Mon père accusait souvent ma mère d’être « mauvaise langue ». Je ne comprenais pas ce que sa langue avait de mauvais. Certes, elle me la tirait parfois, mais c’était pour rire. Aucun bouton, ni la moindre pustule. Elle ne l’avait jamais blanche, non, et quand elle était malade, elle utilisait le langage des signes, ou laissait parler ses yeux. Son haleine était fraîche et je raffolais de ses bisous sur la joue. Quand elle me racontait des histoires pour m’endormir, sa bouche frôlait mon oreille et son murmure sentait la menthe. C’était aussi doux que le chant d’un oiseau, aussi frais qu’un ruisseau. Vraiment rien qui fasse fuir, au contraire.
Mon père est mort tandis que je persévérais dans ma croyance qu’il en pensait du mal. A l’époque, j’ignorais que les adultes se rabibochaient sous la couette. D’ailleurs, ce qu’ils y faisaient me laissait de glace. Il paraît qu’il fallait, ensuite, changer les draps. C’étaient donc des trucs de gamin attardé, comme ne pas s’essuyer les pieds après avoir marché dans la boue.
Des camarades de classe avaient été témoins des morsures et griffures de la bête à deux dos, et nous en causaient à voix basse, sous le préau. Des yeux s’agrandissaient, ce qui intriguait les enseignants plantés au milieu de la cour, en plein bavardage. Ils avaient bonne vue et la langue bien pendue.
J’ai compris ce qu’était une mauvaise langue alors que je venais d’avoir neuf ans. L’instituteur, en classe de CM2, avait traité de « mauvaise langue » un certain Claude Pinatel parce qu’il avait dit du mal de son voisin de banc. L’instituteur lui avait demandé, faisant preuve d’humour, de parler moins fort quand il chuchotait, et il avait répondu que c’était parce que l’autre était sourd. Il avait été mauvaise langue, oui, comme maman.
J’avais relativisé l’insulte de papa alors qu’il n’était plus là quand l’envie de lui demander pardon d’avoir douté de son amour pour maman m’avait tenaillé.
Aujourd’hui encore, je continue d’être marqué par cette paternelle accusation. Ou plutôt par mon impatience à juger celui qui a jugé.
Je suis sculpteur sur bois, à mes heures, et mes figurines tirent toutes la langue. C’est ma psychothérapie personnelle.
Maman est décédée la bouche fermée. Son visage avait une dernière fois capté la lumière qui tombait du vasistas, le transformant en masque de carnaval vénitien. Elle allumait la chaudière lorsque son cœur s’est éteint.
J’étais à deux doigts de quitter la maison. J’y suis finalement resté. Les figurines prenaient toute la place. Les déménager eût pris un temps fou. Des amis avaient proposé de m’aider, d’autres voulaient faire un grand feu dans le jardin.
– Un autodafé de statuettes ?
Des rires avaient éclaté.
Le garage, la cave et le grenier étaient pleins de figurines tirant la langue. Il était grand temps de faire le vide. De les vendre sur les marchés.
Oui, je sais, j’aurais dû titrer mon récit au pluriel, mais c’est LA langue de ma mère qui l’a inspiré, alors…
*
Le type du stand voisin vendait des animaux empaillés. Nous avions sympathisé entre deux clients. Je n’avais aucun souci avec ce métier de couturier charognard. Seuls les bourreaux me débectaient. Il y aura toujours des enfoirés pour acheter des souvenirs de chasse, à l’instar des amoureuses des fourrures. J’avais été choqué, une fois, alors que j’avais sonné chez un voisin afin de livrer à la bonne adresse un courrier qui ne m’était point destiné. Il y avait une tête de taureau posée sur le buffet. On eût dit que la bête était vivante, attendant qu’un torero à la retraite se pointât dans la place pour l’empaler d’un double coup d’épée. J’avais été hanté, toute la nuit, par un totem sculpté à l’effigie d’une vache laitière. Ses pis gonflés évoquaient une cornemuse. Je m’étais réveillé quand j’avais commencé à en téter un comme un bébé. J’avais siffloté, toute la journée, l’hymne breton.
Le type du stand voisin se prénommait Raoul. Il s’était présenté sans faire de chichis. Il me parlait de sa maison, de son travail, de son beau-père, un ancien résistant qui continuait de résister. Il cherchait à influencer ses proches, les éloignant de la modernité où chacun s’enlisait avec le sourire. Il ne m’avait jamais branché sur sa femme. J’en avais déduit qu’il était veuf, ou qu’elle vivait sous d’autres cieux, dans les bras d’un vieux beau milliardaire.
Je ne pouvais que l’écouter, car ma vie se résumait à des souvenirs dont chaque reflet m’aveuglait. Je m’y vautrais au lieu de les chasser de mon champ de vision. Ces mirages me harcelaient même en plein soleil. La nuit, je subissais l’invasion de bêtes informes dont la langue se métamorphosait en baïonnette, et qui me chargeaient. Je me réveillais en sursaut, les mains crispées sur mon ventre.
Raoul aimait parler. J’avais de la chance.
Le jour où je lui avais touché deux mots de mes rapports particuliers avec mes parents lorsque j’étais gamin, il n’avait rien vendu. Je m’étais dit que je ne lui portais guère chance. Il en avait souri, et je n’avais plus jamais évoqué mes jeunes années.
Et il y eut son invitation à souper.
– Je crois qu’il est temps que je te présente ma fiancée. Demain soir, ça te dirait de venir manger à la maison ?
Je n’avais su quoi lui répondre. Allais-je me permettre de lui raconter ma vie, en présence de cette femme dont il ne m’avait jamais parlé ? Peut-être que, cette fois, je ne lui porterais point malheur. Je m’imaginais, le lendemain, apprenant au téléphone qu’elle avait quitté la maison à la suite du vespéral repas.
Je m’étais mis en tête qu’elle était jeune, qu’elle avait la moitié de son âge. Et puis j’ai changé d’avis car, à ce tarif-là, il m’aurait saoulé avec la souplesse de sa peau, la fermeté de ses rondeurs.
Je m’étais alors posé deux questions : « Est-elle mauvaise langue ? Son haleine sent-elle la menthe ? »
Ridicule et déplacé.
Je m’ébrouai avant d’accepter l’invitation. Ce jour-là, il avait vendu une hure de sanglier auquel on avait coupé la langue. C’était bon signe, prélude à une agréable soirée.
Je rentrai bredouille. Une pleine brouettée de statuettes à ramener à la maison, et le portefeuille vide. Le vent de la chance avait déjà tourné.
Raoul habitait une grande maison de plain-pied. Qui transformait une ruelle en cul-de-sac. Les trottoirs étaient craquelés. Sept marches en mauvais état permettaient d’accéder à la porte d’entrée dont le heurtoir – une tête de dragon – était rouillé. Un long couloir aux murs lézardés traversait la maison. Il aboutissait à une véranda fissurée. J’avais vu la même dans un film de guerre, après un bombardement. Le jardin, petit, servait d’atelier à ciel ouvert. Des peaux de bêtes y séchaient au soleil. Une tête de bison était accrochée au mur du fond, dans le salon. Mes yeux s’étaient agrandis à sa vue. La télé, qui trônait juste au-dessous, en paraissait le socle.
J’allais demander à Raoul comment il s’était procuré ce trophée, si c’était lui qui l’avait naturalisé, lorsqu’une femme rousse aux yeux verts entra en scène. Ses talons aiguilles jouaient les virtuoses en pianotant sur le parquet. Sa présence détonnait dans une pièce où la tapisserie cloquait. Son parfum la précédait. Une senteur dont la fragrance agressait mes narines. Elle portait une robe verte qui mettait en relief les atouts de son corps. J’avais regardé ses mains et sa bouche, comme toujours lorsque j’avais affaire à une femme. Ses yeux étaient joliment fardés et ses longs doigts manucurés avec soin.
– Je te présente Maeva. Une amie d’enfance. Nous en avons mis du temps avant de nous retrouver, hein ?
Une amie d’enfance. Elle avait donc son âge.
– Vous êtes esthéticienne ?
– Non, pourquoi ?
– Parce que le fardeau des ans semble vous avoir épargné.
Elle avait longtemps hésité entre mal le prendre et me remercier.
– Oui, en effet. Mais je n’ai que quarante-quatre ans.
J’avais apprécié sa franchise. Elle en paraissait dix de moins. Raoul en avait trois de plus. Il ne m’avait jamais avoué avoir fréquenté des collégiennes quand l’école primaire lui tendait, chaque matin, les bras.
La soirée s’était plutôt bien passée. Maeva avait de la conversation, et Raoul m’espionnait du coin de l’œil, de temps en temps. Surveillait-il ma réaction aux propos de sa fiancée ? A aucun moment, il n’avait été question d’un futur mariage. Elle avait évoqué son frère qui confectionnait des bateaux en allumettes. J’avais été intéressé. D’après ses dires, il se refusait à les vendre, craignant de s’en séparer. Il était possessif avec ses créations comme avec une femme.
– Je lui ai dit qu’il suffisait de les prendre en photo et de conserver précieusement les clichés. Il ne m’écoute pas. Il entasse ses œuvres au grenier, prétendant que les toiles d’araignées les protègent de la poussière.
Elle avala une gorgée de vin rouge avant de poursuivre sur sa lancée. Je lorgnais son petit doigt qui n’était jamais en l’air. Je l’avais crue maniérée, à tort.
– Et vous, il paraît que vous sculptez des figurines, à vos heures perdues ?
– Oui.
– Et elles représentent quoi ? Des animaux ? Des dieux ?
– Non, non. Pas forcément. Ce qui me passe par la tête. Il m’arrive de me bander les yeux et de…
– De vous bander les yeux ?
– Oui. Une fois, j’ai donné naissance à une racine de mandragore que j’ai plantée dans mon jardin.
– Et ?
– Et un figuier a poussé en moins d’un mois.
– En moins d’un mois ?
– En moins d’un mois, oui. Et il donne maintenant des fruits juteux à souhait. Je n’ai rien compris, mais bon, j’ai l’habitude. J’habite une rue où il y a eu des prodiges, autrefois.
– Des prodiges ?
Raoul, qui se sentait subitement seul, me coupa la parole et me relaya.
– Monsieur, ici présent, vit au milieu d’un cimetière d’animaux. Son quartier est hanté par des bêtes mortes.
– N’exagérons rien, Raoul. C’est un lieu où, jadis, les pauvres gens enterraient leurs animaux de compagnie. Quand le quartier s’est enrichi, au fil des ans, les pauvres sont partis, et…
– Et les bêtes mortes sont restées.
Raoul se mit à rire de bon cœur. Un sourire gêné ombra le lumineux visage de Maeva.
Le souper s’acheva dans les brumes d’une soirée alcoolisée. Maeva posa sa main sur mon bras et me regarda droit dans les yeux. Elle avait un service à me demander. Raoul avait déserté le salon. Nos verres étaient vides, la bouteille de vin n’était plus qu’une épave échouée sur la table. Lorsqu’il revint avec la carafe à Cognac, j’avais dit oui à Maeva. Raoul s’en aperçut au sourire maintenant détendu de sa fiancée.
– Tu lui as demandé pour ton frère ?
– Oui.
– Et j’ai accepté.
Raoul simula des applaudissements.
Etais-je tombé dans un traquenard ?
– Moi, je n’aurais pas osé…
– Pourtant, tu pouvais…
En franchissant le seuil de la maison de Raoul, je me demandai s’il s’était volontairement absenté, tout à l’heure, ou pas. Maeva avait-elle attendu qu’il quitte la table pour me commander une figure de proue à l’effigie d’une sirène ?
Je m’étais subitement rappelé le jour où, face à un client récalcitrant, il avait feint de ne point m’entendre lorsque je lui avais proposé mon aide. Je crois bien que je l’intimidais.
Le regard vert de Maeva m’a longtemps accompagné jusqu’à la porte.
*
Je suis rentré en roulant au ralenti. Les arbres, pourtant, défilaient en accéléré. Le contraste était saisissant. Je fermais et rouvrais les yeux, aveuglé par le soleil qui plongeait, au loin, au cœur de la nuit. D’ordinaire, je déteste les soirées d’été, si peu romantiques quand le sommeil nous rattrape alors que l’or coule encore à l’horizon.
Maeva.
Je revoyais cette femme dont l’âge m’avait paru fluctuer au fil du repas. Non parce qu’elle s’en vantait, mais parce qu’il y avait, au fond de son regard, une lueur. Alors que nous attaquions le dessert, elle avait étrangement rajeuni, retrouvant l’espièglerie d’une jeune femme sur le point de se marier.
Sifflotant au volant de ma voiture poussive, je me jurais de sculpter la plus belle figure de proue que l’on puisse imaginer. Le frangin, spécialisé dans l’élaboration de vieux galions espagnols, de goélettes françaises, serait content de mon travail.
Oui, je crois bien que je tenais là une occasion de revoir Maeva !
La nuit m’avait remis en présence de la tête de bison face à laquelle j’avais ruminé jusqu’à la tombée de la nuit. A certains moments, j’avais cru qu’elle me tirait la langue.
Maeva avait heureusement attiré, plus souvent, mon regard.
Le lendemain, Raoul m’avait appelé pour commenter la soirée. Je m’étais permis de lui dire que la tête de bison eût mieux figuré sur un tableau peint par Goya.
– C’est un cadeau d’Arthur, mon grand-oncle baroudeur. Il l’a ramenée des States. Il y cherchait l’or des montagnes. Mes parents habitaient ici, dans cette maison au fond de l’impasse, et j’ai décidé de rester sur les terres de mes ancêtres. Je leur ai promis d’être fidèle à nos racines.
Ensuite, il m’avait demandé si Maeva était à mon goût.
– Pas mal, Raoul. Pas mal…
Des frissons coururent sur mes bras, simulant une invasion de fourmis.
J’avais rêvé, juste avant l’aube, que Raoul m’appelait, me tirant du lit alors que j’avais programmé une grasse matinée. J’avais une gueule de bois digne d’une figure de proue.
Son coup de téléphone revisité en songe.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Tu la trouves comment ?
– Tu peux mieux faire, mec. Sinon, tu l’as trouvée où ? Sur Internet ? Sur un magazine de cougars ?
– Non, allez…
– Tu veux que je lui mette une note ?
– Sans déconner, mec.
– Sans déconner ?
– Oui.
– Elle m’a fait du pied sous la table.
Un silence terrible au bout du fil et des coups sourds contre la porte d’entrée.
J’avais ouvert à la volée, tombant nez à nez avec la tête de bison qui me tirait la langue et m’éventra d’un méchant coup de cornes.
– De la part de Raoul, connard !
Un bison qui parle, c’est plutôt rare, ma foi.
J’avais bondi dans mon lit, en en froissant un peu plus les draps. Un kangourou secoué par un boomerang. La journée commençait bien, paradoxalement. Chez moi, un mauvais rêve prélude toujours à l’extase debout, en solitaire, dans mon garage, à sculpter dans le bois le plus dur des images imposées par l’inspiration. Mais là, la commande de Maeva risquait de me mettre en permanence face à des cauchemars déguisés en épisodes de routine.
J’avais tout intérêt à travailler vite et bien. Mais, d’abord, dénicher le modèle idéal destiné à représenter la figure de proue dont j’étais chargé de modeler les contours. Une jeune femme au physique de sirène.
Raoul m’avait conseillé de mettre une petite annonce dans le journal. Mais je connaissais quelqu’un qui ferait l’affaire. Pressé de mener à bien ma mission, j’appelai Maeva qui accepta de poser pour moi.
– Non, Maeva. Il n’est pas nécessaire que vous posiez nue. Juste vêtue d’une robe blanche, comme une vestale. Une heure par jour devrait suffire. Une semaine de travail et votre frère pourra appareiller…
*
Cette nuit-là, j’avais rêvé que Maeva posait nue à côté d’un aquarium où une truite tournait en rond, imitant un poisson rouge.
J’avais commencé par la queue, taillant dans le bois avec dextérité. Maeva se plaignait d’avoir froid.
– Mais que devrait dire la truite alors ?
Je m’étais réveillé quand le ciseau à bois m’était tombé des mains à la vue de Maeva dont la poitrine se couvrait, à vue d’œil, d’écailles.
Je ne voulais surtout pas vérifier qui barbotait dans l’aquarium.
J’avais dû ouvrir en grand la fenêtre de la chambre pour mieux respirer.
Cette histoire prenait un virage onirique qui me faisait froid dans le dos. Très bientôt, je serais obligé de provoquer des insomnies en abusant de caféine, de repas lourds le soir.
Je n’avais même pas demandé son avis à Raoul. Mais il devait être au courant… Car s’il n’appelait pas, pour m’engueuler, c’est qu’il acceptait de prêter sa fiancée à son nouveau copain.
La première séance s’est déroulée, en fin de matinée, dans un silence impressionnant. La toge de Maeva évoquait surtout une robe de mariée. Sa poitrine généreuse, sa peau laiteuse parsemée de taches de rousseur, ses longs cheveux roux, ses yeux verts. Elle avait tout pour me plaire.
Si le vieux galion espagnol croisait la route d’une goélette française…
Elle m’avait transmis le bonjour de Raoul sans me regarder en face. Je m’étais dit qu’elle n’aimait point mentir les yeux dans les yeux.
– Ce sera bruyant ?
– Oui.
– Il y aura des odeurs de sous-bois ?
– Oui.
Son sourire attesta qu’elle était à moitié rassurée. Devant tant de candeur, je m’étais retenu de lui avouer qu’une photographie eût été suffisante.
Le vendredi soir, nous eûmes un jour d’avance. J’avais pourtant tout fait pour retarder l’échéance. La qualité douteuse du bois, un outil mal aiguisé, la toge à repasser.
La figure de proue arborait (déjà) le visage et le torse de Maeva. Son frère serait satisfait. Nous avions bu du champagne avant de nous séparer sur un au revoir sans lendemain.
La nuit fut calme. J’étais en manque de mes rêves déjantés. Je les avais sans doute oubliés, tel le commun des mortels.
Le matin, dès potron-minet, je me rendis dans le garage pour admirer mon œuvre. Le soleil se levait à peine. Je repensai à la maison de Raoul, au fond de l’impasse. Il avait négligé son entretien, histoire de raviver les souvenirs, ou de les garder bien vivants. J’avais essayé d’agir de la même façon dans le garage, où l’ordre régnait parce que mes parents étaient obsédés par le rangement. Ma mère déclarait que c’était la meilleure façon de ne jamais s’ennuyer. Il y a toujours quelque chose à remettre en place dans une maison. Elle était capable de déplacer des bibelots pour le seul plaisir de…
Je devais lutter contre la nostalgie. Raison pour laquelle je ne sculptais jamais des objets du passé égarés par inadvertance, et qu’il m’eût été aisé de remettre au goût du jour. Une vieille souche trouvée dans la forêt, un moment d’égarement, de come-back spirituel, et l’un des animaux domestiques recouvrait la vie sous mes doigts. Juste avant les larmes.
Je tombai en arrêt devant la figure de proue emmaillotée dans une serviette de bain qui sentait le chèvrefeuille. Seule la tête à la longue crinière rousse apparaissait hors de l’étoffe propre. La sirène en bois me tirait la langue. Comme si, muette, elle cherchait néanmoins à captiver des capitaines au long cours. En les allumant à distance, se sachant observée au moyen d’une longue vue.
J’avais cligné des yeux afin que la vision redevienne plus réaliste. Je ne pus me retenir de sourire. Des ombres folles dansaient sur les murs, et cette atmosphère d’aquarium, avec toutes ces algues mouvantes et factices, me chamboulait l’esprit. Tout rentra dans l’ordre. Même l’odeur d’iode disparut.
Je pris une bonne inspiration et je me vis miniaturisant ma sculpture à l’échelle du vieux galion espagnol du frère de Maeva. Elle m’avait apporté, comme je le lui avais suggéré, les détails de sa fabrication, avec force mesures. Il y avait même le nombre d’allumettes utilisées. De mon côté, ce ne serait plus le même travail. Et je devrais utiliser une pince à épiler, une loupe. J’étais minutieux, je tirais de mon père. C’était le roi du scoubidou et des cocottes en papier.
Je venais à peine d’achever les finitions lorsque le téléphone fixe tintinnabula. C’était Raoul. L’atelier du frère de Maeva avait été victime d’une chaudière mal purgée. Il y avait eu un incendie très vite maîtrisé par les pompiers, mais qui avait eu le temps de détruire l’intégralité de ses maquettes. Sa fiancée lui avait dit que le frangin était inconsolable.
J’étais aussitôt retourné dans le garage pour me débarrasser de la figure de proue devenue inutile. Lorsqu’une commande était annulée, je ne gardais jamais la sculpture en question. Soit je l’enterrais dans le jardin, soit je la brûlais dans la cheminée.
La figure de proue me tira la langue lorsque je pénétrai dans le garage. Cette fois, j’eus beau cligner des yeux, rien ne changea.
Il ne me restait plus qu’à la jeter dans la cheminée et allumer un bon feu. J’oubliais seulement que l’été indien ne fumait point le calumet de la paix. Je décidai de l’enterrer dans le jardin.
La nuit suivante, j’entendis un bruit dans la maison. Qui provenait de la cage d’escalier. Une ombre géante pénétra dans la chambre. L’ombre me lécha des pieds à la tête.
Je ne me suis pas affolé, non, je me suis juste réveillé. Et l’ombre était toujours là, au pied de mon lit. Je me sentais gluant de bave. Je dus tirer la langue moi-même, cette fois, mais c’était pour tousser et m’étouffer. Les mains de l’ombre me serraient le cou.
*
Un matin, mon voisin a frappé à ma porte.
– Je connais Raoul, moi aussi. Il a empaillé, pour un prix dérisoire, le chat de mon fils. Et je veux qu’il sache que vous le trahissez avec sa fiancée.
– Vous êtes mauvaise langue.
– Non. C’est du chantage. Je n’ai pas les moyens, et j’ai besoin de bois pour cet hiver.
Je savais bien que je n’aurais jamais dû accepter ce boulot.