La vengeance d'une bergère

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Beau temps sur Langogne, en Lozère.

C’est devenu chez moi le jour où mes parents m’ont appris que j’y avais été conçu. Je comptais boucler la boucle. Quel dommage que je n’y sois point né. Il y fait trop froid en avril – pensée de touriste.

 

Chaque fois que j’entre dans un bar, à ma grande honte, l’odeur de cigarette me manque. C’est comme boire une mauresque sans l’arôme anisé sur le bout de la langue.

Ce jour-là, j’étais enrhumé.

J’avais rendez-vous avec mon ami Raoul pour prendre l’apéro. Dès que le garçon m’apercevait, il s’emparait de la bouteille d’orgeat. Il aimait bien anticiper à la tête du client.

« Ne vous inquiétez pas ! Le temps que vous arriviez au comptoir, le glaçon n’aura pas totalement fondu. »

« Dis tout de suite que je me déplace comme un vieux. »

« Je ne me le permettrais pas. »

« Bien sûr. Raoul ne va pas tarder. Tu peux anticiper. »

Il était à l’heure.

 

« Tu verras, le train s’arrête devant une petite gare désaffectée. Même si le soleil crache le feu, vous serez à l’ombre… à l’ombre du château. Il domine la voie ferrée. Il est en ruine, et c’est un miracle s’il n’a pas encore vomi quelques éboulis sur les rails. C’est la ligne des Cévennes, elle est tristement célèbre pour la lenteur des convois. A cette allure, c’est tellement plus romantique. »

« Tu devines la question que je vais te poser. »

« Evidemment. C’est à cause des tunnels, nombreux, et des viaducs, très anciens, qui brinquebalent quand le vent du nord souffle, ou le train passe. Quant aux tournants, ils recèlent souvent des animaux qui broutent l’herbe folle entre les rails, chèvres, vaches, quand ce n’est pas un sanglier qui traverse. Il y en a même qui s‘endorment sur le ballast, la tête sur une traverse. »

« Comme en Corse ? »

« Si tu veux. »

« Je n’aimerais pas chevaucher cette limace. »

« Détrompe-toi ! Les conducteurs sont ravis du spectacle, et ne s’en lassent pas. Les gorges de l’Allier, quelle merveille ! Il n’y a pas de routes permettant aux voitures d’y polluer l’air et l’ambiance, et de gâcher le plaisir des randonneurs. J’en ai connu un à qui on a fait croire que les oiseaux, pour protester, faisaient la grève du zèle en s’abstenant de pépier. »

« Et il a réagi comment ? »

« Il a acheté des appeaux. »

J’ai éclaté de rire.

Ce n’était pas la première fois que Raoul me vantait les mérites de cette balade. J’avais le mal de mer et, paradoxalement, je redoutais le roulis des trains entrant en gare, ou freinant avant un tunnel.

« Allez, fais un effort ! Si j’avais le temps, je t’accompagnerais… »

« Je vais y réfléchir. »

Il me donna un fascicule où étaient mentionnés les horaires du train touristique des gorges de l’Allier.

« Tu travailles trop, mon ami. »

« Et toi, pas assez. »

Nous avons bu la tournée du patron. Pendant que nous bavardions, le bar s’était rempli.

Raoul avait juste oublié que j’étais à la retraite. Lui s’en approchait dangereusement. J’avais acheté une librairie. Fonctionnaire des PTT, il lui arrivait d’envier ma chance de côtoyer la culture.

« Je vends parce que je suis incapable de faire vendre. »

« Je ne comprends pas. »

« Dans ma vie, je n’ai écrit que des cartes postales à ma mémé. »

« Vu sous cet angle. Je n’ai jamais collectionné de timbres, et pourtant, j’ai distribué le courrier. »

 

*

 

Quand le train a démarré, j’ai eu un haut-le-cœur. La sensation de larguer les amarres, à bord d’un pointu, du côté de Marseille, ma ville natale. J’y avais très peu vécu, obsédé par les lieux où mes parents m’avaient mis en route.

Mis en route.

Le convoi semblait peiner à accélérer. La pente était minime, et le premier tournant à plus d’un kilomètre, au-delà de la scierie dont les effluves comblaient mon odorat. J’avais mis le nez à la fenêtre, tandis que l’autorail bleu longeait les troncs taillés en pointe, tels des crayons, et qui formeraient des palissades, ou, individuellement, des poteaux.

Les places n’étaient point numérotées et je m’étais assis dans la voiture de queue. Je m’étais dit, dans un grand sourire, que s’il y avait un choc frontal avec un autre train, je serais le dernier atteint.

Je n’étais guère optimiste. Et il y avait cette horde de gamins qui avaient hurlé, sur le quai, tardant à rejoindre leurs parents, déjà assis.

J’avais eu une chance folle, ce jour-là. J’avais remarqué une jolie rousse qui faisait les cent pas pendant que le convoi se formait… et nous étions voisins.

Ce n’était plus de mon âge de poser mes fesses à côté de celles, rebondies, d’une femme à la silhouette en huit. J’avais celui d’être côtoyé, justement, parce qu’une représentante du beau sexe ne risquait rien. Je pouvais lui parler sans passer pour un dragueur.

« Vous savez ce qu’il y a de bien avec les hommes qui ont l’âge d’être grand-père ? »

« Non… Mais vous allez me le dire. »

« Ils pourraient être mon père. »

J’en étais là de mes pensées lorsqu’elle me demanda si je ne préférais pas m’asseoir dans le sens de la marche.

« Non, non, j’aime bien tourner le dos à mon destin. »

Elle avait grimacé.

« Vous nous imaginez déjà au fond des gorges ? »

« C’est vous qui voyez tout en noir. »

« Je suis rousse, comme vous pouvez le constater, seul le vert me va bien. »

« Vous savez, mademoiselle… »

« Je m’appelle Miranda. »

« Vous savez, mademoiselle Miranda, il suffit d’une fois… »

« Pourquoi dites-vous ça ? »

« Parce que j’ai souvent lu que le Cévenol ne déraille jamais parce qu’il roule lentement… »

« Et ? »

« Si le conducteur a passé une mauvaise nuit… avec tous ces tournants… s’il s‘endort… il oubliera de freiner… »

« Nous ne sommes pas à bord du Cévenol, cher monsieur. »

« Il y a  un être humain qui conduit, non ? »

Elle s’était mise à bouder. J’étais tout content de l’avoir en face. Le panorama défilait et me donnait envie de lui dire au revoir. Mon regard survolait la crinière de la créature comme un grand oiseau de nuit. Elle l’évitait.

« Vous êtes fâchée ? »

« Pas du tout. »

« Savez-vous que c’est la première fois que je visite les gorges… »

« Vous n’êtes pas d’ici ? »

« Je suis né marseillais. Langogne m’a accueilli alors que j’avais trente ans et des poussières. Poussières que j’ai glissées sous le tapis. Je ne regrette rien. »

« Mais il ne fait jamais froid à Marseille… même en hiver. »

« Et l’été ne dure que deux mois, en Margeride. Pas grave. A mon âge, paradoxalement, la chaleur est craignos. Et comme on a tendance à oublier de boire… on se dessèche encore plus vite. »

Elle s’est bizarrement vautrée dans un coq-à-l’âne.

« Il me tarde d’être à Jonchères. »

« Vous aussi ? »

« Vous voulez voir le château en ruine de plus près ? »

« Un ami me l’a conseillé. »

« Moi, c’est parce que j’ai eu envie, ce matin, de retourner sur les lieux du crime. »

« Vous y avez tué le temps ? »

« Non. C’est là que j’ai rencontré l’homme qui m’a trahie. »

« Vous m’intriguez. »

« J’ignore pourquoi je me confie à vous alors que je ne vous connais que depuis trente minutes. »

« Peut-être parce que je pourrais être votre grand-père… »

« Probablement. »

« Je vous écoute. Le train roule lentement, il fait moins de bruit que si nous sillonnions une plaine. C’est une chance pour nous. Je peux vous entendre clairement. »

« Et je n’aurai pas peur d’être dérangée par le vent de la vitesse qui s’infiltre par les interstices. »

« Manquerait plus que la voiture soit fêlée. »

Elle avait gloussé. Ses yeux se sont agrandis, ce qui la rendit encore plus humaine.

« Il ralentit. »

« Déjà ? C’est difficile, pourtant, de faire la différence… »

« Je vous rappelle que je suis assise dans le sens de la marche. J’aperçois donc le château de Jonchères, perché sur son promontoire. Au prochain tournant, il y a un tunnel long d’une centaine de mètres, et l’ancienne gare de Jonchères apparaît. Première étape de ce long voyage, dans le temps, et si court, par la distance. »

« Je ne saurai donc jamais comment et pourquoi vous avez été trahie. »

« Nous serons assis à la même place quand il repartira, non ? »

« J’ai le pressentiment que non. »

Les freins grincèrent. J’ai maudit mon hyperacousie. J’avais l’âge d’avoir l’ouïe qui décline. La vieillesse m’avait épargné de ce côté-là.

Miranda a été l’une des premières à descendre sur le ballast, et à suivre le guide du patrimoine qui rameutait les voyageurs devant le chemin herbu au bout duquel les attendaient les premiers éboulis.

 

J’ai été impressionné par le donjon qui tenait encore debout. Miraculeusement debout. Le guide du patrimoine évoquait le passé de ce château moult fois centenaire. Il avait été bâti au XIe siècle et restauré au fil des siècles. Il était destiné, au Moyen Age, à surveiller l’envahissante approche des Anglais, par l’ouest, et celle des Sarrasins, par l’est.

J’ai cherché Miranda parmi la foule. Elle avait disparu. Je n’étais pas inquiet. La visite des ruines durait trente minutes. Le conducteur de l’autorail bleu était resté à sa place. Je le voyais qui lisait le journal. J’avoue m’être désintéressé du guide du patrimoine dont la voix, au fil des minutes, devenait monocorde. Il en avait probablement marre de raconter toujours la même histoire. Il devait avoir soif avant même de débiter la seconde partie de son discours.

J’ai senti qu’une main me tapotait l’épaule. Je me suis retourné. Une vieille dame aux cheveux bleus.

« Vous vous ennuyez, vous aussi, n’est-ce pas ? »

« Je l’avoue, oui. »

« Voulez-vous que l’on fasse un bout de chemin ensemble ? »

« Je crois qu’on va se faire remarquer si on s’éloigne du groupe, non ? »

« Comme vous voulez. J’avais quelque chose d’important à vous dire, mais bon… tant pis pour vous ! »

« Et vous êtes qui ? »

« Miranda. »

Je suis tombé des nues. Me suis très vite relevé.

« Mais… »

« Je me suis dit que c’était plus correct de vous avertir maintenant. Parce que, tout à l’heure, quand le convoi repartira, vous auriez été étonné de vous retrouver assis avec personne, en face, pour vous faire la conversation. »

« Vous avez vieilli de trente ans en moins d’une heure. C’est une blague… Vous êtes la mère de Miranda, dans le meilleur des cas. Et votre fille est quelque part, cachée, en train de se moquer de moi. »

« Je n’ai pas d’enfants, cher monsieur. C’est un choix. J’aime trop la liberté. Je suis une fille de la campagne. A propos… monsieur comment ? »

Je me suis demandé pourquoi elle ne m’avait pas posé cette question dans le train. Etait-ce trop tôt ? Attendait-elle son heure ?

« Breitner. Franck Breitner. Libraire. »

« A Langogne ? »

« Oui. »

« Je passerai vous voir quand j’aurai récupéré mes yeux. »

« Présenté comme ça, je m’incline. »

Elle a souri. En revanche, elle semblait avoir conservé les dents de Miranda que je connaissais.

« Avez-vous retrouvé l’homme qui vous a trahie ? »

« C’est trop tôt. Comme vous le savez, je le cherchais pour me venger. »

« Mais vous venger de quoi ? »

« J’étais très amoureux de lui et il m’a virée. »

« C’était votre patron ? »

« On peut dire ça comme ça. »

« Mais encore. »

« Je suis une bergère. Un loup a attaqué le troupeau, j’ai pris peur, je me suis enfuie. »

« Et c’est pour ça que vous avez pris de l’âge, le temps d’un soupir ? »

Elle a haussé les épaules en fronçant les sourcils.

« Il disait qu’il m’aimait. Que rien ne pourrait nous séparer. Je suis sûre qu’il s’apprêtait à me demander en mariage quand… »

« Mais… il n’y a plus de loups, dans le coin… »

Elle se mit à chanter.

J’ai cru devenir dingue.

 

Je vous parle d’un temps

Que les moins de vingt ans

Ne peuvent pas connaître

 

Et elle improvisa la plus improbable des suites.

 

La Margeride, en ce temps-là…

 

Elle chantait faux. S’en aperçut et se tut. Les oiseaux, jusque-là muselés, la remplacèrent avantageusement.

La visite s’achevait visiblement. Nous sommes restés à l’écart.

« Vous ne remontez pas dans le train, cher monsieur Breitner ? »

« Et vous ? »

« Venez ! »

Je lui ai emboité le pas. Je me suis senti rajeunir.

 

Les autres se regroupaient, les yeux levés au ciel, saoulés par le guide du patrimoine.

Les enfants coururent sur le chemin herbu, au risque de tomber et de se rompre les os. Leurs parents les rejoignirent tandis que le conducteur de l’autorail bleu baillait, semblant avoir été réveillé par les cris.

J’assistais à la scène, insensible à l’agitation. Bien décidé à déserter cette armée de touristes. Poursuivi et capturé, je serais bientôt accusé de trahison.

A l’instar du mec de la bergère.

Le guide du patrimoine faisait l’appel en comptant sur ses doigts. J’ai failli lui hurler qu’il en manquait deux – de voyageurs, pas de doigts. Je crois bien que le conducteur a levé les yeux dans ma direction juste avant de remettre la machine en marche.

Des milans royaux accompagnèrent le convoi jusqu’au prochain tunnel, dont l’œil noir ne cillait même pas au cœur des gorges.

« Alors…. Vous venez ? »

« Vous m’avez sauvé la vie. »

« Vous aviez besoin d’une inconnue ? Moi, à votre place, je ne serais même pas montée à bord de cette limace. »

« Je ne vous aurais pas rencontrée. »

« Argument validé. »

Elle m’a pris par la main et m’a entraîné sous le couvert. Je sursautais chaque fois que nous écrasions une branchette. On eût dit des pétards. Miranda, étrangement sereine, s’amusait de mon stress.

« Rassure-toi, ce n’est pas un cimetière de mulots. »

« Vous me tutoyez ? »

« Désolée. Je vous prie de me pardonner. »

« Pas grave. »

On eût dit un couple de vieux sur le point de se rappeler leur jeunesse.

« Tu te rappelles ? C’est ici qu’on s’est embrassés, pour la première fois. »

« Oui. Tu avais abusé de ton rouge à lèvres, parfum cerise. »

« Ce jour-là, j’ai avalé le noyau. »

Je me suis retenu de rire. J’avais néanmoins réussi à me détendre.

 

*

 

Je me suis bien gardé de lui demander où elle me conduisait. Pour me montrer quelque chose ? Ou pour que je sois témoin de sa vengeance ? Se servait-elle de moi ? Et cette sensation, maintenant qu’elle avait à peu près mon âge, de la connaître depuis, au moins, une éternité.

C’était absurde. J’avais tant de questions à lui poser. J’ai décidé de tirer mentalement à la courte paille. Une seule tenait la corde.

Mais elle me devança. J’ai pensé qu’elle n’en avait qu’une, qu’elle n’avait pas eu envie de chercher au-delà.

« Est-ce que je peux vous poser une question indiscrète ? »

« Je vous en prie. »

« Je m’étonne que vous ayez appris que j’avais vieilli de trente ans en moins d’une heure avec un calme auquel je ne m’attendais vraiment pas. Vous ne m’avez même pas traitée de folle. »

« Vous savez, à mon âge, j’en ai vu d’autres. »

« Et puis, vous êtes libraire, vous avez dû en vendre, des romans de science-fiction… »

« Justement, si c’est de la science-fiction, c’est loin d’être réel. Non, je ne m’étonne plus de rien. L’autre jour, un chien m’a parlé. »

« Vous vous moquez de moi. »

« Pas du tout. Je crois en tout sauf en Dieu. J’ai même eu affaire à un fantôme, à Marseille, avant de déménager à Langogne. »

« Un fantôme ? »

« Oui, celui de mon père qui me reprochait de quitter la maison familiale. Mais comme je venais de me coucher, je me suis dit que je m’étais endormi et que je rêvais. »

« Mais… vous ne voulez pas savoir comment je fais pour supporter d’avoir mal partout alors que, quelques heures plus tôt, je courais sur un chemin de randonnée ? »

« J’avoue que non. Je me sens même privilégié de vivre une telle aventure. Avec l’âge, je commençais à m’ennuyer. Quand tout sera réglé, je remercierai mon ami de m’avoir poussé à visiter ces gorges. »

« Mais vous vous abstiendrez de lui raconter que… »

C’est le moment que choisit un loup pour apparaître. Il avait surgi de derrière un arbre.

« Il a franchi la porte. N’ayez pas peur ! »

« Quelle porte ? »

« Celle du temps. »

« Ce n’est pas lui qui a attaqué votre troupeau ? »

« Non. L’autre était beaucoup plus grand. Et archiconnu. On évoque même son existence dans les livres d’Histoire. »

« Vous voulez parler de la Bête du Gévaudan ? »

« Elle-même. »

« Pourquoi ne m’avoir rien dit, au début ? »

« J’ignorais comme vous réagiriez. Et je déteste être traitée de folle. »

J’ai fait la moue.

Nous avions suivi le loup jusqu’à une clairière. Il y avait là un ruisseau où il s’abreuva. Il semblait tout fier d’être espionné. Nous avait-il attirés ici volontairement ?

« A mon tour de vous poser une question… Plus délicate qu’indiscrète. »

« Je vous écoute. »

« Comment a-t-il fait, votre amoureux, pour vous faire vieillir en un claquement de doigts. »

« Il ne vous a pas échappé que c’est un miracle que ce château soit, à ce point, bien conservé. »

« Il doit y avoir une explication rationnelle. »

« C’est probablement le cas. Mais quand il y a moyen d’épargner les ans à quelqu’un ou quelque chose, il peut y avoir aussi moyen d’en rajouter. »

« Vous êtes en train de me dire que c’est lui qui… »

« Qui a permis au château de garder sa jeunesse et m’a plongé dans une vieillesse cyclothymique, oui. »

« Mais il a quel âge, lui ? »

« Il m’a confié, un soir où il était très amoureux, qu’il l’ignorait lui-même. Une malédiction, je pense. »

« Mais qu’aurait-il donc fait pour être maudit ? »

« Il a tué la Bête du Gévaudan. Il parle en dormant, et cette nui-là, il était très fatigué. »

« Votre amoureux, c’est… c’est Jean Chastel ? »

« En chair et en os. Et cette malédiction lui a donné de grands pouvoirs. »

« Et qui a ce pouvoir de lui en donner autant en croyant le punir ? »

« Dieu ! »

« Mais… Louis XV n’a-t-il pas désiré la mort de ce monstre, justement au nom de l’Eglise ? »

Une ombre gigantesque a enveloppé le loup qui avait fini de s’abreuver et nous défiait, maintenant, de ses yeux vairons.

Il a été avalé par une gueule aux crocs cariés, et dont la crinière, auréolée de flammes, projetait des brandons sur les troncs d’arbres qui se mirent à crépiter. La résine coula à flots.

« Il faut partir ! » lança-t-elle.

« Vous ne voulez pas assister au spectacle pyrotechnique ? »

« Votre humour ne servira à rien, cher monsieur Breitner ! »

Je me suis précipité dans un besoin de course. J’avais néanmoins eu le temps de remarquer qu’elle avait recouvré sa voix jeune, et moi, mes jambes de vingt ans.

 

« Ici, nous serons à l’abri. »

« A l’abri de quoi ? »

« Il faut attendre que la porte du temps se referme. »

« Mais si nous sommes là, c’est parce que vous saviez qu’elle allait s’ouvrir. »

Nous étions entrés dans le donjon par l’unique accès. Nous avions dû faire très attention à ne pas nous couper aux pierres apparentes. Et moi, il a fallu que je me baisse.

« Nous sommes en quelle année ? »

J’ai ricané.

« Les ruines sont immortelles. »

« C’est très joli ce que vous dites, Miranda. Maintenant, je suis obligé de vous croire. »

Elle me regarda fixement en souriant.

« Je vous trouve très beau. »

« J’avais oublié jusqu’à la couleur de mes cheveux. Vous n’êtes pas mal, non plus. Et qu’allons-nous faire, maintenant ? La vengeance, c’est pour quand ? Parce que je veux bien y participer, moi. Vous ne m’avez pas entraîné dans cette sombre histoire pour m’abandonner sur le bord de la route, si ? »

« La vengeance, oui… Elle a commencé. »

« Comment ça ? »

« Ma présence, ici, a motivé le retour de la Bête… »

« J’entends bien, mais Jean Chastel, il est où ? Et qu’avez-vous prévu de lui faire ? »

« Elle le trouvera et nous serons là pour achever le travail… »

« Elle le trouvera comment ? »

« Plus elle s’approchera de lui, plus elle aura mal là où la balle a traversé sa peau et brisé des os. »

« Et il habite où ? Vous êtes bien placée pour le savoir. »

« Dans un repli du temps. »

« Quoi ? »

« Quelque part entre le XVIIIe siècle et aujourd’hui. »

« Mais vous… »

« Moi ? »

« Oui, vous ! »

« Je ne suis qu’une ombre. »

Je me suis soudain retrouvé seul. A peine ébouriffé. Il y avait eu une succession de courants d’air, telles des vagues annonçant un raz-de-marée.

« Miranda ! Miranda ! »

J’ai convoqué l’écho. Même réponse. Le silence.

 

Que penserait Raoul en me voyant à ce point rajeuni ? Pas question de lui raconter cette histoire de dingue. Il me prendrait pour un… pour un mytho.

« A force de vendre des livres, mon ami, tu te fais des films. Heureusement que tu ne bosses pas dans le cinéma. »

J’ai déserté le donjon. La nuit s’apprêtait à tomber. Le temps m’avait joué un sale tour.

Il ne me restait plus qu’à faire de l’autostop.

Je me suis posté au bord de la route et…

Je n’ai point attendu longtemps.

« Vous allez où ? »

« Langogne. »

« Montez ! J’y vais également. Vous avez de la chance. A votre âge, ce n’est guère prudent de sortir tard, le soir. »

« Je croyais le coin sûr, malgré ce château en ruine qui file le bourdon. Je me suis perdu dans les éboulis. »

« Tu mens mal, papy ! »

J’avais capté la pensée de mon bienfaiteur.

Des douleurs envolées atterrirent. Pas besoin de me mirer dans le rétro intérieur.

« Vous allez bien, monsieur ? Monsieur comment ? »

« Breitner. Franck Breitner. Libraire. »

« Ah ! C’est vous, l’unique libraire de Langogne. Il faudra que je vienne vous acheter quelque chose. »

« Vous serez reçu comme un prince, cher monsieur… Monsieur comment ? »

« Chastel. Jean Chastel. Comme le mec qui a tué la Bête du Gévaudan. Vous ne trouvez pas que j’ai une tête d’homonyme ? »

Je me suis forcé à sourire.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Raoul était déjà accoudé au comptoir lorsque je suis arrivé dans le bar, ce soir-là.

« T’en as bu combien avant que je boive le premier ? »

« Le premier… vraiment ? »

Il avait immédiatement remarqué que j’avais chargé la mule avant de l’affronter. Il m’avait appelé pour que je lui raconte mon voyage dans les gorges.

« Pas au téléphone, j’ai l’oreille qui chauffe. »

Je comptais bien m’enivrer avant de me rendre au rendez-vous qu’il allait probablement me donner. Depuis le temps… il était pressé.

« Au bar, dans une heure ? Ça marche. Je me fais beau et j’arrive ! »

M’enivrer parce que je détestais mentir à jeun.

Mentir à un  ami… un blasphème. Arrosé au pastis, il se transformait en baptême à l’eau minérale.

Je n’avais même pas salué le garçon.

« Bonjour, monsieur Breitner. Vous allez bien ? »

Sant attendre ma réponse, il avait renchéri : « La routine au service du foie ? »

« Amusant. Non. Un pastis. Comme Raoul. »

« Ça tombe bien, je n’ai plus d’orgeat. »

 

Je me suis tourné vers mon ami.

« On reste au comptoir ? »

« Non. »

Nous nous sommes assis à une table isolée, dans un coin.

« Quelque chose ne va pas, Raoul ? »

« C’est à toi qu’il faut demander ça. »

« Moi… tout baigne. »

« Alors je t’écoute… »

« Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

« Si tu as aimé la balade… »

J’ai avalé mon verre cul sec.

J’ai bafouillé. Il a mis un terme à mes atermoiements.

« Pas la peine de mentir. Je sais que tu es descendu à Jonchères et que tu n’es pas remonté dans le train. »

« Tu m’as suivi, à cheval sur un drone ? »

« Je connais le guide du patrimoine. Il m’a dit que tu t’étais éloigné en compagnie d’une femme, et que tu n’es pas remonté à bord… »

« Tu m’as fait espionner ? »

« On peut dire ça comme ça. »

« Il m’a également dit que cette femme est bizarre, très bizarre. Elle a déjà embobiné des touristes avec une histoire de vengeance. »

« Oui, c’est vrai. J’avoue. Mais elle ne m’a pas embobiné, comme tu dis. Je l’ai suivie de mon plein gré, et j’ai eu raison. Il se passe des choses pas très catholiques, là-bas. »

« Je confirme. Cette femme… elle a été retrouvée, égorgée. L’info est tombée, il y a à peine une heure. Tu ne seras pas inquiété, il y avait des crocs de loup dans la plaie. Des crocs de la taille d’une dent de T-Rex. »

J’avais compris pourquoi il avait voulu s’isoler au fond du bar. Mais il pouvait également venir chez moi, ou m’inviter chez lui.

Je le lui ai fait remarquer en murmurant.

« Chez toi, si ça se trouve, les flics vont s’y pointer pour te poser quelques questions… »

« Et s’ils viennent ici… »

Il regarda quelque chose par-dessus mon épaule.

« Ils sont là. »


Publié le 11/04/2026
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