Le boulevard des flacons fantômes

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Les grandes revues françaises, qui ont si longtemps rythmé la vie intellectuelle de notre pays, exhalaient un rapport secret et heureux avec le savoir. Il me semble entendre la voix de mon frère, là-bas, en Floride — celle de Maître Ralph. Il me demande si je me souviens de La Revue des Deux Mondes. Je lui ai répondu que, tout comme pour Vie et Langage, papa possédait un abonnement à la librairie La Caravelle. C'était un envoûtement semblable à celui des flacons magiques imaginés par les alchimistes de la parfumerie. Sans initiation préalable, et grâce à la bienveillance de Madame Fouad Mourra, je me suis souvent immiscé dans l'univers de Chanel, de Guerlain ou de Caron, cherchant à percer le mystère de ces notes de cœur qui font vaciller nos certitudes et battre nos pulsations.

J'ai connu une ville qui n'existe plus tout à fait, une ville peuplée d'excellentes librairies dont les noms résonnent aujourd'hui comme des adresses perdues : La Caravelle, Max Auguste, La Pléiade, Louisdhon, Aux Livres Pour Tous, L’Action Sociale, Phénix, ou encore Au Service De La Culture. À cette époque, l'Institut Français, niché au Bicentenaire sur l'Avenue Harry Truman, s'imposait comme un foyer d'apprentissage exceptionnel. C'était le cœur battant d'une petite capitale nocturne, animée par une dizaine de salles de cinéma dont les projecteurs tournaient parfois jusqu'à minuit.

Ma capitale demeure ce territoire de brumes et de mystères, où le moindre détail topographique réveille une fièvre encyclopédique, mêlée à l'angoisse douloureuse de perdre nos repères.

Vers l'âge de vingt ans, chaque samedi, j'avais mes habitudes avec les bouquinistes. Leurs éventaires s'alignaient presque en face de la Pharmacie Vallières. C'est là que je venais récupérer « mon paquet ». Ce paquet enveloppé de ficelle contenait une cinquantaine de revues disparates, empilées dans le plus parfait désordre chronologique : des numéros de Paris-Match, Point de Vue, Der Spiegel, Visión, Hola, Mundo Hispánico, Femmes d’Aujourd’hui ou Ebony.

À la même période, je me suis pris d'une fascination singulière pour l'histoire oubliée de la parfumerie dans nos rues. J’aimais m'installer chez Chanel, Caron, Givenchy, Rochas, Lancôme ou Guerlain pour étudier la géographie de ces fragrances. Dans les décombres de cette capitale disparue, les noms de certains flacons résonnent encore comme des promesses mélancoliques : Moment Suprême (1929), Amour Amour (1925), L'Heure Attendue (1946) — ces créations suspendues de Jean Patou — sans oublier le sillage de L'Air du Temps (1948) de Nina Ricci.

Depuis les années du Président Dumarsais Estimé, entre 1946 et 1950, les initiés et les grandes familles de la ville utilisaient le Royal Bain de Champagne pour leurs ablutions, leurs cérémonies et d'étranges rituels nocturnes. On murmurait qu'en 1941, pour satisfaire le caprice d'un milliardaire californien lassé de ses bains d'or noir et d'excès, la maison Caron avait composé cette fragrance exclusive. Devenue l'une des premières eaux de toilette unisexes de l'histoire, elle connut un destin mystique en Amérique latine et en Asie, où on lui prêtait le pouvoir de conjurer le sort et d'attirer la chance. Aujourd'hui, dans le silence de nos souvenirs, elle semble retrouver sa vocation première : celle de parfumer l'eau d'un bain pour effacer le temps qui passe.

Extrait de: Quartiers de naguère (Petites et grandes histoires autour de certains quartiers d’Haïti…)


Publié le 16/05/2026 / 5 lectures
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