La guerre des frites

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  Gamin, j'ai toujours eu des rapports très particuliers avec mes soldats de plomb. Quand j'étais en colère après l'un d'eux parce qu'il avait déserté le champ de bataille, dès que maman avait le dos tourné, je le trempais dans l'huile bouillante comme une frite. Elle revenait dans la cuisine et, l'odeur n'étant plus la même, elle m'appelait.

  « Franck ! A cause de toi, j'use de l'huile pour rien. Tu ne pourrais pas trouver un supplice plus approprié ? Et ton père, tu crois qu'il va aimer les frites si elles ont un goût de défaite ? »

  Maman participait à mes délires parce qu'elle avait failli me perdre. Elle me pardonnait tout. J'étais né avec le cordon ombilical enroulé autour du cou. Déjà suicidaire alors que je ne vivais pas encore. La plus laide des cravates. J'ai manqué d'oxygène, ce jour-là, raison pour laquelle je n'ai point manqué d'air, les jours suivants. Jouant sur le fait que j'aurais très bien pu ne pas être là, à rendre mes parents heureux, car ils avaient frôlé, eux aussi, la défaite.

  Je suis fils unique et je n'ai pas à m'en plaindre. Maman avait fait moult fausses couches avant mon arrivée pour sauver les meubles. Si je suis devenu brocanteur, ce n'est pas forcément parce que j'avais failli mourir, non. Juste un attrait pour tout ce qui était vieux depuis que mon grand-père m'avait fait visiter son grenier. Les fragrances de poussière et la régate des araignées dont les toiles eussent mérité de figurer dans une galerie de broderies.

  « Papy, pourquoi tu ne vends pas toutes ces merveilles ? Tu deviendrais riche. »

  « Ma richesse, mon petit, c'est justement de ne pas les vendre. Sans mes mains pour les caresser, mes yeux pour les admirer, ils n'auraient plus la même valeur. »

  Ma boutique regorgeait de soldats de plomb, dont certains avaient plongé, la tête la première, dans la friteuse de maman. Ils étaient à peine écaillés, et palots. Normal, ils avaient affronté un ennemi dont le feu nourri faisait des bulles.

 

*

 

  Je n’ai pas eu à chercher longtemps un local pour installer ma brocante. L’agence immobilière se trouvait au fond d’une impasse éclairée par un unique réverbère, les soirs d’hiver.

  Le bureau du marchand de biens était orné d’un chevalier du Moyen Age dont le destrier à la robe noire se cabrait. L’homme, coiffé d’un heaume, maniait une masse d’armes et j’avais été fasciné par ses yeux, éclairés en biais par le soleil, et qui me toisaient.

  Etait-il là pour intimider la clientèle ?

  J’étais arrivé à l’heure où le regard du cavalier avait rendez-vous avec la lumière. J’avais même cru le voir bouger et entendre hennir sa monture.

  Le sourire hypocrite du marchand de biens m’avait replongé dans la réalité.

 

  Ma boutique, un ancien garage, est plantée en face d'un magasin de jouets qui a, très récemment, ouvert ses portes. Sur le boulevard, elle contraste par sa vétusté. Tous ces enfants, le nez collé à la vitrine et faisant coucou aux nounours, aux poupées, ou pour dire au revoir au train électrique, me faisaient monter les larmes. Je n'avais même pas levé le petit doigt pour rajeunir la façade, en maints endroits lézardée. Quelques rustines eussent amélioré la vue pour « ceux d'en face » et pour les piétons - les chauffards n'ont pas le temps. Les voisins avaient été ravis de me voir arriver avec mes antiquités.

  « Soyez le bienvenu, cher monsieur ! Ce n'était plus possible avec ces moteurs qui ronflent toute la journée. Il y a eu des plaintes, mais bon, elles se sont envolées. On aurait dû les plomber. Leur accrocher vos petits soldats. En ces temps de paix relative, je suis sûr qu'ils auraient apprécié leur mission. »

  Et les yeux du brave homme pétillaient en les évoquant. Mes vaillants guerriers (pas tous) étaient alignés, au garde-à-vous, sur les meubles parmi les plus anciens du bric-à-brac. J'étais sûr qu'ils nous écoutaient, un régiment de cœurs s'emballant au rythme des mots qui les flattaient.

  « Dites-moi, elle est bien lestée, votre commode Louis XV, elle ne risque pas de s'envoler, elle ! »

  Je me suis dit qu'il avait eu une voiture quand il était jeune, et qu'un garage à proximité, c'était toujours utile, n'est-ce pas ? Mais peut-être qu'il n'habitait pas ici, à l'époque, ou n'avait pas le permis de conduire. Dans le quartier, il se murmurait qu'il était écolo et végétarien. Il avait abordé le sujet avec moi, du bout des lèvres. Je m'étais efforcé de lui répondre sans l'offusquer.

  « Je comprends bien, cher monsieur, mais bon, ce n'est pas en mangeant de la salade qu'on sauvera les animaux. »

  Il était revenu, le lendemain, pour m'acheter une douzaine de soldats de plomb.

  « Vous allez lester quoi ? »

  « C'est pour qu'ils montent la garde devant le frigo. Ma femme est boulimique, elle se lève la nuit pour manger. Heureusement qu'elle est végétarienne, elle aussi. »

  Il m'a bien semblé qu'un hussard a pouffé. Les autres s'émouvaient du départ de leurs compagnons de combat. J'avais le nom du sans-cœur.

  A midi, il y avait des frites au menu.

 

*

 

  J'époussetais une vieille armoire normande lorsque le carillon de porte tintinnabula. J'étais seul dans la boutique, je n'avais pas de femme de ménage. Je multipliais les coups de plumeau en essayant de ne pas éternuer, me pinçant le nez de ma main libre. Je rentrais à peine d'une visite chez un particulier dont le grenier ne m'avait rien montré. Juste un rocking-chair aux craquements macabres. Des os qui se brisent à la suite d'un choc. Il fallait être chiropracteur pour avoir envie de s'y balancer. Les araignées l'avaient enrobé d'une étrange moustiquaire. Il me fit penser à une chrysalide. Ou alors, c'était pour le consolider, histoire qu'il ne se démembrât point. Pas assez précieux pour que ce soit un écrin.

  Je me retournai. Je n'étais plus seul. Un homme de haute stature, la cinquantaine, étrangement chapeauté, et vêtu d'un manteau noir visiblement rapiécé.

  Un quémandeur ?

  Et il y avait son regard. Un regard glaçant. Des yeux de loup et une façon de vous fixer qui mettait mal à l'aise. Le type n'avait pas la franchise en tête de gondole.

  « Monsieur, bonjour. Je peux vous aider ? »

  « Sans doute. »

  « Je vous écoute. »

  Ses mains fouillèrent dans les poches du manteau noir et en ramenèrent deux poignées de figurines.

  « Vous n'êtes pas là pour acheter. D'accord... »

  « J'ai ouï-dire que vous vous étiez spécialisé dans le recyclage des soldats de plomb. »

  « On peut dire ça comme ça, mais c'est accessoire. J'ai toujours pensé que c'était l'idéal pour égayer un vieux meuble. Si vous m'achetez un buffet Henri II, par exemple, vous aurez droit à quelques grognards de la Grande Armée. »

  « Vraiment ? Et si je veux une commode Louis XV, j'aurai une légion romaine ? »

  « Je vois que vous avez le sens de l'humour. »

  « J'ai surtout le sens de l'Histoire. »

  Il déposa les soldats de plomb sur mon bureau et en extirpa d'autres de ses poches. J'avais imaginé ces dernières moins profondes. Une vision me tourneboula. Des poilus, chargeant baïonnette au canon, et trouant le pantalon de l'homme comme la peau des boches.

  « Des archers du Moyen Age... Ce sont forcément des Anglais pendant la Guerre de Cent Ans. »

  « Oui. Il y a là de quoi repousser l'ennemi sans avoir à utiliser les catapultes. »

  « Je vois, je vois. Et votre prix ? A la douzaine, je suppose. »

  « Comme des œufs, en effet. Il va y avoir une sacrée omelette dans l'assiette du client qui va les emporter. Mais je ne les vends pas, je les donne. L'argent ne m'intéresse pas. Je veux juste que des braves gens en profitent. Je n'ai pas le courage de les jeter à la poubelle, ni dans un feu de cheminée. Mourir au combat, c'est tellement plus glorieux ! »

  J'écarquillai les yeux et l'inconnu en profita pour revenir s'y mettre en orbite. Je me crus obligé de surfer sur sa longueur d'onde.

  « Vous savez ce que je faisais quand j'étais gamin avec mes soldats de plomb ? »

  « Dites-moi ! »

  « Je les trempais dans l'huile bouillante. »

  « Et moi, je prenais un marteau et leur plantais un clou dans le cœur. »

  Et il éclata de rire - un rire sardonique - avant de déserter ma boutique sans dire au revoir, ou adieu.

 

*

 

  J'ai été à deux doigts d'emporter les archers anglais à la maison. J'ai un neveu santonnier. Il avait le pouvoir de les désarmer d'un méchant coup de pinceau. J'y ai renoncé parce qu'il était impossible de changer un troll en ange. L'image m'était venue naturellement. Un jour, je lui avais demandé de vêtir d'une armure l'un des personnages de la crèche et il avait poussé le bouchon un peu loin. La Vierge Marie devint Jeanne d'Arc.

  Santonnier et athée, je croyais que c'était impossible. C'était juste paradoxal. A chacun de ses blasphèmes, il ajoutait un euro dans un nourrain qu'il avait baptisé Jésus.

  J'avais rangé les soldats de l'inconnu dans la vieille armoire normande, sur l'étagère du haut. J'avais décidé d'en donner un à chaque enfant accompagnant un parent. Je comptais sur le bouche à oreille pour m'amener du monde. Je voulais égayer ces lieux qui sentaient la poussière.

  Les miens montaient la garde sur les meubles où il était aisé de passer le plumeau sans les exposer à une chute. L'autre jour, l'un d'eux a atterri, après moult rebonds, sous un secrétaire Louis XVI. Je l'ai retrouvé sans tête, décapité par le choc. J'ai dû la lui recoller, mais il avait désormais un petit air penché. De quoi amuser l'ennemi. Mais celui-ci doit grimacer, pas sourire.

  Ils attendent la nuit pour faire la guerre aux souris. Les blessés, privés de soins, meurent et sont jetés en pâture aux rats du caniveau. Une fois, j'ai croisé un gamin, sur le boulevard, qui jouait avec un grenadier manchot.

 

  Je n'ai plus jamais revu le type au regard de loup. Mais des événements l'ont ramené sur le devant de la scène.

  Depuis quelques nuits, je faisais des cauchemars qui me réveillaient en sursaut. Toujours les mêmes. Le chevalier du Moyen Age de l'agence immobilière venait me hanter. Il me menaçait en faisant tournoyer sa masse d'armes. Et chaque fois quand la lune était pleine et rousse. J'avais relevé les dates sur un calepin afin d'éviter de m'endormir, me bourrant de café et lisant jusqu'à l'aube. J'avais mal aux yeux en arrivant à la boutique. Hélas, j'avais reculé pour mieux sauter. La lune n'eut bientôt aucune influence sur la présence du cavalier dans mes songes noirs.

  Je m'étais dit qu'en me mettant sous la protection de mes soldats de plomb, je pourrais rattraper le sommeil en retard. La sensation de retomber en enfance, quand je rejoignais mes parents dans leur lit parce que j'avais entendu une marche de l'escalier craquer.

  J'avais passé une nuit, une seule, sur le vieux rocking-chair. Je l'avais calé avec des grimoires de façon à ce qu'il ne grinçât point. Je m'étais équipé d'une lampe torche. Et j'ai été piqué. Une punaise des bois ? J'ai ouvert les yeux et donné de la lumière. Une souris s'était aventurée entre mes pieds et gisait dans son sang, le corps criblé de minuscules flèches comme une poupée vaudou.

 

  Evidemment, j'ai cru rêver, mais non, la réalité était urticante. J'avais les chevilles criblées d'épines d'oursins. Les traits n'avaient pas tous touché la cible trotte-menu. Je me promis de punir les maladroits. Sauf que mon armée n'avait point d'archers dans ses rangs, alors...

  Je me suis redressé d'un bond. Mais je n'ai pas eu besoin d'aller très loin. Les deux battants de l'armoire normande étaient ouverts, telle une porte de saloon. Pour une accolade ? Je me souvenais bien les avoir refermés, pourtant. Les archers étaient descendus de deux étagères, pour être plus précis, et n'avaient pas eu le temps de réintégrer leur poste d'observation.

  Je me suis baissé pour arracher les flèches perdues une par une. Ce n'était guère douloureux. Normal, puisque je rêvais. Mais je saignais un peu. Je crachai dans mes mains et me massai les chevilles pour les désinfecter. L'armoire normande se fermait à double tour, mais je n'avais pas la clef. J'ai donc poussé la commode Louis XV contre les battants pour faire obstacle à l'invasion barbare.

  « Allez, mon gars, tu rêves, alors profite un peu, amuse-toi ! »

  Nous sommes tous ventriloques quand le sommeil guide nos actions. Quand je me suis rendormi sur le vieux rocking-chair, j'ai enfin compris que je ne dormais pas. J'ai rêvé que je capturais ces mercenaires et les trempais dans l'huile bouillante. L'un d'eux remontait à la surface à bord d'une bulle et s'envolait. Je le poursuivais dans toute la boutique, le plumeau à la main, pour faire éclater cet étrange aéronef.

 

*

 

  Depuis que l'homme au manteau noir avait mis les pieds dans ma brocante, le monde ne tournait plus rond. Je n'avais pourtant pas à me plaindre. Pas mal de clients se pointaient accompagnés de leurs gosses. Mais je cumulais cercle vicieux et pub mensongère. Les archers étaient sans doute dangereux, et ces chères têtes blondes ne méritaient pas d'être scalpées avant d'avoir des cheveux blancs. Là, je faisais entrer le loup dans la bergerie. Peut-être qu'ils n'oseraient pas s'attaquer à des enfants. Et s'ils s'en prenaient à leurs parents ?

  Je m'ébrouai. Pour me rassurer, je me dis qu'ils avaient des animaux de compagnie pour les défendre. Oui, les archers se tiendraient à carreau.

 

  Une semaine a passé sans le moindre incident.

  Les soldats anglais n'avaient pas bougé. Je ne les avais probablement pas rangés sur l'étagère du haut. Il m'arrivait de m'emmêler les pinceaux dans ce bazar. Il faut avoir une mémoire d'éléphant - mais uniquement la mémoire. Et des punaises des bois avaient pratiqué un nouveau traitement d'acupuncture sur mes chevilles.

  La vie avais repris son cours. Telle une rivière en décrue.

  Un matin, alors que j'ouvrais la boutique en sifflotant, j'ai eu un mouvement de recul. L'odeur. Semblable à la puanteur d'un charnier. Encore ces satanées souris...

  Un chat avait dû se faufiler entre mes jambes et attendre l'heure de la fermeture en dormant, roulé en boule sous un guéridon.

  « Il leur a fait la peau. Il aurait pu au moins les emporter. »

  Je pensais tout haut en me pinçant le nez.

  Mais je me trompais. A peine entré, j'ai immédiatement remarqué mes soldats de plomb éparpillés sur le sol. Ils étaient tous tombés des meubles où je les avais positionnés pour être bien visibles. J'avais des clients qui ne venaient que pour eux. Ils étaient précieux puisqu'il m'était impossible de renouveler le stock. Et ils valaient une petite fortune. Ils motivaient pas mal d'hésitation. L'autre jour, un collectionneur est revenu trois fois dans la journée et a finalement acheté un poilu chargeant baïonnette au canon. Il avait les larmes aux yeux. En sortant, il s'était retourné et avait lancé : « On dirait mon père. »

 

  J'ai dû fermer une semaine entière pour débarrasser la boutique de cette odeur de mort. Aérer côté jardin après avoir entassé les dépouilles dans un grand carton. Celui-ci était tellement lourd que j'ai maudit sabres et mousquets qui avaient si peu servi. Les corps étaient percés de plusieurs flèches dont une dans la bouche.

  Puis trouver une excuse qui tenait la route auprès de mes clients parmi les plus fidèles.

  Fermé pour cause de maladie.

  Rénovation de la façade.

  La seconde eût figuré dans le catalogue des boniments les plus honteux.

  J'avais enterré mon armée décimée dans le jardin. Une seule croix fit l'affaire.

  Et j'ai commencé à rêver de l'homme au manteau noir. Tantôt j'entendais son rire sardonique, et me rendormais, tantôt c'était la porte qui claquait contre le muret donnant sur la ruelle où je sortais les poubelles. Je me levais et regardais par la fenêtre. Il était dans le jardin et déterrait mes soldats. Il avait commencé à les corrompre quand j'arrivais, en pyjama, sur la terrasse.

  Il les avait alignés au garde-à-vous entre le figuier et la roseraie.

  « Venez nous rejoindre ! Nos archers ont trop de flèches et pas assez de carquois. Venez les partager et faire la guerre aux soldats de plomb qui paradent dans les magasins de jouets ! »

  Je me réveillais, essoufflé et suant.

  L'aube était là et il me tardait de recevoir en pleine poire la tiède rosée d'une bonne douche. Un café sans sucre finirait de remettre mes neurones en ordre de marche. La journée deviendrait un nouveau champ de bataille.

  Que dire aux clients qui viendraient m'acheter les figurines repérées une semaine plus tôt ? Que je les avais vendues au plus offrant ? Toutes ? Qu'elles étaient mortes d'une épidémie de grippe ? Evoquer une commande de plusieurs casernes ayant décidé de remplacer les santons de la crèche par un régiment de soldats de plomb ?

  Mon neveu n'eût guère apprécié ce bobard.

 

  Un terrible événement mit fin à mes interrogations.

 

*

 

  Un fourgon de police, ce matin-là, était garé devant le magasin de jouets. Il y avait aussi une ambulance et des hommes en blouse blanche qui s'agitaient. J'ai pensé à une alerte à la bombe et la blessure d'un démineur. Ridicule. Aucune explosion n'avait ébranlé le quartier. Et il n'y avait aucun camion de pompiers. J'habitais à moins d'un kilomètre, à vol d'oiseau.

  Un client qui venait d'entrer me renseigna.

  « Une vendeuse a été agressée par un homme vêtu d'un manteau noir. Elle n'est que choquée mais ça aurait pu être pire. »

  Je blêmis.

  « Mais il y a autre chose. »

  Un lourd silence plomba la boutique.

  « Des archers armés d'une dague ont éventré les poupées. »

  « Quoi ? »

  « Un flic était en train de le raconter à son chef quand je suis passé. »

  « Et les soldats de plomb ? »

  « Etonnant que vous me posiez la question. La vendeuse a déclaré qu'ils avaient quitté la vitrine sous la menace des autres. L'homme au manteau noir a disparu dans un tourbillon de lumière bleue. Elle dit qu'il a fait un froid de canard. C'était avant l'ouverture. »

  « Elle a eu une vision. »

  « Faut croire. »

  Nous entendîmes un hurlement affolé. Quelqu'un courait, les mains pleines de figurines.

  « Regardez ! Regardez ! C'était dans le caniveau, en amont. Les soldats de plomb du magasin. Ils ont tous une flèche dans la bouche. On se croirait dans un film de Tim Burton ! »

  Nous sortîmes de la boutique et tendîmes l'oreille.

  La vendeuse était partie dans les alléluias, d'après un brancardier. L'ambulance démarra et les policiers se regardaient, maintenant, les bras ballants, comme s'ils étaient inutiles, et impuissants.

  Je me suis mis à leur place et j'ai regagné mon poste, suivi du client. Quand celui-ci est reparti avec une lampe de chevet pas trop chère, je suis allé faire un tour du côté de la vieille armoire normande. La commode Louis XV était toujours en place. Mais j'ai voulu tout de même vérifier.

  Les archers, fatigués d'avoir eu à traverser le boulevard, n'avaient pas eu la force de grimper plus haut que la première étagère.

 

  J'ai voulu en finir avec cette mascarade.

  Concernant la vendeuse du magasin de jouets, les médias avaient évoqué sa mythomanie. Elle avait même été accusée d'avoir éventré elle-même les poupées.

  Un dimanche matin, j'ai ouvert le magasin et je me suis dirigé directement vers la vieille armoire normande. J'avais pris une glacière. Mon plan était simple : capturer les archers anglais, dans un premier temps.

  Ils se laissèrent faire sans problème. Il y en a bien un qui a essayé de bander son arc, mais j'ai pris le dessus en pinçant la corde avec le pouce et l'index.

  « Vous verrez, le froid, ça conserve. Et je sais que votre maître de guerre aime ça. »

  Arrivé à la maison, j'ai fait un feu de jardin avec les bûches de la cheminée. Et je les ai jetés dans les flammes - je n'avais pas de friteuse.

  Les archers ont tous péri brûlés.

  J'avais vengé Jeanne d'Arc.

 

  Le lendemain, je suis arrivé en avance à la boutique.

  Un mauvais pressentiment. La vieille armoire normande était dégondée. Sur la plus haute étagère, le manteau noir de l'inconnu au regard de loup avait été cloué par le col.

  Je lui ai fait les poches. En vain. Mais il y avait un message agrafé à la ceinture. Je le lus.

  « C'est à vous, maintenant, d'être le maître de guerre des soldats de plomb ! Pour lever une armée, vous n'aurez qu'à faire les vide-greniers ! »

  Je poussai un cri de dément. J'étais dans mon lit. Je venais de faire un cauchemar. L'armoire s'ouvrit en grinçant.


Publié le 27/04/2026 / 1 lecture
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