La maison de mon enfance

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Ce soir-là, pas de lecture, pas envie. Quand je n'écris pas, je lis, oui. J'ai opté pour une troisième solution, une improbable troisième solution. La solution de facilité. J'ai porté mon dévolu sur la télé, et j'ai été servi. Je n'en ai pas cru mes yeux. La sensation d'être tombé dans un piège à souvenirs. J'ai sursauté sur le canapé, j'ai même failli en tomber. Je regardais un téléfilm dont certaines scènes avaient été tournées à Marseille, ma ville natale. D'habitude, je m'endors très vite devant le petit écran, mais là... Ce fut comme si j'avais bu un litre de café cul sec. Mon regard, qui s'éteignait, s'est rallumé. Je me suis vu dans le grand miroir qui me faisait méchamment face, accroché au mur, au-dessus du poste. Une idée de Miranda, ma femme, absente une semaine. J'aimais bien me retrouver seul, la sachant chez ses parents, en Auvergne. J'évitais de la suivre car mon boulot ne me permettait point, paradoxalement, de prendre un seul jour de repos. Je suis romancier.

« Tu ne peux pas ou TU NE VEUX PAS travailler chez mes parents ? »

« JE NE PEUX PAS. C'est comme si j'étais en télétravail. Et, pour moi, le télétravail, c'est utiliser un stylo plume. »

Il y eut un silence. Miranda faisait la moue.

« Pas drôle. »

« Je ferai mieux la prochaine fois. »

Elle avait haussé les épaules.

« Tu sais bien que, là-bas, je suis incapable de rester immobile, et j'ai un roman à finir, mon éditeur me harcèle, tu es bien placée pour le savoir. »

« Mes parents s'imaginent que tu ne les aimes pas. »

« T'as qu'à leur dire que je suis allergique à la potée. »

« T'es con ! »

Un baiser échangé du bout des lèvres, la discussion virait de bord.

« Quand tu auras un moment, pense à mettre de l'ordre dans le grenier. J'espère que tu n'as pas oublié que je vais récupérer mes vieilles poupées. J'ai décidé de les vendre à l’occasion du prochain vide-greniers. »

« Pour arrondir tes fins de mois ? »

« Non. Pour faire de la place. Le passé est parfois encombrant. »

« Tu les avais confiées à tes parents ? T'as pas une amie qui... »

« Tu sais bien qu'ils aiment se sentir utiles. »

« Mais même sans ça, ils le sont, non ? »

« Tu es gentil avec eux, quand tu veux. »

« C'était pour rire. »

Miranda simulait alors une gifle qui me faisait plus sourire que grimacer.

 

Je lui avais promis de nettoyer les combles dès que mon nouveau roman serait achevé.

« Je pense que tu ne seras pas là quand le point final le clôturera. »

« Tu l'as fait exprès ! »

« Mais non ! T'inquiète ! Le grenier sera comme neuf quand tu rentreras. Les araignées vont trembler quand elles vont me voir arriver, armé d'un plumeau. Mais je n'ai pas encore décidé si je t'aiderai à trimbaler tes poupées. »

Cette fois, ce fut un coup de poing qui...

J'ai simulé un KO, bras en croix, et j'ai eu droit à un brûlant bouche-à-bouche.

« Quelle gourmande ! »

J'ai mis du temps à me relever.

 

J'ignore pourquoi j'avais revécu cette scène alors que la télé me montrait la maison de mon enfance. L'acteur principal commandait ses hommes, passait d'une porte à l'autre, multipliant les gestes de mime. Il avait visiblement prévu d'entrer sans frapper. Il était clair qu'un forcené...

« Bon, vous attendez quoi pour défoncer la porte ? Je n’y habite plus, je ne porterai pas plainte. »

Je n'ai pas obtenu de réponse.

« Tu vas voir qu'il va y avoir une coupure de courant... »

« Ma télé n’est jamais tombée en panne. »

« Parce que vous ne la regardez pas souvent. Il suffit d’une fois. Je vais prier. »

Athée, j’ai choisi le mépris.

« Tu as remarqué, petite voix ? Ma rue, elle était en pente. C'était chouette pour jouer aux billes. Mais il fallait courir à la vitesse de la lumière pour arriver en bas avant... »

« Je ne suis pas une petite voix. Je suis ta pensée rétroactive. Tu ne la contrôles plus, alors tu fais comme si tu étais schizophrène. »

« C'est vrai, depuis peu, ma seconde personnalité fait s'allonger mon lectorat sur un divan. »

 

La première fois que j'étais scotché au petit écran sans redouter d'apercevoir mon image dans le grand miroir.

« Ça y est, ils vont entrer chez moi. Tu vas voir, sur la gauche du couloir, vingt marches accèdent aux chambres, et, sous l'escalier, il y a un cagibi où je rangeais mes soldats de plomb. »

« Tu crois qu'ils y sont encore ? »

« Ils ont tous déserté. Le quartier était devenu infréquentable. »

« Déjà ? »

 

*

 

J’ai gardé les yeux ouverts jusqu’à la fin du téléfilm – forcément. A plusieurs reprises, j’ai piqué du nez, mais les souvenirs de mon enfance, dans cette maison en front de mer, ont commencé à bourdonner à mes oreilles, me tenant éveillé longtemps après que la télé s’était mise en veilleuse.

Je me suis allongé sur le canapé et me suis revu courant après la bille qui avait profité de ma poche trouée pour jouer les filles de l’air. Parvenue au bout de la rue, elle a bifurqué dans le caniveau de droite, celui qui plongeait dans les entrailles de la ville. J’ai eu de la chance, il était obturé par des feuilles d’automne. C’était l’été indien auquel nous étions abonnés, chaque année. Mon copain Raoul m’a applaudi lorsque je l’ai rejoint.

« Qu’est-ce que tu aurais fait si tu l’avais perdue ? »

« A ton avis… »

« Je ne vois pas. »

« Tu m’en aurais donné une, puisque tu refuses de m’affronter, les armes à la main. »

« Et tu l’aurais également perdue… Tu n’as toujours pas dit à ta mère de recoudre cette satanée poche ? »

« Elle a bien assez de travail comme ça. »

Son regard survola mon épaule.

« Franck ! »

Il avait carrément hurlé mon nom.

« Doucement ! Tu vas faire peur aux voisins. On dirait que tu as vu un fantôme. »

« En plein jour ? Non, non. T’as laissé la porte ouverte. Heureusement que tes parents ne sont pas là. »

« Au contraire, s’ils étaient là, je serais plus tranquille. T’as pas remarqué comme le quartier est mal fréquenté depuis quelque temps. Et tous ces tags sur les murs… »

Il y eut un silence que des mouettes troublèrent.

« Raoul. »

« Oui ? »

« Je suis sûr de l’avoir fermée. »

Des frissons ont parcouru mes avant-bras, hérissant mon duvet.

« J’ai des poils, maintenant. » dis-je en me caressant.

« Qu’est-ce que tu racontes ? Les cambrioleurs n’ont pas la clef. Sauf s’ils sont serruriers quand ils ne volent pas. »

« Ce n’est pas rigolo. »

« On y va ? »

« Où ça ? »

« Dans la maison, voyons. Moi, les cambrioleurs ne me font pas peur. »

« Même s’ils sont armés ? »

« Ils ne se chargeraient pas avant de se remplir les poches. »

« Les leurs, au moins, ne sont jamais trouées. »

 

Le présent m’a récupéré.

Mes billes…

Je crois bien les avoir enterrées dans le jardin. Il n’était pas question de les laisser traîner. Mes parents pourraient marcher dessus et se rompre les os. Il m’est arrivé d’oublier un soldat de plomb sous la table de la salle à manger. Le soir même, j’ai entendu un craquement qui avait surtout fait sursauter ma mère. J’avais pleuré toute la nuit. C’était le plus vaillant de mes fantassins et j’allais perdre la guerre.

J’ai lancé une œillade au grand miroir et je suis allé me coucher en comptant les marches à haute voix.

« Une, deux… onze. Elles sont tellement plus larges que celles de la maison de mon enfance. On pourrait y pique-niquer. »

Dans le téléfilm, à un moment donné, je me suis demandé comment le type recherché par la police avait fait pour les descendre en quatrième vitesse sans se tordre une cheville. La scène avait-elle été jouée par un cascadeur ?

Je parlais souvent seul. J’avais failli adopter un chien, mais j’aurais paru complètement fada. Le grand miroir m’espionnait et ne mentait jamais lorsque je le sollicitais sur ma faculté à bien vieillir. Un œil impitoyable. En l’absence de Miranda, pas envie d’avoir, pour colocataire, une ombre quadrupède.

Allongé sur le lit, la lampe de chevet allumée, j’ai compté les tours que faisait un papillon de nuit en orbite autour du lustre. Je me suis senti partir. J’ai voyagé loin, à cheval sur un pur-sang qui rapetissait en remontant les années. A l’arrivée, c’était un poney, et je n’étais qu’un enfant.

J’ai rouvert les yeux. Je me trouvais dans ma chambre d’ado. A l’époque, durant les vacances d’été, au lieu de sortir, je lisais un livre par jour.

« Tu as déjà essayé d’écrire, fils ? Au grand air, assis sur un rocher, la plume au vent, en écoutant les oiseaux chanter. »

« Non. »

« Tu ne tiens pas un journal intime ? »

« C’est un truc de fille, ça, papa. »

Et il avait lâché la bombe.

« Ta mère aimerait que tu sois écrivain, plus tard. »

Mon front s’est fracturé sous l’impact. J’ai dodeliné de la tête, pour remettre les pièces du puzzle en place.

« Et pourquoi pas ministre des enfants surdoués ? »

« Tu n’es plus un enfant. »

« Tant que je n’ai pas du poil au menton… »

Cette année-là, à l’occasion de ma fête, mes parents m’avaient offert un beau stylo. Une invitation au voyage.

Le déclic.

A force d’admirer le papillon de nuit, je me suis endormi en me disant que le chevaucher, tel un escogriffe, me plairait bien.

Et j’ai rêvé du fameux jour où…

 

*

 

Mes parents avaient encore mis les voiles. Cette fois, au premier degré. Papa venait de s’acheter une barcasse destinée à la pêche du dimanche. J’avais le mal de mer – je l’ai toujours. Tellement peur que le grand bleu ne m’avale, un jour de grande fringale. Ma mère était toute excitée à l’idée de planer au-dessus de l’eau sans se mouiller les pieds. Je savais à peine nager alors que j’étais né à deux pas du « grand bleu ». Maman avait insisté, auprès de la sage femme, pour me mettre au monde dans le lit où, par la suite, il était prévu que je dorme jusqu’à ma majorité.

J’avais profité d’être seul pour faire chanter le papier avec mon beau stylo. L’archet d’un violoniste.

Raoul était venu me chercher pour déconner avec ses cousines, en vacances dans le sud. J’ai refusé et il n’a pas apprécié. Il m’a traité de « puceau » et j’ai éclaté de rire tandis qu’après avoir ouvert la cage aux oiseaux, de nouveaux noms s’envolaient, dans un nuage de plumes. Je suis retourné sur la terrasse et j’ai continué de flirter avec l’écriture. Maman avait-elle raison ? J’avais chaud à la tête. Il y avait heureusement la vigne vierge pour me protéger du soleil.

Soudain, un mauvais pressentiment guida ma main au cœur d’un labyrinthe. Le stylo m’a échappé ; du bout des doigts, je lui ai évité une vilaine chute. Je ne crois pas qu’il aurait rebondi. J’avais encore oublié de fermer la porte.

La porte d’entrée béait. Cette manie m’avait coûté moult réprimandes de mes parents, souvent à tour de rôle, mais rien n’y faisait, sans être claustrophobe, j’avais la trouille d’être enfermé.

« Un de ces jours, fiston, on va se retrouver avec un invité inattendu. » m’avait dit papa en s’efforçant de garder son calme.

« Tu veux dire qu’un cambrioleur… »

« Non, pas un cambrioleur. Un chien ! »

« On l’adoptera. »

« Parce que tu crois que s’il entre dans la maison, ce sera pour nous faire des papouilles ? Juste avant ta naissance, monsieur Buttin, notre voisin, a eu affaire à l’un d’eux. Il a cru qu’il avait faim, il lui a donné à manger et… »

« Il l’a mordu… »

« Non. Il est reparti, mais il est revenu avec des copains. Une meute. Notre voisin a dû prendre son fusil et tirer dans le tas. Il a fait un carnage, ça s’est ébruité, et la SPA s’en est mêlée. Il a quitté le quartier et on ne l’a plus jamais revu. »

Mais il n’y avait pas que la porte d’entrée qui béait… celle du cagibi sous l’escalier également. J’ai machinalement regardé à l’intérieur avant de la refermer. Mes soldats de plomb étaient éparpillés sur le sol, la plupart mortellement blessés. Ils avaient subi la plus sournoise des attaques, pendant leur sommeil. L’armistice n’avait pas été respecté, et c’est un humain, un jeune humain, qui leur avait réglé leur compte. Vexé que je refuse son invitation, Raoul avait shooté dans la boîte à chaussures.

 

J’ai sursauté dans mon lit, si vide de Miranda, au moment où une ombre, une ombre gigantesque, se dressa devant l’armoire, la masquant totalement. Venait-elle achever les survivants ? Etais-je en danger, moi le général de cette armée décimée sans avoir pu contre-attaquer.

Elle n’était point invitée à la réalité de mon passé. Je l’ai chassée, d’un revers de main, de ma mémoire, mais elle s’incrustait. Elle était ici, dans la chambre conjugale, et, maintenant, je pouvais clairement détailler ses contours. Elle avait bondi par-dessus le mur de mon rêve, et sa jupette s’était soulevée. Une poupée, c’était une poupée. Ses gros yeux, des yeux de grenouille, me fixaient haineusement. Elle avait les cheveux frisés, réunis en chignon, le visage tout taché de rousseur.

« Mais vous êtes qui ? »

« Tu fais bien de me vouvoyer. »

« Et vous, de quel droit vous me tutoyez ? »

Je fus sauvé par le gong. L’ampoule du lustre avait éclaté. La poupée a balancé une dernière phrase avant de disparaître, récupérée par la nuit.

« Et tu dors, la lumière allumée… Je vais le dire à Miranda. »

 

*

 

Perturbé par le téléfilm, malgré le déni dans lequel je me vautrais, alors que j’avais décidé de tirer un trait définitif sur mon passé, histoire de ne pas tournebouler le présent et l’avenir, j’ai oublié de ranger le grenier, comme me l’avait aimablement demandé Miranda. Quant à mon éditeur, il a appelé deux fois par jour, et je n’avais répondu que guidé par le hasard. Si je rôdais près du téléphone, posé sur le guéridon où s’empoussiéraient les magazines de Miranda, rarement ouverts. Avec le miroir accroché au mur, si l’on faisait abstraction de la télé, la salle à manger ressemblait à une salle d’attente. Nous étions deux, parfois quatre, avec ses parents, mais il y avait huit chaises, et elles n’étaient point musicales.

J’ai décidé, sur un coup de tête qui ne m’a pas fait trop mal, de retourner dans mon quartier.

Une petite voix tombée du ciel m’a apostrophé. Il m’arrivait souvent de monologuer en jonglant avec les touches du clavier de mon ordi. J’avais l’impression, si je lui parlais, de taper plus vite et mieux. Elle me donnait rarement son avis sur ma prose. Je ne le lui demandais jamais, de toute façon. Elle n’était qu’un soutien, un pilier.

« Tu comptes prendre des photos de ta rue, de la porte, ou tu vas entrer par effraction ? »

« Une maison aussi bien exposée, à deux pas de la mer, ne peut rester longtemps sans personne dedans. C’est comme un bernard-l’hermite refusant une coquille nacrée. »

« Seul un écrivain peut imaginer pareille métaphore. »

« Romancier, pas écrivain. »

« Où est la différence ? »

« Ecrivain, c’est un sacerdoce. Romancier, c’est juste avoir le don de raconter des histoires. »

« Tu joues sur les mots. »

« Justement. »

 

Je me suis pointé, la fébrilité comme un sac à dos bourré de cailloux, devant la maison où je suis né, passant du silence sidéral aux cris inhumains de maman. Elle était habitée. Sur la boîte aux lettres, en partie effacé, le nom du résident m’apparut. Inconnu au bataillon. Au moment de toquer à la porte, je renonce. Je m’en vais. Je croise quelqu’un, dans la rue. L’homme me regarde étrangement.

« Vous cherchez quelque chose, monsieur ? Quelqu’un ? »

« Non, non. Je ne fais que passer. »

Il me fit un salut militaire.

« Oui… En fait, j’ai habité au 6 de cette rue, quand j’étais gamin, et… »

« Et vous revenez sur les lieux du crime… »

« Voilà… Mais je suis innocent. »

Je me suis forcé à sourire. Il m’a imité.

« C’est moi qui habite au 6. Depuis un quart de siècle. »

J’ai dégainé, sous l’émotion, une phrase qui me fit honte.

« La porte du cagibi sous l’escalier ferme mal. »

« Il n’y a plus de cagibi. Je l’ai fait murer. Il y avait des souris dans la maison. Il s‘est avéré qu’elles passaient par des lézardes. Le voisin, un original, en faisait l’élevage. Il laissait la cage ouverte quand il avait trop bu. Il a déménagé à la suite d’une pétition parce qu’il faisait la guerre aux chats du quartier. Il avait essayé de les empoisonner. Comme ça n’a pas marché, il a utilisé des fléchettes. »

Halluciné, j’ai failli ajouter : « Vous savez, monsieur, j’ai planté mes billes dans le jardin, autrefois. »

Trop peur de l’entendre me répondre qu’il n’y avait plus de jardin.

 

*

 

A peine arrivée, Miranda m’a passé un de ces savons. J’ai hésité. Fallait-il lui parler de cette poupée aux yeux de grenouille et dont le chignon ressemblait à un nid d’oiseau ? J’ai décidé de me taire, elle pourrait s’imaginer que je cherchais à dévier la trajectoire de ses scuds.

« Tu as oublié de faire le vide sous les combles ? Tu te fous de ma gueule ? »

« J’ai beaucoup bossé… »

« Tu as fini ton roman, au moins. »

« Tes parents vont bien ? »

« Tu veux m’avoir par les sentiments ? Ils te passent le bonjour. »

« C’est bien. Allez, je vais ranger tes poupées dans le garage, en attendant le prochain vide-greniers ! Je garerai la voiture dehors. Il ne gèle jamais. C’est l’avantage de vivre dans le sud. Tu m’as manqué. »

« Je suis si maladroite ? »

Miranda était soupe au lait. Même lorsque sa colère était légitime, elle se ressaisissait dans la minute. Elle m’a embrassé sur le front, du bout des lèvres, tandis que je m’inclinais devant ma reine.

« La prochaine fois que tu me désobéis, tu n’auras même pas droit à une poignée de main. »

« Bien, maîtresse. »

« Et n’oublie jamais que je suis ta femme. »

« Bien, maîtresse. »

L’euphorie remplaçait la crainte.

 

Il m’a été aisé de transbahuter les poupées de Miranda dans le garage. Elle avait loué un véhicule, elle détestait le train. C’était trop long pour se rendre en Auvergne. Il fallait traverser les gorges de l’Allier, et la vétusté de la ligne imposait que le train avançât comme au ralenti.

Je n’en ai pas cru mes yeux. Je m’en suis voulu de n’avoir jamais visité le passé de Miranda. J’avais toujours eu du mal à l’imaginer jouant à la marelle, berçant ses poupées. Il y en avait à qui il manquait un bras, une jambe, l’une d’elles était sans tête. J’avais trouvé cette dernière au fond du grand carton où elles avaient été entassées.

J’ai tout de suite reconnu celle qui était coiffée d’un chignon et dont les yeux semblaient si vivants.

« Vous me reconnaissez ? Vous êtes content ? Je ne vous tutoie pas. »

« Quoi ? »

« Vous auriez dû obéir à notre maîtresse. Maintenant, nous allons attraper froid dans le garage. »

« Il ne fait guère plus chaud dans le grenier. »

« Il y a la lucarne et l’effet loupe. Le soleil est faible, mais c’est déjà mieux que l’humidité du garage. Et nous préférons l’odeur de poussière à celle de l’essence. »

La sensation de perdre la raison. De délirer sur le papier, le stylo de mon enfance en main.

« A propos, c’est gentil d’avoir revissé la tête de Mélanie. Mais bon, c’est tout de même moi qui…»


Publié le 23/02/2026 / 1 lecture
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