’ai été éclaboussé par une évidence qui m’avait échappé.
« Monsieur Gallon, votre chatte, elle a quel âge ? »
Il a blêmi.
« Vous pensez qu’elle est partie mourir loin d’ici ? »
« Quel âge, monsieur Gallon ? »
« Vingt-sept ans. »
« C’est un record, non ? »
*
« Oui. Mais je ne vois pas le rapport. »
« Vous m’avez raconté que vous l’aviez trouvée chez le collabo. »
« Oui. Et ça prouve quoi ? »
« Nonobstant cet âge improbable, ça prouve qu’on peut passer d’une maison à l’autre sans sortir, aux yeux de tous. »
« Vous avez l’esprit tordu d’un flic. Mais je dois reconnaître que je n’y avais point songé. Donc, d’après vous, Roussette est la descendante d’une lignée de chats… trafiqués par les boches pour qu’ils vivent plus vieux. »
« Exactement. »
« Et ils leur servaient à épier les conspirateurs, comme ils disaient. Qui aurait eu l’idée de vérifier au fond de la cheminée s’il y avait, là, un passage souterrain creusé par nos ennemis depuis la forêt de châtaigniers. »
« Vous semblez au fait de la chose. »
« Je m’en suis toujours douté, mais bon, tant de décennies ont passé. Il faut enterrer les mauvais souvenirs, ils sont redoutables, ils nourrissent les fauves endormis. »
« Et vous avez pensé qu’en parler à un petit nouveau… pour peu qu’il soit un dompteur de fauves… »
Monsieur Gallon devint songeur et me regarda en souriant.
« Vous êtes malin… Il faudra que tout ça reste entre nous… »
« Evidemment. »
Il me fit un salut militaire en se mettant au garde-à-vous.
« Ecoutez ! »
« Quoi ? »
« Votre chatte est de retour. Je l’ai entendue miauler. Elle est rentrée à la maison, comme dans LA FEMME DU BOULANGER, le film de Pagnol. »
« Oui, mais elle n’a pas fauté avec l’ennemi. »
J’ai ri.
« Et vous avez de bonnes oreilles. »
« Je suis simplement attentif à tout ce qui m’entoure. »
Nous nous sommes serrés la main et il a regagné ses pénates. Je crois bien qu’il a chantonné, en route.
J’ai entendu gratter à ma porte. Le crépuscule s’apprêtait à transmettre le relai à la nuit. Je regardais la télé, la tête ailleurs. Je me suis levé, histoire d’aller ouvrir. Je voulais satisfaire ma curiosité – je n’avais rien à envier aux habitant de ce village coincé entre une châtaigneraie et une colline de bruyère.
Je crus rêver, une fois de plus, malgré le réalisme de la scène. Il y avait la queue devant la maison. Des chats à perte de vue, en file indienne. Je me suis ébroué et j’ai baissé la tête. Un mirage. Roussette était là, immobile, à mes pieds.
« Tu t’es encore évadée ? Tu n’es pas allée bien loin. Chez toi, c’est ailleurs, et ailleurs, non seulement ce n’est pas loin, mais c’est forcément mieux. »
Elle m’a ignoré et s’est dirigé vers la cheminée.
« Oui, j’ai compris. Tu connais le chemin emprunté par tes ancêtres pour espionner les résistants. On ne t’en veut pas, tu n’es qu’un animal. »
Elle a bondi et m’a griffé au niveau des parties génitales. Si je n’avais pas eu un réflexe de karatéka, elle m’aurait castré.
Je l’ai poursuivie alors qu’elle sautait au-dessus de l’âtre où reposaient des cendres de l’hiver dernier.
« Salope ! T’as la nostalgie de ce temps où tu étais importante pour quelqu’un qui voulait notre peau. Le sang qui coule dans tes veines est maudit. On va raser ce village et tu brûleras dans les flammes de l’Enfer. Un village de traitres à la patrie. Si tu crois que je n’ai pas compris… Je les entends parler, avec cet accent qui n’a rien à voir avec celui d’Occitanie. »
Un coup de fusil a retenti au moment où elle sautait à l’intérieur de la maison. Elle a explosé en plein vol.
L’agent immobilier.
« Je ne vous ai pas entendu arriver. Vous êtes venu à pied ? »
« Je me suis garé à l’orée de la châtaigneraie. »
« Vous ne m’avez pas vraiment sauvé la vie, mais bon, je suis bien obligé de vous remercier. »
« Depuis le temps que… »
« … que vous vous doutiez que les traitres se sont reproduits, ici, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Mais alors, pourquoi avoir continué de vendre cette maison ? »
« Peut-être parce qu’il est juif et que l’argent l’obsède. »
Monsieur Gallon aperçut les mares de sang, brisures d’un miroir fracassé.
« Elle est où, Roussette ? »
« Elle s’est envolée. »
« Bande de… »
Il n’aurait pas dû quitter l’agent immobilier des yeux.
– EPILOGUE –
« Vous qui recherchiez la calmitude, vous avez été servi. L’agence prendra en charge vos deux déménagements. Quant à vous reloger, je m’en charge personnellement. Je loue des gîtes au bord du lac de Naussac. C’est à un quart d’heure de route. Je m’arrangerai pour que le prix soit abordable… sans vouloir offenser votre neveu. Vous m’avez été sympathique, dès le début… et encore plus, maintenant. »
Je suis tombé des nues.
Après le spectacle de tous ces gendarmes toquant aux portes des maisons de Boissanfeuilles…
Bref.
Avant de quitter ces lieux, je me suis arrêté devant le Monument aux Morts. Je me suis penché sur la liste de Lozériens de Boissanfeuilles morts au combat.
Il y avait, dessous, en plus gros caractères, celle de ceux fusillés dans la châtaigneraie.
Un nom a attiré mon attention. Celui de l’agent immobilier.
« C’est votre grand-père ? »
« Oui. Il venait d’être papa quand il a été balancé… »