Gamin, j’ai enterré mes jouets dans le jardin. Loin d’être obsolètes, ils avaient besoin de ma protection. Je me devais de les préserver de l’insécurité. Surtout depuis que les chats du quartier s’immisçaient chez les gens pour y dévorer hamsters et cochons d’Inde. Mon père disait qu’ils avaient été piqués par un insecte enragé. Sans oublier que je faisais d’une pierre deux coups. Là, j’étais sûr de les retrouver plus tard, quand l’âge d’être adulte viendrait plomber ma joie de vivre. Tellement mieux que les ranger dans une malle exilée au grenier, ou les jeter carrément dans une benne à ordures. Parce qu’ils étaient claustrophobes.
Dans le jardin…
Pas une fosse commune, non, juste un terrier où ils hiberneraient en attendant que je les délivre du sommeil. Tempes grisonnantes, ils auraient du mal à me reconnaître. Si seulement j’avais songé à un mot de passe…
Le quartier était menacé, oui, par une bande de loubards à belles moustaches. Les chiens, ces déserteurs, transformant leurs niches en bunkers, avaient renoncé à s’opposer à leur invasion. Madame Buttin avait retrouvé son furet égorgé dans son lit. Elle avait senti un liquide chaud couler le long de ses cuisses et cru être redevenue, à cinquante-cinq ans, fécondable.
J’avais surpris une conversation entre elle et maman, et c’est le mot qu’elle avait prononcé.
Fécondable.
Je croyais qu’il était réservé aux animaux. En fait, j’ai longtemps ignoré sa signification, et cette carence n’avait jamais lesté mon curriculum vitae d’enfant.
Puisque les « aboyeurs » n’étaient plus capables de monter la garde, il devenait urgent que je prenne les affaires en main. Avant tout, mettre à l’abri ce que j’avais de plus cher au monde : mes parents, Superdog, le vieux chien de mon père, et Patte-folle, mon nounours boiteux.
Superdog, je m’y étais attaché. Il avait sept ans quand je suis né, et me léchouillait le visage comme une glace. Chaque jour, je craignais de me lever et de découvrir la niche vide. Mon père, lui, s’efforçait de sourire lorsque j’évoquais le danger auquel il s’exposait en dormant à la belle étoile.
« T’inquiète, fiston, il n’a peur que de son ombre ! Il nous les cache, parce qu’il ne veut pas t’effrayer, mais il a de sacrés crocs, capables de transformer un chat de gouttière en tranches de rôti ! »
C’était un éternel optimiste.
En ce qui concerne Patte-folle, j’aurais voulu le ligoter à une branche, au sommet de l’antique figuier du jardin. Je savais que les chats détestaient y grimper à cause de la sève laiteuse qui leur collait aux pattes. Mais je zappai cette idée car, du jour au lendemain, il risquait d’être déraciné. Aucun arbre ne grandissait dans le quartier. Il se murmurait qu’une maladie inconnue touchait la sylve. Les platanes étaient lépreux, les cyprès atteints de nanisme. Et les tronçonneuses vrombissaient comme des bourdons.
J’oubliais un petit détail, à l’époque : j’ignorais si l’avenir me permettrait de rester ici, chez mes parents. Les chats étaient en train de mettre le pâté de maisons à feu et à sang. Qui aurait envie de grandir sous le regard de félins revanchards ? Les chiens devenus froussards, trop chouchoutés par des maîtres sans autorité, les matous semblaient des grenouilles gonflant leurs joues pour ressembler à des trompettistes.
Si je quittais le quartier, à ma majorité, pour vivre dans l’arrière-pays, ou rejoindre la capitale, il me faudrait revenir dans le costume du cambrioleur nostalgique. Nuitamment, je sauterais le mur du jardin muni d’une pelle et d’une lampe torche, puis creuserais la terre dans le but de réveiller mes joujoux. Je n’aurais qu’à prier pour que celui qui squattait la maison de mon enfance ne soit pas un jardinier du dimanche, tout le contraire de mon père. Il aurait planté quelques graines, et ses gestes maladroits eussent sorti mes jouets de leur léthargie. J’ignorais si mes nounours ne réagiraient pas à la manière des grizzlys, mordant la main tendue avant d’amputer le bras de l’auguste semeur. Certes, j’eusse pu les enterrer plus profondément, mais j’avais craint d’atteindre le pays des lombrics. Mes joujoux finiraient digérés, seraient transformés en engrais. Sur cette plate-bande, pousseraient, plus tard, des ronciers aux épines pointues telles des baïonnettes de soldats de plomb, aux feuilles pelucheuses.
Quand mon père évoquait l’avenir, il disait :
« Tant de calendriers des pompiers jetés aux flammes, de saints immortels dont l’auréole fume encore ! Le futur sourd aux appels du passé, et n’en faisant qu’à sa tête. Comme ces chats, jaloux des braves toutous, et qui se comportent comme des truands parce que pressés de changer le monde… De changer LEUR monde ! »
Et puis il y avait les chiens errants…
Si la maison était abandonnée et le jardin en friche, ils viendraient y creuser un trou afin de dénicher un os – ce n’était point un coin à truffes. Il leur serait facile de franchir l’obstacle en forant un trou à la base du mur. Il suffirait de passer inaperçu aux yeux du chat sentinelle, perché sur le toit.
Ma mère avait été suivie, dans la rue, par un berger allemand aux flancs zébrés de cicatrices, et qui était passé en force par la porte d’entrée. Après avoir traversé le corridor et la cuisine, il était sorti sur la terrasse. Un cri de douleur avait ébranlé la charpente. Un chat, qui s’était laissé tomber de la gouttière, lui avait labouré les reins jusqu’au sang.
« Finalement, eux, au moins, sont de bons gardiens ! Et même des guerriers ! »
Ma mère avait un peu bafouillé, fragilisée par ce chien errant qui l’avait traquée, sur le trottoir, avant de la précéder au moment d’entrer dans la maison. Ce jour-là, mes parents avaient commencé à parler de déménagement.
Ce qui posait problème. S’ils changeaient de roche, je ne risquais pas d’hériter du domicile familial, non. Tout faire pour qu’ils aient envie de rester ? Lutter contre l’insécurité en déclarant la guerre à l’armée des chats ? C’était mission impossible. Attendre que le temps change mon duvet naissant en barbe envahissante, ma peau de porcelet en cuir de taurillon ?
Aurais-je les moyens et l’envie de racheter cette villa à son propriétaire, si lui-même était encore de ce monde quand j’aurais amassé le fric nécessaire ? Et quand bien même aurais-je continué de vieillir ici, quelle date choisir ? Quel créneau temporel ? A quel âge devrais-je déterrer les joujoux ? Et comment se débarrasser des fauves buveurs de lait ? Et dans quel état retrouverais-je les témoins de mon enfance, nounours, billes, soldats de plomb ? Car je n’avais point prévu de les protéger au moyen d’un inoxydable écrin. Ils y seraient morts, étouffés. Ou dévorés par des larves fouisseuses. Peut-être pour défendre leur territoire, peut-être par gourmandise. Je ne songeais même pas à un séisme, à un tsunami. Pourtant, l’esprit du mal parasitait mes pensées. Je me sentais grandir dans ma tête, au point d’avoir peur de me cogner le front en entrant dans ma chambre. Mon ombre, sur le mur, ressemblait à un épouvantail voûté à force d’avoir le vent de face. J’étais armé pour aller à l’école, le cartable faisant de moi le roi des bossus.
Déjà, régler son compte au chat sentinelle en le déquillant avec un fusil à plomb. Ou monter sur le toit, par la lucarne du grenier, le prendre à revers, avec quelques fléchettes et son fion en point de mire.
Je m’étais souvent étonné de l’organisation mafieuse mise en place par les matous. Je me rappelais qu’après l’affaire du furet de madame Buttin, il y eut celle du piranha de monsieur Jolivet. Un trophée vivant, ramené d’un lointain voyage. Un pari avec un ami qui, lui, s’était pointé avec un manul, chat sauvage ramené des steppes mongoles. Et qui n’avait pas survécu sous le soleil sudiste.
Le piranha nageait dans la piscine et mangeait de la pâtée pour chien. J’avais trouvé cette baignoire de bourge aussi grande qu’une mer pour un poisson aussi petit. Un matin, monsieur Jolivet l’avait retrouvé le ventre à l’air. Des griffes de chat lui ayant lacéré la nageoire dorsale.
Pourquoi, en culottes courtes, cette lubie de l’inhumation ? Avais-je, dès l’enfance, des talents de pilleur de tombes ? Mes futures études déboucheraient-elles sur le funèbre métier de croque-mort ? Aujourd’hui encore, j’imagine la tête de mes parents si j’avais embrassé cette vocation. Phobique des cimetières, mon père ne lisait jamais les romans de Stephen King, et ma mère avait été griffée par un chat noir le jour où elle avait renouvelé les fleurs sur la tombe de mon grand-père.
Etais-je collectionneur de fantasmes macabres comme d’autres accumulent des souvenirs de guerre ?
Je me souviens d’un rêve au cours duquel j’emprisonnais un coq dans une malle. Je tirais au sort la date de sa libération en plantant, paupières closes, la mine de mon crayon dans le cœur d’un calendrier. Chanterait-il à l’aube de son premier jour d’enfermement ? Le jour venu, je soulèverais le couvercle de l’étrange urne en osier et me mettrais à éternuer, ayant sniffé par mégarde un nuage de cendres. Je n’avais pas coché la bonne case.
Mes joujoux.
Les enterrer, c’était aussi le seul moyen de les conserver. Avec le temps, je les aurais sans doute égarés au fil des déménagements. Là, dans le ventre de la villa, poche d’un kangourou, je saurais où ils reposaient. Je n’aurais qu’à y revenir en copinant, par exemple, avec le nouveau résident. Il m’inviterait à visiter son potager ; là, je constaterais que la terre avait été retournée. Je serais obligé de dire toute la vérité sur ma présence sur des terres qui furent autrefois miennes, m’exposant aux quolibets de mon hôte. Et je serais revenu, cagoulé, ombre parmi les ombres du jardin, pour lui faire la peau. La haine féline commençait-elle à squatter ma personnalité ?
Mes joujoux.
Je m’en serais peut-être lassé, les jetant à la poubelle un jour de caprice, de tempête sous mon jeune crâne. Le vol était une éventualité à exclure, étant le seul (vraiment ?) à connaître l’emplacement de leur quarantaine.
Encaserner, dans un même carton, soldats de plomb et santons de la crèche ? Malgré la crainte d’un clash entre les violents et les pacifiques, entre Vercingétorix et l’enfant Jésus, entre Napoléon et la vierge Marie ?
J’avais également enterré mes billes.
J’en rêvais la nuit, les voyant éclore tels des œufs de tortues. Mais que pouvait-il advenir de cette étrange portée ? Des lombrics oseraient-ils les gober sans en faire, au préalable, une omelette ? Ils se nourrissaient de terre, de feuilles mortes émiettées, rien dont la consistance pût ressembler, de près ou de loin, à un minuscule galet parfaitement rond.
Je n’allais jamais au bout de mon cauchemar, me réveillant, les larmes aux yeux, après que chaque coquille était fendillée, laissant apparaître des mèches allumées. L’explosion ne se faisait guère attendre. Et c’était un véritable feu d’artifice, décollage de fusées sur le point de se mettre en orbite autour du quartier. On eût dit un dessin animé de Tex Avery.
Mais je n’avais pas vraiment envie de rigoler. Les mirages m’entraînaient au bord d’un gouffre, et je battais des bras au-dessus du vide en imitant le cri d’une mouette.
Je me réveillais, oui, tandis que maman s’apprêtait à me délivrer de mes visions nocturnes en m’invitant à me rendre au collège dans le bon tempo.
Des années avaient passé, assombries par la menace des moustachus aux pattes de velours, feulements et haleine de poisson pas frais.
Et puis l’adolescence m’avait éloigné de ces fantasmes de gosse qui ne me concernaient plus. Les années continueraient de passer, et je quitterais cette maison où j’étais né, où je n’avais jamais prévu de mourir. Avais-je été pragmatique en me débarrassant de mes jouets ? Je ne me posais même plus la question.
Mes parents ne s’occupaient pas du service après-vente de mes cadeaux. Et les billes gagnées à l’école ne représentaient qu’une sorte de salaire, de gain au jeu. Je ne m’étais jamais demandé, non plus, si j’avais bien agi en les ensevelissant en compagnie de mes autres joujoux.
Les santons étaient précieusement gardés au grenier, dans une boîte à biscuits de couleur bleue. Des étoiles filantes argentées en sillonnaient le couvercle, ce ciel cabossé. Ils hibernaient, eux aussi, raison pour laquelle on les croyait morts lorsque la crèche fermait ses portes.
« Des Lilliputiens momifiés, commentait mon père. Tu as vu, mon fils ? Chaque année, on leur redonne vie pour qu’ils nous apportent un peu d’espoir. Et ils ne nous reprochent même pas notre ingratitude ! »
A l’approche de Noël, si l’on avait une bonne oreille, on les entendait s’agiter dans la nuit de la maison.
« Ils font des mouvements de gymnaste pour huiler leurs articulations rouillées, disait ma mère. Et la vierge Marie berce l’enfant Jésus afin qu’il ne soit pas trop stressé par tous ces bruits de casse-noisette. »
Patte-folle, je l’avais jeté dans la benne à ordures, sur le trottoir d’en face. J’avais failli me faire écraser en traversant. Je m’étais dit qu’il se vengeait, commandant aux réflexes de ce brave homme dont le volant avait refusé d’obéir.
Patte-folle était borgne, et je n’aimais guère les cyclopes. Je le soupçonnais d’utiliser son orbite creuse pour emmagasiner ses pensées parmi les plus noires.
Une belle sépulture l’aurait-elle aidé à recouvrer l’usage de sa jambe, et la vue ? L’aurait-elle rendu plus sympathique, moins frustré ?
Je l’aurais déterré dans un état proche de celui qui m’avait donné envie de le posséder tandis qu’il trônait dans la vitrine de ce magasin de jouets où il avait fait la pute, aux côtés de poupées pas sexys pour un sou.
J’aurais pu le déposer mollement dans une boîte à chaussures, puis enterrer celle-ci dans le coin le moins ombragé du jardin, semer des graines de coquelicots géants, et couronner sa tombe d’un crucifix chouravé dans l’église à l’heure de la messe. Il serait monté au ciel, au paradis des nounours, où il aurait sympathisé avec des anges en peluche.
Mais le jardin n’était pas une succursale du pays des Bisounours, non.
Là-haut, il fomenterait plutôt sa vengeance. Et les anges, à son contact, deviendraient rêches et noirs.
*
Un soir, alors que je lisais dans mon lit, mes parents sont venus m’annoncer qu’ils comptaient déménager. Décision mûrement réfléchie. J’avais vingt ans. C’est la première fois qu’ils entraient dans ma chambre sans frapper. Je les avais ensuite entendus s’engueuler, papa accusant maman de ne point respecter mon intimité. Les sachant tous les deux de mauvaise foi, j’évitais de choisir mon camp.
Allaient-ils profiter de l’occasion pour me demander de me dénicher un studio ? De rester seul entre ces murs trop chers pour ma bourse ? Mais ils avaient autant besoin de moi que moi d’eux. J’avoue que stagner ici, sentinelle veillant sur le gros dodo des joujoux, m’eût arrangé.
Les rides se creusaient. Mes parents vieillissaient à vue d’œil et ne semblaient guère gênés par ma présence, pas plus que je ne l’étais par la leur. Nous étions très unis et ne parlions jamais d’argent. Je faisais des études de médecine. Accro à Urgences, la série américaine, j’avais attrapé le virus. C’est en pratiquant un bouche-à-bouche que j’ai vu se dessiner mon avenir. Une femme d’âge mûr qui avait eu un malaise cardiaque en attendant le bus… J’avais ressenti de la fierté lorsqu’elle avait rouvert les yeux.
Nous posâmes nos valises à Roquevaire, à une vingtaine de kilomètres de Marseille, au nord d’Aubagne. Mes parents, sur leurs vieux jours, subissaient frontalement l’insécurité. Plus jeunes, l’optimisme leur servait de pare-feu. Ils s’étaient habitués au bruit, à la pollution, mais là, après les chats, c’était le tour des cambrioleurs. Comme si ceux-ci avaient attendu que les vilains matous se calment pour occuper, à leur tour, le terrain.
Nous avions été cambriolés trois fois en moins d’un mois. Superdog y avait perdu la vie, d’un méchant coup de lame. Les chats ne sévissaient plus, refoulés sur les toits, se nourrissant de moineaux distraits, de pigeons malades. Papa était persuadé que c’était comme un bataillon réduit au silence, et qui attend un parachutage de munitions. Il m’arrivait de me balader en regardant le ciel.
Dans le quartier, le bruit courait que c’était le fantôme de monsieur Jolivet. L’homme, décédé des suites d’un troisième infarctus, était revenu de l’au-delà pour venger son piranha, le plus insolite des chiens de garde. D’autres, moins illuminés, disaient que c’était une guerre de territoire contre les cambrioleurs, gagnée par ces derniers. Ou bien une épidémie. Un virus extraterrestre, qui sait ?
Ce bruit-là avait circulé à la vitesse de la lumière. Il y eut des témoins pour déclarer avoir vu une soucoupe volante atterrir et décoller dans un même mouvement.
« On aurait dit le ricochet d’un galet à la surface d’un lac. Mais un galet qui aurait fait des bonds de grenouille. »
Superdog avait vécu vieux, au-delà de l’âge plafond, comme disait le vétérinaire. Mon père s’était étonné qu’il parte aussi vieux alors que la mort elle-même planait au-dessus des gardiens du quartier. Il avait été d’une incroyable longévité pour un toutou de sa race. Les oreilles dressées, il vous regardait comme si vous aviez un message à lui transmettre. Puis il se mettait à courir en se retournant de temps en temps, et vous compreniez que le message, c’était la baballe.
« Il est dopé ! » avait lancé ma mère.
Alors il simulait une grande fatigue, langue pendante, allongé sur la moquette, le regard dans le flou, comme s’il avait saisi la remarque de maman.
Un jour, il ne s’est pas relevé. Il n’avait pas couru assez vite ; la mort l’avait rattrapé.
Je m’étais très vite habitué à ma nouvelle vie. J’avais rangé le bord de mer dans un tiroir de ma mémoire. Les vagues mouraient, maintenant, sur les plages de mon imaginaire. De toute façon, je détestais la pêche, les chalutiers, les îles qui plombent la mer. Ici, j’entendais pétarader les fusils de chasse dans les pinèdes. Je m’efforçais de ne point renier mon enfance, quand les animaux avaient autant d’importance que ma famille. Ils m’étaient aussi nécessaires que l’air, carburant de mes poumons. Chaque coup de feu me faisait sursauter, et je réfrénais mon envie de crier au meurtre. Une balle perdue est aussi sourde qu’aveugle.
Je n’avais point honte d’avoir été un morveux, car j’avais eu tout le temps de me moucher. Je ne faisais plus de mauvais rêves, qui avaient été remplacés par des trucs d’ado dont la couette garde le secret.
Maintenant, lorsque je me couchais, je savais que j’avais rendez-vous avec de belles étoiles qu’une main bienveillante avait décrochées du ciel pour les glisser dans mon lit.
Dix autres années avaient encore mordu dans la chair vive de ma peur, emportant mes parents au passage. Sanguinolents lambeaux pesant sur mes souvenirs. Des mouches vinrent me nettoyer la tête. Etrangement silencieuses. Tant de larmes avaient coulé, inondant l’hémorragie, ruisseaux destinés à grossir une autre rivière. Une cicatrice s’était formée, désespoir d’une gomme. J’ai rêvé que je soufflais mon haleine sur leurs ailes afin qu’elles deviennent des colibris. Elles me butinaient les yeux, pour me remercier. Elles ne faisaient que me réveiller. Si j’étais une fleur, je serais déjà fanée.
Dix années au cours desquelles j’avais obtenu le droit d’exercer la médecine générale. Un sésame destiné à entrebâiller les portes de la guérison.
Mon cabinet se trouvait à Marseille, du côté d’Endoume, dans le septième arrondissement. Pas très loin de la villa où j’avais grandi, surveillé par une bande de matous mal embouchés.
J’étais resté à Roquevaire. Les cigales rythmaient ma vie tellement mieux que mouettes et goélands. Dans le coin, il n’y avait qu’un chat, vieux et laid, auquel je donnais à manger quand il se frottait à mes jambes. J’avais trop peur qu’il me transmette ses pelades.
Je faisais la navette tous les jours. Les routes ondulaient sous le chaud soleil, imitant des rivières en crue. La nuit, la lune et les étoiles y plongeaient leurs reflets, en vain. Personne ne m’attendait à la maison, le soir, ni ne m’aidait à me préparer, le matin. Les femmes, je me contentais de les regarder de façon mécanique. Quelque chose interdisait à mon cœur de battre pour autre chose que la survie.
Le choix de mon cabinet, si près de la maison où j’avais vécu, n’était point une coïncidence, non. Je voulais garder un œil sur ce jardin où des souvenirs d’enfance dormaient sous un mètre de terre. Je n’étais pas très paternaliste, et j’avais eu peur qu’un cabinet à Roquevaire m’eût exposé à trop de familiarités de la part de mes patients. La rue n’était pas une salle d’attente.
Mais je dois reconnaître que c’est surtout un cauchemar qui m’avait dissuadé d’ouvrir mon cabinet sur mes nouvelles terres. Surtout après que j’avais été informé que les autres médecins se réunissaient autour d’un verre pour en parler.
Ils avaient tous été visités par le même songe noir.
Lorsque mon oreille avait traîné, je m’étais félicité d’avoir été curieux, car mon humeur était changeante en fonction de la qualité de mes nuits.
Dans ce métier, il faut être équilibré, solide sur ses bases, à l’instar d’une maison.
J’avais rêvé que tous mes patients étaient atteints du même mal. Mordus au ventre durant leur sommeil. Un gros animal entré par la fenêtre laissée ouverte. Ils saignaient abondamment. Mais la douleur ne les avait même pas réveillés. A peine une gêne au niveau du nombril. Ils avaient été boutés hors du cauchemar au moment où ils allumaient la radio, apprenant qu’un ours s’était échappé du cirque qui venait de planter son chapiteau sur la grand-place.
L’histoire ne disait pas s’ils se rendaient aux urgences. Je ne m’étais jamais demandé comment elle finissait, là-bas, après que l’on avait changé d’espace-temps.
Notre corps y guérissait-il ? Le fauve brun continuait-il de hanter les dormeurs ? Mon père prétendait que rêver, c’était franchir la frontière entre deux mondes.
La cabane.
Mes parents avaient trimé toute leur vie pour se payer cet ermitage au cœur de la garrigue. J’avais jugé leur décision bien tardive, ma foi. Mais comme j’étais – je l’avais décrété – le responsable de cette procrastination, j’avais zappé.
Je l’avais surnommée « la cabane » parce que le précédent propriétaire l’avait, visiblement, retapée pour qu’elle ressemble à un chalet. Mon père avait demandé à l’agent immobilier, sans obtenir de réponse, si c’était un Suisse en exil ou un excentrique. Il avait juste obtenu un sourire crispé. J’avais tout de suite interprété qu’il avait honte de l’avoir vendue à un banquier corrompu.
La cabane.
Etrangement cubique, elle était plantée comme un bunker au bord de l’Huveaune, petite rivière qui se jette dans la mer, à Marseille même, vers la plage du Prado.
Son balcon fleuri tirait un trait sur sa façade où la nature avait tricoté un pull de lierre grimpant. Une fois par mois, il fallait tailler à grands coups de sécateur pour libérer la maison de cet étouffant filet. L’opération achevée, on passait les bras par la fenêtre, puis, en se penchant au maximum, on tirait d’un coup sec. Il y avait deux fenêtres, comme un regard. Cette étrange mue se décrochait avant de dégringoler sur la terrasse. Le soir, on achevait le travail en organisant un autodafé dans le jardin. Les flammes crépitaient comme des cafards écrasés, et l’odeur évoquait un barbecue. Il arrivait que nos voisins s’en inquiétassent. Les piétons levaient les yeux au ciel, comme pour vérifier si les canadairs allaient faire pipi sur les pins.
Le « pull » contaminait le mur qui devenait lépreux. Telle une armure qui rouille, une seconde peau souffrant de dermite. Et je repensais aux arbres du quartier, dont l’écorce tombait par plaques. Nous n’étions tout de même pas responsables de cette desquamation, si ?
L’avions-nous délocalisée en la trimbalant dans nos valises ? Qui sait, peut-être que les platanes et les cyprès du quartier, qui montaient la garde autour de la villa, avaient enfilé un treillis neuf, hein ?
J’avais vérifié, en me rendant à mon cabinet. Mais c’était un prétexte pour rôder du côté du jardin aux joujoux. J’avais même essayé de regarder par-dessus le mur. Sur la pointe des pieds, je faisais très voyeur. Le vieux figuier, dont la cime était visible de loin, masquait la plate-bande où mon enfance hibernait.
Papa et maman avaient travaillé pendant quarante ans, ou presque, pour ne s’être sentis véritablement chez eux qu’une vingtaine de mois. Et j’en avais profité sans la moindre honte, alors que mon enfance commençait à remonter à la surface. A la surface de la plate-bande qui tutoyait les racines affleurant du vieux figuier ?
J’ai souvent rêvé qu’un cambrioleur se pointait avec une tronçonneuse. Des écouteurs sur les oreilles, il découpait en rondelles le tronc de l’arbre fruitier, les jetant ensuite dans un sac en toile de jute. Avant de partir, s’apprêtant à escalader le mur dans l’autre sens, il mangeait une figue. Parvenu au sommet, il se tordait de douleur. Les riverains, penchés à leurs fenêtres, le regardaient se contorsionner, victime d’une impitoyable diarrhée, et riaient comme des baleines.
Chaque fois, c’est l’odeur qui me réveillait.
A l’heure de la sieste, quand il m’était impossible de fermer l’œil à cause de la chaleur, je me revoyais en culottes courtes, comme au cinéma, et l’écran me paraissait vraiment très grand. Je m’y voyais, oui, en noir et blanc, les traits tirés, avec quelque chose d’angoissant dans mes yeux cernés de suie. Comme si j’avais commis un larcin dont le contrecoup était à craindre dans l’immédiat.
Avais-je manipulé mes parents de façon à ce qu’ils me gardent à leurs côtés jusqu’à ce que je retourne sur les lieux du crime, histoire d’y récupérer quelques souvenirs ensevelis ?
J’avais tant d’amis d’enfance montés dans la capitale pour y faire leur trou…
Moi, mon trou, je l’avais fait dans le jardin de la villa, avant de le reboucher proprement pour que mes parents ne se rendent compte de rien.
Parmi ma collection de rêves, ceux qui me troublaient le plus, c’était quand…
Quand Patte-folle jouait les premiers rôles. J’avais fait passer un casting à mes joujoux et, une fois de plus, il avait été pris pour tourner mon film.
J’avais toujours eu du mal à me souvenir comment il se déplaçait quand sa patte n’était point folle. Mon grand-père me l’avait offert alors que je marchais à peine, moi-même, et j’avais toujours connu ce nounours handicapé de la jambe gauche.
Mon père se moquait.
« Il a la jambe molle. Il n’aura jamais mal en faisant le grand écart. »
Je m’en voulais encore d’avoir négligé son éducation. Sourd à mes recommandations, il jouait au foot avec les doudous des enfants du voisinage, mauvaises fréquentations contre lesquelles je l’avais si souvent mis en garde. Et il avait pris un mauvais coup au niveau du genou. Un soir, il était rentré boiteux, mais je l’aimais tellement que je n’avais pas remarqué la différence.
Je ne connaissais aucun rebouteux. Mon père commença à rire de son handicap, toisé par ma mère, tellement plus tolérante.
Papa avait eu un accident, un soir, en conduisant plus vite qu’à l’ordinaire. Pressé de rentrer à la maison. On fêtait mon anniversaire. Il tenait à être à l’heure. Etre là quand je soufflerais les sept bougies. Il travaillait trop.
Plus tard, ce fut une longue maladie qui le cloua au lit un mois durant. Patte-folle boudait dans son coin. Il était puni de m’avoir désobéi.
J’ai commencé à le regarder bizarrement quand mon père a été agressé, dans la rue, par une ombre voûtée qui lui avait dérobé son portefeuille.
*
Il faisait beaucoup plus chaud à l’intérieur des terres que sur le littoral. Plus on s’éloignait de la mer, plus l’été pesait sur les tuiles, dans les rues. Les nuits étaient peuplées de pipistrelles qui volaient et criaient comme des hirondelles. Il m’était arrivé de m’endormir alors que le soleil se levait à peine, salué par un coq. Parfois, c’étaient des coups de fusil, au-delà des collines de Pagnol. Je rattrapais mon retard à l’occasion de siestes moites au cours desquelles je rêvais qu’il neigeait. Des tourterelles squattaient les toits, et je me disais qu’elles n’y avaient jamais croisé le moindre chat. C’est ce que j’avais cru jusqu’à ce que j’en découvre une, dans le jardin, écorchée vive. J’avais appris que les goélands leur faisaient la guerre quand ils avaient faim. Les chalutiers ne vomissaient pas toujours de quoi les nourrir. J’en avais déduit qu’elle avait été victime d’une attaque sournoise tombée du ciel, puis l’agresseur chassé par un animal plus grand.
La femme qui allait bouleverser mon avenir, sinon ma vie, je l’ai rencontrée dans la salle d’attente de mon cabinet. Je ne m’y attendais pas – c’était le cas de le dire.
Elle était grande, rousse, des yeux comme des balles traçantes. Ses cheveux mettaient le feu à mon regard. Sa peau laiteuse semblait faite pour vivre plus au nord. Le hasard avait guidé ses pas sur le chemin de mon cabinet. Son propre médecin était aux abonnés absents. Elle errait sur le trottoir quand ma plaque lui a lancé une œillade. Elle a vu de la lumière, elle est entrée.
« Mon médecin est en vacances et les urgences aggravent mon syndrome de la blouse blanche ! »
Urgences.
Le mot m’avait fait sourciller dans un grand sourire. Elle disait avoir été mordue par un rat. Son doigt, index de la main gauche, était enflé et l’ongle menaçait de sauter.
« Ce rat a dû apprécier le goût de votre vernis… »
J’ai toussoté, honteux de ma vanne.
Elle avait feint de ne rien entendre.
Ce matin-là, j’étais de fort méchante humeur ; par sa seule présence, elle avait remis les pendules à l’heure. J’avais remonté le temps, par la pensée, pour rejouer la scène, mon pied droit doublant mon pied gauche juste avant de toucher le sol.
J’avais reproduit le cauchemar qui avait transformé les précédentes nuits en écran de cinéma où était projeté un film d’épouvante. Je m’étais dit que c’était le début d’une nouvelle hantise, et j’avais raison.
J’y étais terrorisé par un grizzly. Le grand rouquin squattait la vieille armoire normande qui trônait dans ma chambre. Je maudissais la porosité des murs. Mais non ! Ce n’étaient point les ronflements du voisin…
Mes parents avaient déclaré que la place de ce meuble bouffé par les termites était au grenier, mais je m’y étais opposé. Il évoquait un sarcophage. Je savais qu’un jour ou l’autre, il me serait utile pour autre chose que ranger des pulls. Aujourd’hui, c’était ma bibliothèque. J’y entassais les livres rares que je dénichais chez les bouquinistes d’Aubagne. L’été, dormant très mal à cause de la chaleur, je me levais pour en soutirer un, au hasard, et lire jusqu’à ce que le sommeil me prenne par surprise. Je me réveillais, le livre sous l’oreiller, ayant oublié de l’avoir placé là avant de piquer du nez.
Les deux portes s’entrebâillaient, et deux yeux rouges apparaissaient dans la sépulcrale nuit de l’armoire.
Ils me fixaient.
Je savais que c’était le regard du grizzly. Forcément.
J’aurais été bien attrapé s’il se fût agi d’un couple de lucioles.
Il parasitait mes pensées au point que je l’imaginais qui entrait dans mon cabinet en boitant. Et se plaignait d’avoir marché sur un oursin…
« Un oursin ? Mais il n’y en a pas dans l’Huveaune ! »
« Il n’y a pas de saumons, non plus ! Et pourtant… »
Il réitérait des gestes tellement lents que mon cerveau avait le temps de les répertorier. Mais il suffisait que je fasse, moi-même, un mouvement brusque, pour qu’il redevienne un prédateur. Il se montrait alors, émergeant de l’obscurité comme s’il y avait un interrupteur dans l’armoire. Le halo de lumière montrait son vrai visage. Celui d’un tueur incapable de semer la mort parce qu’en songe, un coup de griffe est l’égal d’une caresse.
Je me rappelais la fois où j’étais tombé du lit. J’étais devenu une cible idéale. Dans le vrai monde, un coup de téléphone m’eût délivré de son étreinte. Peut-être que, de l’autre côté du miroir, j’étais devenu une peau d’humain, et mon tourmenteur soignait ses frères grizzlys.
Cette nuit-là, je commençai à me déplacer au ralenti, sous les draps, afin de prendre la fuite par la porte qui se trouvait à trois mètres, sur ma droite. Le grizzly eût pu me couper la route s’il avait été attentif. La fixité de son regard, paradoxalement, le desservait. Je le sentis tétanisé par l’ouverture des portes. C’était comme un duel de western. Impossible de deviner, pour quelque témoin, lequel des deux avait le plus peur. Il n’y avait, heureusement, rien à dégainer. Les murs sont toujours victimes des balles perdues. La scène se figea soudain, immobilisant ma fuite en catimini. Je dus me lever pour vérifier si mon inconscient ne m’avait point menti en m’exposant à la menace d’un ours au pays des cigales. De toute façon, les yeux étaient perchés à une hauteur telle que le doute n’était pas permis.
Lorsque je parvins devant l’antique armoire, le monstre rouge s’effondra sur la moquette, pantin désarticulé ou proie d’un sniper. J’eus le réflexe inattendu de le recevoir dans les bras, afin de lui épargner une chute, pourquoi pas, mortelle. Il était étrangement léger, et flasque. J’aurais pu en faire une descente de lit, une carpette ; je l’eusse piétiné avec plaisir, pour me venger d’avoir eu si peur pour des prunes. Je lorgnai cette dépouille velue et retins un hoquet.
Patte-folle !
Je remarquai immédiatement sa patte repliée dans son dos. Son regard me toisa et j’y lus toute la haine dont il était capable mais qu’il ne pouvait plus exprimer en utilisant tout son corps.
Est-ce que cela expliquait mon geste protecteur pour lui éviter d’entrer en contact avec le sol et de s’y démembrer ?
Rien ne m’avait démontré, jusque-là, qu’il boitât. Ce qui était certain, en revanche, c’est qu’il était empaillé.
Un taxidermiste avait eu le courage, dans mon cauchemar, d’empailler un grizzly dont le regard vivait encore. L’avait-il paralysé avant de l’occire lui-même ? La dose d’anesthésiant était-elle trop faible ?
Le regard de Patte-folle, rougi par la haine, visait donc son assassin ?
Ses yeux, des billes enfoncées dans de béantes orbites qui auront suturé au contact des agates. Billes ressemblant étrangement à celles que j’avais, jadis, enterrées dans le jardin de la villa du bord de mer.
Je n’aurais pas dû approfondir mon rêve après être revenu dans le vrai monde. J’eus beau fermer la vieille armoire normande à clef, chaque nuit, elle se rouvrait pour libérer la bête.
La bête et son regard.
Depuis peu, lors de micro-siestes, les pieds sur le bureau, j’accumulais les parenthèses oniriques. Piqûres de rappel. J’expurgeais là des nuits plutôt mal fréquentées. Moi qui croyais en être guéri grâce à l’apparition, dans mon cabinet, de cette femme rousse qui suçait son index maltraités par un rat. Je l’avais mise en garde contre ce suçon qui eût pu aggraver son cas. Elle avait souri avant de réaliser et de changer ce sourire en grimace. Le bruit de succion, lorsqu’elle avait retiré son doigt de sa bouche, m’avait fait rougir comme un puceau.
L’autre jour, émanant du grenier, juste au-dessus de la chambre, des piétinements trotte-menu m’avaient éjecté du plus gluant des sommeils. Un drap habillait mon corps poisseux d’un suaire de gisant. J’avais illico songé à des souris. Lorsque j’étais monté avec, derrière la tête, l’idée d’adopter un chat, j’avais remarqué des traces suspectes sur les marches. De la neige artificielle, celle que l’on saupoudre sur les crèches, les maculait.
Zappant les souris, j’avais aussitôt fait demi-tour. La boîte à chaussures, où étaient remisés les santons, était ouverte, au fond d’un cagibi, sous l’escalier. L’enfant Jésus avait visiblement disparu. La grande horloge à balancier m’a rappelé que j’étais déjà en retard. Pressé de partir travailler, je n’avais point approfondi l’incident.
Je m’étais réveillé dans mon cabinet. Ce n’était pas la première fois que je rêvais que je dormais. Je rêvais également que je rêvais.
Plus tard, c’était Patte-folle qui berçait l’enfant Jésus après que j’avais râlé parce que les hurlements du mioche m’empêchaient de me reposer. Il paraissait si minuscule entre les pattes du grizzly au regard atteint de conjonctivite.
Je ne me plaignais que du bout des lèvres de ces micro-siestes parasitées qui me permettaient néanmoins de redescendre sur terre, de nettoyer mes neurones. Mêmes brèves, le temps s’y étirait assez pour que mon cerveau fût vidangé. Car il fallait avoir toute sa tête pour lutter contre les méchants virus et recoudre les vilaines plaies.
La jolie rousse est revenue dans ma vie par la même porte. Son index allait mieux. Mais, cette fois, elle avait été mordue au gros orteil de son pied droit.
De fil en aiguille, la confiance s’instaurant au rythme d’un train sur le point d’entrer en gare, elle m’avait invité chez elle.
Mais, la première fois, ce fut PARCE QU’ELLE AVAIT QUELQUE CHOSE A ME MONTRER.
Chez elle, oui.
J’avais évidemment fait le rapprochement dès le début, à l’occasion de sa première visite au cabinet. Un sacré rapprochement. Sans même avoir lu l’adresse exacte.
« Vous vous rendez compte ? Un rat dans le quartier le plus rupin du septième arrondissement de Marseille… »
Le nom de la rue m’eût aiguillé sur la même piste du passé. J’avais surtout été surpris par mon manque de réaction. Comme si je m’attendais à une pareille coïncidence. Comme si c’était écrit dans mon karma. Comme si j’avais été alerté par un message télépathique émanant de l’au-delà, et qui m’interdisait de la moindre marque d’étonnement sous peine d’annulation d’un avenir meilleur.
Cette histoire prenait des allures de film de Lelouch. Et j’en écrivais le synopsis sans qu’un désir de gloire me projetât sur l’écran du fantasme. Fallait-il passer par l’épreuve du retour sur les lieux du crime pour me plonger au creux de nuits plus sereines ?
J’étais dans un état second lorsqu’apparut sur mon écran d’ordinateur l’adresse exacte de cette jolie rousse qui se prénommait Maeva.
Celle de mes parents, à deux pas de la mer, avec le figuier monté sur racines périscopiques.
Je me maîtrisai avec difficulté, serrant les dents.
Maeva y vivait depuis trois ans. Elle avait succédé à un couple de jeunes mariés qui avaient déserté la place à cause de bruits suspects provenant du jardin, et qui les empêchaient de dormir.
L’homme, un jeune écrivain en mal d’inspiration, lui avait déclaré :
– On entendait quelque chose gratter nos plates-bandes. Comme si les chiens du quartier étaient venus y déterrer des os. Des miaulements de chats blessés à mort, également. Comme si ces derniers occupaient la place avant que les affamés aux pattes fouisseuses ne se pointent. Mais par où étaient entrés les clébards ? On avait peur de sortir sur la terrasse. Peur de découvrir la vérité. Et la question est restée sans réponse. Des chiens passe-murailles ? Catapultés par-dessus le mur par des complices à deux pattes ? Nous n’avons jamais trouvé la moindre trace équivoque, touffes de poils, griffes, crocs. La terre n’était pas retournée. Aucun trou creusé, ni d’empreintes de coussinets. Pas de sang non plus, rien qui puisse attester d’une bataille rangée interraciale.
« Le pauvre homme était tout transpirant. Il a bu un grand verre d’eau avant de poursuivre. »
– Nous avions besoin de sommeil ; nous sommes partis. Le jardin nous semblait peuplé d’ombres bestiales qui se faisaient la guerre avant de retourner panser leurs plaies dans un monde parallèle. Pas le même. Dommage, car le coin était fort joli et nous aimions beaucoup, chaque matin brumeux, entendre se plaindre la corne de brume des cargos. Et les mouettes qui suivaient les chalutiers dans le but de manger le rab de sardines. Leurs cris de corbeaux des mers… Et l’iode, arôme épicé du large… Et les nombreuses îles aux racines tapissées de moules… Et le soleil se couchant dans le lit de l’horizon…
« J’ai dû interrompre son délire. Mais je ne comprends pas pourquoi il n’a jamais mentionné le figuier. Ses racines… si vous saviez. On dirait un nid de serpents. »
Maeva quitta le cabinet sans me dire au revoir.
Devant cette jeune femme qui s’épanchait, une pensée vagabonde avait trotté sous mon crâne.
« Mais pourquoi quelqu’un habitant à Marseille a choisi son médecin traitant à Roquevaire ? »
Le hasard était bicéphale. Puisqu’il l’avait guidée vers le cabinet du mec qui avait habité la maison où elle vivait.
Je me suis dit que tout était écrit, avant de passer à autre chose.
La nuit suivante, je n’ai point rêvé. Je me suis demandé s’il fallait m’en inquiéter.
*
J’ai ressenti une émotion particulière en parvenant aux portes de mon ancien quartier. Ce n’était pas la première fois que je revenais, non. A force de rôder, de l’autre côté du mur du jardin, j’avais appris à maîtriser mon émotion. Mais là, c’était différent puisque j’allais m’introduire dans la place. Je ne voulais même pas savoir si j’avais été repéré. Je me doutais bien que des rideaux avaient servi de paravent, des fenêtres se refermant juste après que j’avais déserté les lieux. Je leur avais rappelé quelqu’un, mais le nom leur échappait.
Ce jour-là, j’avais réussi mon créneau, ce qui n’était point dans mes habitudes. J’avais machinalement regardé en direction des toits. Si j’y avais vu un chat, j’aurais eu de mauvaises pensées. J’avais triché avec Maeva, en simulant d’ignorer l’itinéraire, une fois arrivé à Marseille. Elle avait dessiné un plan, du bout des doigts, et je l’avais empoché en me retenant de glousser.
J’avais été étonné qu’elle m’invite comme si j’étais un détective. Avait-elle des photos à me montrer ? Celles d’un amant (d’un mari ?) soupçonné d’infidélité, et qu’il me faudrait suivre ?
M’avait-elle cru capable de jouer un autre rôle que celui de médecin ? Une certaine éthique m’interdisait pourtant de me laisser entraîner par une patiente. Mais comme j’avais déjà eu l’occasion de boire un coup, en tout bien tout honneur, avec ma secrétaire…
J’ai accepté par intérêt, au début. Je ne pouvais nier que cette femme me faisait de l’effet.
J’avais décidé, intuitivement, de ne rien lui dévoiler de mes nombreuses années passées dans cette maison. J’avais feint d’être désorienté quand la porte s’était ouverte. A l’intérieur, rien n’avait changé. Aucune cloison abattue. Juste de nouveaux meubles, et des tableaux représentant des champs de coquelicots, accrochés aux murs du salon. J’avais été à deux doigts de lui demander si elle en était l’auteur.
J’avais failli me trahir en la devançant pour me rendre dans le jardin.
Ce que Maeva m’avait montré m’avait laissé de glace. Là aussi, c’était comme si je m’y attendais. Elle me montrait du doigt la terre soulevée par une poussée intestine, puis piétinée par des chaussures de femme, pour araser les dunes, gommer les dégueulis. J’avais songé à une orgie de lombrics. Il était clair qu’il y avait eu là une secousse, un séisme miniature.
« Je ne sais pas ce que c’est. Mais ce n’est pas pour ça que je vous ai fait venir. C’est ici que j’ai été mordue. »
« Les deux fois ? »
« Les deux fois, oui. »
Je connaissais parfaitement cette plate-bande, pour y avoir semé, autrefois, de drôles de graines. On eût dit qu’un cimetière avait été déserté par ses occupants. Un cimetière de taupes.
L’ombre du figuier était menaçante. Et même l’œillade que je lui lançai, un sourire en prime, la laissa de marbre. Plus jeune, je faisais des avances au danger pour qu’il m’épargne.
Je me suis dit que si elle me frôlait, elle me brûlerait. Elle ne me reconnaissait pas. Les racines, elles, me parurent assoupies, et moins affleurant. Moins entortillées. Avaient-elles éprouvé le besoin de plonger plus bas pour puiser un peu de fraîcheur ?
Les souvenirs devinrent plus présents. J’étais en train de les survoler, les pieds plantés dans la terre. Depuis que je connaissais cette jeune femme, ils avaient pris possession de mon cerveau et ne me quittaient plus.
Maeva s’était-elle pointée à mon cabinet dans le but de rallumer cette flamme ? Elle ne s’était tout de même pas mordue le doigt toute seule, prétexte à consulter, si ?
Non, elle aurait choisi un bobo moins rikiki, ma foi. Etait-elle fée ou sorcière ? La couleur de sa chevelure me donnait une réponse, mais bon… Chez moi, avec l’âge, l’esprit du mal s’était développé. Paradoxal pour un médecin, je sais.
Je délirais mentalement pour masquer mon trouble, craignant qu’il ne fût visible. Le jardin me sembla soudain aussi grand qu’un terrain de rugby. L’ombre du figuier me recouvrit totalement, pour me phagocyter, avant de se retirer comme si j’étais indigeste. L’impression d’être un monument aux morts le jour d’une inauguration. Mais je n’avais aucun nom tatoué sur la poitrine.
C’est le moment que choisit Maeva pour évoquer ses morsures.
J’hallucinais. Avoir fait tant de kilomètres pour une reconstitution aussi dérisoire…
C’était un piège. Je devais me méfier de l’ombre, sa complice, qui s’apprêtait à…
Ou des racines du figuier, qui allaient resurgir des entrailles de la terre, et s’enrouler autour de mon cou.
Ici, j’étais une proie.
C’était la nuit.
La jeune femme avait entendu un terrible miaulement de douleur. Elle s’était précipitée dans le jardin, avait découvert la dépouille d’un gros matou froidement égorgé. Il avait également un œil crevé et saignait abondamment. Il bougeait encore, son corps parcouru de spasmes. Il ne râlait plus. La mort avait plombé ses coussinets. Maeva avait utilisé sa torche électrique pour retourner le corps sans vie, et c’est là qu’elle avait ressenti la morsure. Elle avait eu ce geste brusque qui avait orienté le faisceau lumineux vers ses propres yeux, l’aveuglant pendant deux interminables minutes. On l’avait visiblement mordue dans le but de lui faire lâcher la torche. La petite bête qui avait planté ses crocs dans son index devait craindre cet éblouissement. Du soleil en boîte.
La même scène s’était reproduite par la suite, avec sa tortue. Cette fois, ce fut un pressentiment qui l’attira sur la plate-bande après minuit. Elle venait de rêver qu’elle jardinait à la faveur de la pleine lune, et un chien errant creusait de l’autre côté du mur. Elle s’était réveillée quand sa tête hirsute avait émergé au sein des racines du vieux figuier. D’atroces bruits de mastication l’avaient accompagnée jusque dans la réalité.
Le silence était surnaturel sur la terrasse. Comme si la tempête couvait au-delà des îles. D’habitude, il y avait des pipistrelles, des grillons, pour faire chanter (parfois faux) la nuit.
Elle avait failli se tordre la cheville en mettant le pied sur Fatima, sa tortue marocaine. Sa légèreté, quand elle l’avait saisie pour lui faire un câlin, l’avait perturbée.
« Petite coquine ! Tu as bien failli me… »
La carapace était évidée. Elle l’avait lâchée. Elle était peut-être victime d’une hallucination. Elle avait mollement shooté, du bout de sa sandale, dans la carapace. Et elle avait été mordue au gros orteil.
A quoi s’attendait-elle ? Qu’une bête cachée sous la villa sorte d’hibernation et lui règle son compte en commençant par les extrémités ?
Elle avait poussé un petit cri de souris. Mais pas de souffrance, juste de surprise.
Et si Maeva avait été mordue par sa tortue marocaine ?
Gamin, mes parents avaient refusé de m’en offrir une, le véto leur ayant dit que c’était une race agressive. Des enfants avaient eu un doigt amputé…
J’avais eu du mal à croire à cette histoire de rat. Pas dans ce quartier, non.
La jeune femme s’était blessée avec un couteau de cuisine, oui. Avait-elle besoin d’un psy ? Quand elle avait mis les pieds dans la salle d’attente de mon cabinet, c’était le hasard, point. Elle aurait pu, tout aussi bien, entrer dans une boulangerie et s’y plaindre d’avoir fait une fausse route avec une boulette de viande.
Oui, Maeva, vexée, avait tordu le cou de Fatima, se défoulant avant de prendre un couteau, histoire de se confectionner un cendrier. Et puis, qui sait, c’est peut-être avec cette lame qu’elle s’était entaillé le gros orteil. Elle l’avait laissée tomber et…
Je délirais complètement. J’étais vraiment troublé par la présence de cette femme dans la maison où j’avais grandi…
Et j’étais chez elle !
J’ai commencé à me demander si je rêvais. De temps en temps, je me pinçais. Je feignais de sourire pour masquer des grimaces.
Pendant qu’elle m’abreuvait de ses soucis animaliers, je me demandais s’il fallait lui dire la vérité, là, maintenant, ou attendre encore un peu.
Lui avouer que les lieux ne m’étaient point inconnus. Que j’avais vécu ici, avec mes parents… Que je n’avais jamais été mordu par un fantôme, moi.
Peur de la décevoir, envie de la…
Le couple qui l’avait précédée avait-il eu raison de déserter la villa sur un coup de tête ?
L’agent immobilier n’avait jamais rien dit à Maeva, j’en étais persuadé. La devinant hypersensible, elle n’aurait pas acheté, non.
L’un des romans du type s’était-il matérialisé ici ? Je plaisantais par la pensée. D’après ce que j’avais lu sur Internet, l’écrivain n’était pas très clair dans sa tête. Avait-il assisté mentalement à semblable scène, plume en main ? S’inspirait-il des visions qui s’invitaient sous son crâne ? Griffonnait-il sur le papier, au saut du lit, la trame de ses rêves ?
Ado, l’un de mes copains de classe, au collège, profitait des dissertations pour se délester de ses cauchemars. Son imaginaire s’y libérait. Le prof de français l’avait bien noté parce que le texte l’avait empêché de dormir. Il n’était pas rancunier. Il s’en était vanté. Nous avions protesté. Il nous l’avait lu en souriant tel un loup. Le lendemain, nous avions tous les yeux cernés, sauf l’auteur.
Et s’il avait fait l’amour à sa femme dans le jardin, l’écrivain, parce qu’il faisait trop chaud pour se faire la guerre dans un lit, aurait-il été mordu au zizi ?
L’envie de pouffer me prit et je me retins du mieux que je pus. Je devais ressembler à un poisson rouge crachant des bulles contre la paroi de son bocal.
Un mois avait passé. Notre premier baiser brûlait encore sur mes lèvres. Je venais de fermer le cabinet, elle m’attendait dans la salle d’attente, comme au premier jour. Ce n’était pas spécialement romantique, mais bon, dehors il pleuvait.
Ce jour-là, elle m’avait invité à passer une nuit à la villa. Nous allions faire d’une pierre deux coups. Je m’étais mis en tête d’espionner le jardin pendant que le monde dormait, tournait. La jeune femme m’avait écouté attentivement. Je lui avais soufflé à l’oreille que je connaissais un type dont le jardin était hanté par les graines qui n’avaient jamais germé. C’était peut-être le cas, ici. Des fleurs fantômes poussaient, la nuit, et semaient la terreur dans le voisinage. Un pouvoir de mimétisme leur permettait de revêtir l’aspect d’animaux capables de se faufiler partout. J’étais certain que Maeva me croirait.
Quand je dormais, je continuais de cauchemarder. Patte-folle y était, le plus souvent, un homme des cavernes aussi roux qu’un renard. Son ombre démesurée, alors qu’il n’était qu’un petit nounours, me faisait bien rire. Au creux d’une grotte, il s’amusait à dessiner, entre les frontières de sa silhouette, des ours chaque fois moins grands. D’improbables poupées gigognes. Le dernier arborait la taille d’un soldat de plomb, et sa grosse tête évoquait une bille.
Et je riais, riais…
Maeva se réveillait et me tapait dans le dos, croyant que je souffrais d’apnée du sommeil.
J’avais rendez-vous avec la nuit de mes souvenirs. Archer du bon vieux temps, la plate-bande où j’avais enfoui les témoins de mon enfance devint ma cible. Avant de me poster en embuscade, ce soir-là, j’avais fait mentalement l’inventaire des jouets jadis enterrés à deux pas du vieux figuier.
Même après l’amour, je n’avais pu avouer à Maeva que les murs de cette villa m’avaient vu franchir les diverses étapes de ma jeune vie.
Le vieux figuier était impressionnant sous les étoiles. Son ombre mangeait le jardin. Ses racines avaient-elles essayé de récupérer mes soldats de plomb en rampant sous terre ? Comptaient-elles capturer mes billes pour s’en servir comme de projectiles destinés à tuer les moineaux qui conchiaient ses branches ?
Mon imaginaire fonctionnait à plein régime, et le crépuscule dessinait déjà des zones d’ombre sur les maisons assoupies du quartier ronronnant. Et pourquoi pas une catapulte pour bombarder les intrus ? Mais qui s’occuperait de manipuler l’arme de jet moyenâgeuse ?
En réfléchissant bien, c’était moi l’assiégeur. Devais-je m’attendre à être arrosé d’huile bouillante, tonneaux largués par d’improbables oiseaux de nuit ?
Sur les lieux du crime, comme j’avais si souvent nommé mon but, je me mettais à divaguer de plus belle. Et je m’inquiétais pour la santé mentale de la si jolie Maeva.
Régression mentale ? Redevenais-je, au contact des craintes du passé, un gamin de six ou sept ans ? Allais-je me comporter tel Gulliver, être mis en joue par des soldats d’un autre âge et minuscules ? Serais-je victime d’un ball-trap de dessin animé ?
Je me rappelai soudain cette poudre blanche qui maculait les marches de l’escalier, là-bas, à Roquevaire. N’était-ce point une manigance des santons pour que je glisse et me rompe les os ? Etaient-ils les complices de l’armée enterrée ici ?
C’était surtout un rêve, oui.
L’armée.
Mes joujoux, une armée ?
Formée par mes soldats de plomb ?
Et les billes pour jouer les boulets ? Mais tirés par quel canon ?
Les forces du bien, les enfants de la crèche, se joignant aux forces du mal, mes joujoux jusque-là abandonnés, pour me vaincre ?
Oubliés ? Pas vraiment puisque j’étais là.
Hypocrisie.
Moi qui imaginais les santons se vengeant, un jour ou l’autre, parce que je les sortais de leur boîte à chaussures en plein hiver, avec la neige, pour habiter une crèche aux maisons non chauffées ?
Ce n’était donc pas une affaire de saison ? S’ils le pouvaient, j’étais sûr qu’ils manifesteraient, pancartes à l’appui, pour réclamer Noël en juillet.
Et j’aurais utilisé mes soldats de plomb pour rétablir l’ordre, pour faire la police.
*
Nous avions soupé à l’heure habituelle. J’avais bu deux cafés serrés.
« C’est de l’automédication, mon gars ! »
Je m’étais prescrit la dose nécessaire pour garder les yeux ouverts. Je faisais un beau métier. Je m’apprêtais à devenir la sentinelle du quartier. Pas le moment de s’endormir.
J’avais cru les réverbères particulièrement lumineux, ce soir-là, parce que le vent avait chassé la pollution, tout l’après-midi. Mais non ! C’était la pleine lune. J’avais machinalement gardé les yeux orientés vers le sol. L’attaque ne pouvait venir que d’en bas.
L’attaque…
J’étais un assiégeur méfiant.
Allais-je passer en revue les chiens errants, histoire de vérifier la taille de leurs crocs, la forme de leurs pupilles ?
Maeva était montée se coucher (dans mon ancienne chambre) tandis que je m’asseyais sur une chaise de jardin trônant dans un coin de la terrasse. Je n’avais pas revisité la villa dans son ensemble. J’avais la tête ailleurs… J’avais toutefois remarqué, dès le premier jour de mon retour sur mes terres d’antan, un certain changement au niveau de la déco. Les tableaux ne gâchaient pas le paysage, au contraire. C’était plus jeune, plus moderne, plus sexy. Les couleurs de la tapisserie, qui représentait des cubes et des cercles entrelacés, étaient beaucoup plus vives. Elle ne détonnait point, curieusement, avec les coquelicots des toiles. J’avais oublié les motifs de celle choisie par ma mère. Une succession de frises parallèles, je crois. Un truc un chouia ringard auquel j’étais resté néanmoins fidèle, n’osant en penser du mal. Maeva écoutait en permanence de la musique baroque. Le contraste était saisissant. Je ne détestais pas. Vivaldi ne m’agaçait que dans les ascenseurs, quand il se radinait, mandoline en bandoulière, à la manière d’un gondolier racoleur. Charon ramant sur le Styx me convenait mieux. Je préfère l’odeur de la lave à celle de la vase.
Les grillons jouaient joliment de l’harmonica. Les pipistrelles tissaient une toile d’araignée invisible dans l’espace. Au loin, des crapauds déclaraient leur flamme paradoxale aux reinettes de leur sang. Les étoiles faisaient de l’œil aux astéroïdes et la queue des comètes battait la mesure. Je n’avais pas sommeil. Mon combat contre la fatigue était gagné. J’étais serein, pénétré de ma mission. J’imaginais l’arrogance d’une sentinelle soufflant dans l’olifant à la vue d’une troupe ennemie. Elle serait la première personne à éclairer les créneaux d’une lueur de combat qui s’étendrait sur les remparts comme une traînée de poudre.
Quelque chose gratta la terre, en bas, dans le jardin. Un sourire carnassier se dessina sur mon visage. Un sourire de prédateur sur le point de bondir sur une proie du haut d’un rocher.
Mes yeux s’adaptaient plutôt bien à la pénombre. Des yeux de loup. Dans un film, ma montre eût indiqué minuit. Mais je n’avais pas vraiment envie de tuer le fantasme. J’aurais l’air de quoi si Maeva, ne dormant pas, me surprenait, l’œil rouge et la bave aux lèvres ?
Sans réfléchir, je descendis dans le jardin, faisant très attention à ne pas déraper sur les quatre marches qui me séparaient de la grande aventure. Autrefois, il y avait toujours une limace pour piéger le distrait.
Je sentais la présence du vieux figuier dans mon dos. Une présence palpable. L’impression qu’il se penchait pour renifler mes cheveux, ou faire un nœud au fil de ma pensée. Je ne pouvais m’empêcher de songer à ce que l’écrivain déserteur avait perdu, en partant, au niveau de l’inspiration.
J’avais la torche électrique de Maeva dans la poche. J’avais peur, en la braquant sur l’arbre fruitier, de le rendre nerveux. Mourir étranglé ne me tentait guère.
« Mais c’est toi, le fauve, grand couillon ! Tu n’as rien à craindre d’un figuier qui se prend pour un épouvantail ! »
Je me motivais face à un ennemi masqué.
« Il t’a reconnu à l’odeur. Il ne te fera rien. Tu as bien fait de ne jamais changer de parfum. »
Le stress me faisait délirer. Pour remettre les pieds sur terre, je songeai à nouveau au beau gâchis de cet écrivain qui avait renoncé à côtoyer un synopsis vivant. Il n’aurait eu qu’à descendre dans le jardin, au cœur de la nuit, avec son ordinateur portable, pour écrire moult best-sellers à la belle étoile.
Je dégainai la torche et la pointai vers la plate-bande où j’avais enterré mes compagnons d’enfance, sans doute afin de les retrouver en bonne santé. Ils avaient dû hiberner, oui, en attendant le retour de leur maître.
Me reconnaîtraient-ils ?
Etaient-ils capables d’imaginer l’évolution d’un enfant ?
Car ils ne m’avaient jamais vu adulte, n’est-ce pas ? Sauf, peut-être, Patte-folle…
J’étais sûr que leur patience était sans limites. Qu’ils me recevraient en héros.
Je n’avais pas souvenance d’avoir préservé de l’outrage des ans ces voitures miniaturisées, Norev, Dinky Toys, que mes copains collectionnaient, à l’époque, et dont ils n’étaient pas peu fiers. Moi, tout ce qui roulait et faisait du bruit dans la rue ne m’intéressait que si c’est moi qui conduisais. Et je n’avais pas mon permis – sauf pour les autos tamponneuses. Ces « bagnoles naines » étaient capables d’imiter leurs grandes sœurs, klaxonnant les nuits de pleine lune, réveillant la maisonnée.
Les voisins viendraient sonner à la porte, ajoutant un nouvel essaim au vaste nuage de décibels. Là, sur mon ancien terrain de jeux, auraient-elles osé me rouler sur les doigts de pied après avoir surgi de leur garage souterrain ?
Il n’y avait, ici, que des billes et des soldats de plomb. Pas la moindre poule pour picorer les agates et s’en nourrir comme de petits cailloux. Quant aux fantassins, je pouvais craindre le pire, car l’isolement avait dû les rendre méchants, très méchants, et frustrés, très frustrés.
Soudain, me revinrent en mémoire les vraies raisons de la révolte des joujoux. Puisque je ne pouvais plus nier, sur les lieux du crime, que mes exactions les avaient rendus humains. L’esprit du mal m’habitait comme une maison hantée.
Haine, patience et vengeance. Ces ressentiments avaient-ils parasité la nuit des jouets ?
Ils avaient souffert entre mes mains, cru que je les méprisais. Si j’avais été odieux avec eux, c’est parce que je pensais impossible qu’ils possédassent des sentiments, comme papa et maman, et les croyais incapables d’avoir mal quelque part.
Je me défoulais de l’insatisfaction d’être un grand garçon prisonnier d’un corps de gamin, et, les avoir enterrés pour les revoir dans l’avenir, c’était pour moi le signe qu’une fois adulte, j’aurais sans doute envie de voyager à rebours dans le temps pour rajeunir. Ils étaient les témoins de mon enfance, appartenaient à mon histoire. Je les avais choisis pour qu’aujourd’hui, ils soient encore de ce monde et non pourrissant dans une quelconque déchetterie, sous l’œil torve de rats complices des mouettes, ces corbeaux de la mer, dont le bec fouirait dans leurs entrailles.
Certes, mais pourquoi alors les avoir trempés dans l’huile bouillante comme des frites, pendant que maman avait le dos tourné ? Pourquoi avoir martyrisé Patte-folle, lui tordant la patte jusqu’à ce qu’elle cède, se déboite ?
Il fallait à tout prix que je les retrouve, POUR LES SOIGNER ! Que je me fasse pardonner !
Raison pour laquelle j’étais là, en pleine nuit, pour un rendez-vous avec un passé en colère, fâché contre le sale gosse que je fus.
Le tribunal des jouets m’avait certainement condamné à être pendu haut et court au sommet du figuier. Là où j’avais prévu, justement, de « conserver » mon unique nounours.
Cette nuit serait ma dernière nuit. Tellement plus noire que les précédentes, malgré la pleine lune, les réverbères.
Ou bien me réveillerais-je assis sur la chaise de jardin, Maeva m’apportant mon café matinal ? Elle me dévisagerait en me demandant si j’avais bien dormi, et je me surprendrais à lui répondre que oui, oui, maman, même que j’ai rêvé que je jouais aux billes avec Patte-folle pendant que mes soldats de plomb montaient la garde dans le jardin.
Et il y eut une pensée, si différente des autres, comète dont la queue me gifla à la volée.
Je me suis dit qu’autrefois, ce sont les joujoux qui se sont occupés des chats loubards, favorisant la prolifération des cambrioleurs.
Ils n’avaient eu aucun problème avec la SPA…
Je sentis des becs picorer mes chevilles, des petits poings boxer mes mollets.
Il y avait des moustiques, l’air était saturé d’humidité. Mais les coups…
Me voilà redevenu Gulliver, et des Lilliputiens intervenaient.
Je devais avoir des crampes. Je m’étais éternisé, immobile sur la chaise de jardin. Le cimetière des joujoux était là, à portée de main. Quelqu’un avait rebouché un trou dans la précipitation, après avoir creusé la terre avec ses mains. Pire que l’autre jour, quand les empreintes attestaient que Maeva, en conflit avec une tortue marocaine, avait piétiné la plate-bande.
La torche illuminait le champ de bataille quand je crus apercevoir des vers de terre grouillant sur le périmètre de la fosse fraîchement comblée. Je fermai les yeux puis les rouvris. J’avais eu une hallucination, un mirage de minuit. Les mains sur les hanches, je me redressai, levant les yeux au ciel pour observer la lune, ce qui d’habitude me changeait les idées. Là, je la trouvai énorme, prête à percuter le quartier de mon enfance. Persuadé qu’au dernier moment, elle gonflerait ses joues et me jouerait un air de trompette. Je me suis demandé si elle avait l’oreille musicale, si son haleine sentait le whisky.
Je vis alors une ombre grandir, de forme indistincte pour commencer, ensuite plus précise dans ses contours. Elle atteignait le toit maintenant. Je m’attendis à ce qu’elle l’enjambât pour prendre la fuite. Sa grosse tête ronde d’ours mal léché frôla la cheminée. Patte-folle, bientôt, se prendrait pour Godzilla dont j’avais vu tous les films en sa compagnie.
Car il n’y avait aucun doute possible : c’était bien l’ombre géante d’un grizzly sur le point de…
Au passage, l’énorme animal allait boire dans les piscines ou essayer d’y pêcher quelque saumon évadé d’un monde parallèle. Son postérieur le démangeant, il le frotterait contre les murs des villas, les fissurant de la cave au grenier. Les piqûres d’épingles, les coups portés sur mes chevilles et mes mollets, en s’accentuant, me « guérirent » de l’incroyable vision.
Les soldats de plomb m’attaquaient-ils au sabre, à la baïonnette ? Et les billes, étaient-elles catapultées par des armes de jet, frondes et lance-pierres ?
Les Lilliputiens se défendaient.
Je regardai à nouveau en direction de la plate-bande qui semblait subir un tremblement de terre à l’échelle.
Cette pensée me fit sourire jaune. La fébrilité me gagnait. J’avais besoin d’une pelle. Je savais où mon père avait l’habitude de la ranger, dans la remise sous la terrasse. Rien n’avait changé de ce côté-là. Eviter de vérifier si l’ombre de Patte-folle s’apprêtait, ou non, à grandir encore pour manger Marseille.
Je revins me positionner au-dessus de la plate-bande, brandissant l’outil fouisseur à deux mains. Je commençai à creuser. J’avais enfin trouvé le prétexte pour fouiller ce sol dans l’espoir d’y retrouver mes vieux camarades de jeux. L’insécurité ne les menacerait plus, et j’aurais tenu parole. Je les ramènerais chez moi, pas loin d’ici, et les stockerais au grenier. A moins que Maeva ne me demandât d’habiter avec elle, là où j’avais si longtemps vécu. Je serais obligé de tout lui dire.
Elle accepterait d’accueillir mes vieux jouets, mais eux, voudraient-ils vivre si près de leur cimetière ?
Je suais à grosses gouttes. Le trou fit bientôt un bon mètre de profondeur, et…
Toujours rien !
Je m’essuyai le front en reniflant. Des mains griffues se posèrent sur mes yeux. Quelqu’un, dans mon dos, n’avait pas choisi le bon moment pour me faire une mauvaise blague.
Maeva ?
Non. Elle devait dormir du sommeil du juste.
J’attrapai les avant-bras du fâcheux pour…
Je poussai un cri. Du bois. Des mains de bois m’aveuglaient. Le vieux figuier était un petit plaisantin. Sa blanche résine sacrément urticante. Ma vue se troubla. La nuit obscure malgré les rayons d’argent de Séléné.
Déséquilibré, je mis un pied dans le trou.
La sensation d’écraser la carapace évidée d’une tortue… juste la sensation.
Puis un autre aveuglement. Différent. Lumineux. Une éruption volcanique ajoutée à une douleur cosmique qui grimpa le long de ma jambe pour l’arracher.
J’avais mis le pied sur une mine antipersonnel.
Mais cela, je ne l’appris que bien plus tard, à l’hosto.
Je me revis, gamin, qui allait et venait au-dessus d’un cratère sur le point de cracher sa lave, sang de la terre. J’avais enterré mes joujoux en risquant, à tout instant, de faire péter ma jeune couenne.
C’était, en tout cas, la version officielle. On avait retrouvé des éclats de fer plantés dans le mur du jardin donnant sur la rue.
Quand Maeva est venue me voir à l’hosto, on m’avait amputé d’un pied. Elle me crut devenu fou lorsque je murmurai à son oreille :
– Patte-folle s’est vengé. Il devait être sacrément en colère. Tu as vu comme il a grossi ?
La jeune femme m’a regardé bizarrement avant de quitter la chambre. Elle ne pleurait même pas.
Je ne l’ai plus jamais revue.
Les béquilles avaient musclé mes bras.
La villa du bord de mer était en vente.
J’ai rangé mes joujoux dans la salle d’attente et j’ai fermé à clef.
Dans la nuit, une explosion a mis mon cabinet en orbite autour de la lune.
Depuis, je suis à la rue.