Langogne, Lozère
J’ai un ami écossais qui va ramasser des orties à Jonchères, en Haute-Loire.
« Pourquoi aller si loin, mon cher Conrad ? »
« Pourquoi ? Pas à cause des orties, en tout cas. Pour la beauté du vieux château, oui. »
Conrad est jardinier. Sa méthode fonctionne à merveille, et mon potager me donne de beaux légumes, chaque été.
« Le purin d’orties, vaporisé sur les feuilles, éloigne les pucerons et d’autres minuscules insectes qui gâchent la floraison avant d’obtenir de savoureuses tomates. On peut aussi le mélanger à l’eau de pluie et arroser au pied des plants. Ça aide les racines et les feuilles à se développer. »
« Mais comment fais-tu pour… »
Il m’avait interrompu, guilleret, heureux de m’instruire.
« Je mets les orties à bouillir dans une marmite, puis à mijoter de longues heures dans un seau. L’odeur craint un peu, mais bon… les pinces à linge… n’est-ce pas ? »
Il n’a pas d’accent. Lui affirme qu’il l’a perdu au contact des Lozériens. Je dois avouer que j’ai eu du mal à le croire.
Je ne l’ai jamais vu porter le kilt. Il dit que c’était à cause des varices.
« Justement, les jambes ont besoin de prendre l’air… »
« Déjà que mon médecin traitant m’a prescrit des bas de contention… »
A cet instant précis, j’ai regretté qu’il n’ait point d’accent. J’ai voulu l’imiter, fraîchement arrivé de son Ecosse natale. Il a éclaté de rire.
« Je suis écossais, pas anglais ! »
Un matin, je me suis levé avec l’envie de l’accompagner. Il avait prévu un voyage à Jonchères… mais pas pour ramasser des orties, non. Il avait fait le plein au printemps.
« Tu viens avec moi ? »
« Je ne sais pas, je vais réfléchir. Chaque fois que je quitte Langogne, le Langouyrou déborde. »
« La dernière crue date de trois ans. Franck, tu exagères ! Vous, les Français… »
« Je plaisantais. »
Comme il détestait la modernité, il avait refusé d’utiliser Internet pour s’instruire.
« Je préfère apprendre sur le vif. »
« Une opinion à laquelle je peux adhérer, mais quand c’est pour gagner du temps… »
« Je ne suis jamais pressé. J’ai choisi de vieillir au ralenti. »
« Sinon, tu en es où de tes recherches sur la Bête du Gévaudan ? »
« Je suis allé à la librairie du centre-ville. Je n’ai rien trouvé d’intéressant. Ce loup est partout, dans les rayons, mais c’est toujours la même chanson. On dirait que les auteurs ont tous utilisé le dictionnaire des synonymes. Un de ces jours, on va apprendre que la Bête du Gévaudan n’a jamais existé, et il y aura d’autres bouquins pour prouver le contraire. Les complotistes abusent. »
Nous nous sommes rendus à la gare à pied.
Le train touristique des gorges de l’Allier se mettait en branle à 11 heures. Direction : Langeac. Retour : en fin d’après-midi, à bord du Cévenol.
A 11 h 30 : escale à Jonchères.
Conrad comptait sur le guide du patrimoine pour lui servir de livre d’Histoire. Vingt minutes de causerie était prévues.
« Tu vas l’enregistrer ? »
« Certainement pas. »
« Tu vas prendre des notes ? »
« Non plus. J’ai une excellente mémoire. »
« Je sais. Mais… pourquoi as-tu attendu si longtemps pour… »
« Pour apprendre des choses sur ce château ? »
« Des choses, oui. Tu n’avais qu’à me demander. »
« Tu aurais pu prendre l’initiative. J’ai toujours cru que tu n’en savais rien. Que si je t’en parlais, tu serais gêné… »
« Tu sais, mon cher Conrad, seul le guide du patrimoine sait DES CHOSES sur ce château, et je n’ai pas l’honneur de le connaître. »
« Dommage qu’il n’ait pas eu l’idée d’écrire un livre. »
« Peut-être qu’il a un talent de conteur, mais que le stylo lui brûle les doigts, ou le papier. »
« Pas de clavier d’ordinateur ? Il est comme moi, alors. Si jamais je le rencontre… »
« C’est lui, là ! »
Nous trainions sur le quai déserté. Les autres voyageurs étaient montés à bord. L’autorail commença à ronfler alors que le guide du patrimoine rejoignait le conducteur. Nous avions vu ce dernier sortir du bar de la gare en simulant d’être ivre. Ce qui avait fait glousser les enfants et inquiété les parents.
« C’est 11 h 02. » a dit Conrad.
« Il est moins pressé que toi. Mais je crois que ta montre avance. Regarde ! »
Je lui avais indiqué la grande horloge. Le convoi s’est ébranlé à l’heure inscrite sur le billet. Nos places se trouvaient dans la dernière voiture. Celle qui restait au soleil à l’orée de l’ombre du château. Mais puisque nous partions en vadrouille, au cœur des ruines…
« Mais rien ne dit qu’il sera à l’heure, à Langeac. »
« Je croyais qu’il n’y avait que le Cévenol pour être toujours en retard. »
« Je le croyais aussi. Cette ligne est maudite. »
Conrad a tiqué.
Vingt minutes plus tard, l’autorail bleu commença à freiner. Il avait longé l’Allier à la vitesse d’un cheval au trot. Les nombreux tournants le forçaient à ralentir à partir de Jonchères. Et il y avait les tunnels, les viaducs… les vaches broutant l’herbe qui pousse entre les rails.
Le bruit devint insoutenable.
Nous plaquâmes nos mains sur nos oreilles en engueulant le conducteur qui aurait pu attendre, au moins, de ressortir de ce long couloir de nuit.
« Heureusement qu’il ne nous entend pas. »
« Il y a des micros partout. »
« Les Français sont paranoïaques. »
Nous retrouvâmes la lumière.
L’autorail bleu s’immobilisa, deux cents mètres plus loin. La tête du convoi à hauteur du pont métallique qui survolait l’Allier, aérienne frontière entre la Haute-Loire et la Lozère.
Le château dominait la ligne des Cévennes, et son ombre me sembla vivante. Un calmar géant sur le point de…
« Franck… ça ne va pas ? »
« J’ai le mal de mer. »
*
Le guide du patrimoine nous a réunis sur le quai lézardé de la gare désaffectée de Jonchères. Qui se contentait, désormais, de regarder passer les trains.
Conrad a souri.
« Tu crois qu’il va nous compter ? »
« Pour le retour, oui, certainement. Pas question d’égarer un touriste dans la nature. »
« Un ou une. »
« Non, les femmes sont solidaires entre elles. »
« Elles se tiennent par la main ? »
Ce fut à mon tour de sourire.
« Cette gare a eu un garde-barrière. Son chien aboyait pour annoncer l’arrivée du Cévenol. La SNCF l’a honoré lorsqu’il est mort, à vingt ans. Sa tombe a été creusée à deux pas d’ici. Mais nous allons plutôt attaquer l’ascension de ce petit chemin bordé de genêts… »
Les enfants ont râlé parce qu’ils voulaient voir la tombe du chien. Des fillettes proposant même de la fleurir.
« Restons groupés ! »
Le guide du patrimoine prit la tête de la joyeuse équipée.
« Ne cherchez pas le donjon ! Les siècles l’ont suçoté comme une glace. Il ne s’est pas émietté, non, il a fondu. Le vent du nord a la langue râpeuse… comme les petits veaux. »
Sa vanne est tombée à plat.
« Voilà, nous arrivons au pied du rempart est, ou plutôt de ce qu’il en reste. Vous pouvez remarquer les deux meurtrières qui permettaient aux arbalétriers de décocher leurs carreaux en étant relativement à l’abri. »
« Ce n’étaient pas des archers ? » a demandé un lycéen qui semblait passionné.
« Les arcs et les flèches, c’était chez les Anglais. Des armes de jets tellement plus légères… et surtout, plus précises. »
Il y eut un mouvement de foule et un renard a jailli d’un fourré pour rejoindre la forêt, de l’autre côté de la route, et s’y perdre, enfin de retour sur ses terres.
« Un mulot a dû se faufiler dans les éboulis pour échapper à ses crocs. » a dit le guide du patrimoine.
« Monsieur ! »
« Oui ? »
« Est-ce qu’il y a des loups, par ici ? » demanda un ado.
« S’il y en avait, il n’y aurait pas eu d’étape à Jonchères. Ils ne sont pas agressifs, mais avec eux, on ne sait jamais. Quand ils sont nombreux, ils se déplacent en meute, pour chasser, et, face à l’adversité, peuvent être moins trouillards. »
Un papet protesta parce qu’il voulait en savoir plus sur le vieux château.
« Est-ce qu’il est exact que Gilles de Rauret, de la Baronnie du Velay, a utilisé une catapulte pour bombarder une horde de Sarrasins avec des cochons vivants ? »
« Au risque de vous décevoir, c’est une légende. »
« Et la Bête du Gévaudan ? »
La question avait été posée par Conrad. Je me suis retenu de glousser.
« Elle a existé, sous le règne de Louis XV, au XVIIIe siècle. C’était un loup, justement. Et elle est présente dans les livres d’Histoire. »
Il y eut un coup de klaxon qui fit sursauter tout le monde.
« Le conducteur de l’autorail bleu s’impatiente. On y retourne. ! »
C’est le moment que choisit Conrad pour me taper sur l’épaule.
« Vas-y ! Je vais pisser un coup et je vous rejoins ! »
Je n’ai pas eu le temps de réagir, j’ai été entraîné par le troupeau.
Parvenus sur le ballast, nous eûmes droit à un « En voiture ! » du guide du patrimoine qui semblait s’amuser de la situation.
« Il ne nous compte pas. » ai-je pensé tout en commençant à m’inquiéter pour Conrad qui se faisait désirer.
« Tout le monde est là ? »
J’ai paniqué.
« Non ! Mon ami s’est retardé ! »
*
L’autorail bleu est rentré à Langogne. Est-ce qu’il roulerait plus vite à reculons ? Pas question d’embouteiller la ligne des Cévennes. Des voyageurs choisirent de rester sur place – uniquement des hommes. Le guide du patrimoine à organisé une battue, autour du vieux château, après que je l’ai renseigné sur le désir de mon ami d’aller pisser juste avant de redescendre sur la voie.
Un type vêtu d’un bermuda à fleurs est intervenu.
« De là-haut, j’ai vu quelqu’un traverser les rails, tout à l’heure. J’ai cru que c’était un randonneur. »
« Il avait le front dégarni ? » ai-je demandé.
« Trop loin. Pas vu. »
« Et il se dirigeait vers où ? »
Le guide du patrimoine m’a semblé vexé que je pose les questions.
« Il a disparu derrière la gare. »
« Vous permettez que j’aille voir, monsieur le guide du patrimoine ? » fis-je en souriant.
« Faites donc ça ! Pendant ce temps, j’appelle les gendarmes. »
J’ai failli lui lancer : « Ça devrait déjà être fait ! »
L’Allier chantait dans mes oreilles quand j’ai vu la tombe profanée. Le hasard m’avait guidé.
C’était probablement celle du chien qui aboyait pour annoncer le passage du Cévenol. Le chien du garde-barrière.
« J’ai tout vu ! »
Je me suis retourné, tombant nez à nez avec un homme chaussé de cuissardes.
« J’ai tout vu… Je pêchais… Je n’en ai pas cru mes yeux. J’ai lâché ma canne dans la flotte. Le courant l’a emportée. Elle m’a coûté un bras… »
« Et vous avez vu quoi, exactement ? »
« Sentinelle, le chien du garde-barrière, il est revenu à la vie. Je viens souvent taquiner la truite, par ici. Il m’est arrivé de l’entendre aboyer, avant le coup de klaxon du Cévenol sortant du tunnel. Vous savez ce que je crois ? »
« Non. »
« Il ressuscite. »
« Quoi ? »
« Oui. Il lui arrive de revenir à la vie, et il s’en va dans la nature, à la recherche de son maître, puis il revient. Ce que je ne comprends pas, c’est… qui rebouche la tombe ? Vous me prenez sans doute pour un gaga. »
« Pas du tout. Au contraire, votre témoignage est précieux. »
« Sinon, est-ce que vous avez remarqué la présence d’un homme au crâne dégarni ? »
« Non. Il n’y avait personne, si ce n’est l’autorail bleu à l’arrêt… et le conducteur qui fumait une cigarette et m’a fait bonjour de la main. »
« Les autres fois, avez-vous constaté que la terre avait été remuée ? »
« Pas vraiment, mais… Vous êtes de la police ? »
« Non. Juste quelqu’un qui a égaré son ami. »
« Vous vous moquez de moi ? »
« Pas du tout. »
Je lui ai résumé la situation, histoire de le mettre en confiance.
« Les gendarmes vont arriver. Si vous voulez éviter de répondre à d’autres questions, je vous conseille de rentrer chez vous. »
« Pas de problème. »
Alors que je m’apprêtais à rejoindre les autres, la curiosité m’a fait savoir qu’il manquait une pièce au puzzle.
« Une dernière question, si vous le voulez bien. Vous croyez aux fantômes ? »
« Il m’est arrivé de m’interroger à la vue d’ombres vagabondes. L’autre jour… »
Je n’ai pas attendu la suite.
« J’y vais. Le bonjour chez vous. »
« Ils arrivent ! »
« Qui ça ? »
« Les gendarmes. »
Le guide du patrimoine me sembla tout fier d’avoir pris cette initiative. Un héros.
« Sinon, vous avez trouvé quelque chose ? »
« La tombe du chien du garde-barrière a été profanée. »
Je m’étais bien gardé d’évoquer le pêcheur dont le témoignage était louche.
« Profanée ? »
« Oui, un grand trou. Et rien au fond. Pas le moindre ossement. »
« Un renard, sans doute. »
« Ils étaient plusieurs alors. »
« Et votre ami ? »
« Rien. »
« Regardez ! » hurla le guide du patrimoine en tendant le bras vers le nord.
Tout le monde suivit la direction qu’il indiquait et chacun vit la même chose.
Une biche venait vers nous, trottinant entre les rails, sans oser quitter la voie ferrée. Comme si, à bâbord et à tribord, l’eau était saturée de piranhas. Cette pensée me donna la nausée. Le mal de mer… encore ?
Elle s’est effondrée, vomissant et larguant ses entrailles sur le ballast.
« Il n’y a pas de train, à cette heure. Elle a été attaquée par un chien errant. »
« Ou par un loup. » lançai-je.
« C’est impossible ! »
« La preuve que si. »
Le capitaine des gendarmes intervint.
« Mais il se passe quoi, ici ? »
Il se tourna vers moi et me fixa durement.
« Est-ce que votre ami avait de bonnes raisons de disparaître ? Etait-il dépressif ? »
« Pas que je sache. Il a longtemps vécu en Ecosse. Il y est né, d’ailleurs. C’est un passionné des vieux châteaux. Il a toute une collection de photos de ruines qu’il a visitées durant sa vie de baroudeur. Il s’est installé en Lozère à cause des légendes. Il est fasciné par celle de la Bête du Gévaudan. »
« Ce n’est pas une légende, monsieur. »
« Oui, je sais. »
Nous nous sommes comptés. Nous étions sept.
« Nous avons appelé le service de cars de Langogne. Ce soir, vous dormirez chez vous. »
« Pas moi ! »
« Comment ça ? »
« Tant que je n’ai pas retrouvé mon ami… »
« Et cette nuit… »
« Vous croyez que je vais avoir envie de dormir si je ne le retrouve pas ? »
« La nuit, il fait frais. Et il y a les moustiques. Nous allons nous en charger. »
J’ai haussé les épaules.
« Je ne vous permets pas. »
« Je vous prie de m’excuser. »
Le car est arrivé. Nous sommes tous montés à bord et le gendarme m’a demandé mon 06.
« Nous vous tiendrons au courant, pour votre ami. C’est, désormais, notre priorité. »
« Merci. »
Il m’a salué militairement et j’avoue avoir été impressionné.
*
Je n’ai pas eu à attendre longtemps. La nuit venait à peine de tomber, je m’imaginais déjà les yeux grands ouverts jusqu’à l’aube, lorsque mon portable tintinnabula. J’ai cru que c’était la gendarmerie.
La voix de Conrad. Il avait mystérieusement récupéré son accent. Il s’en était débarrassé avec une facilité qui m’avait épaté. Il avait dit, avec son humour britannique, que c’était à force d’écouter aux portes.
« Franck, je me demande comment je peux être encore vivant. »
« T’es où ? »
« Je me traîne devant la gare. Je suis passé par la voie ferrée. Comme ça, j’étais sûr de ne pas me tromper. »
« Tu veux que je vienne te chercher ? »
« Excellente idée ! Viens en voiture, je ne peux plus marcher ! »
« Je pars tout de suite. Dans dix minutes, je te prends et on va à la clinique. »
« Non, non, surtout pas. Ils risquent de découvrir ce que je veux cacher. A toi, je peux le montrer. »
« Comme tu veux. »
Je ne l’ai pas ramené chez lui, j’habitais plus près de la gare. Il faisait peine à voir. Ses vêtements étaient lacérés, il saignait par diverses plaies sur la poitrine.
Je lui ai donné à boire un grand verre d’eau qu’il a avalé cul sec, puis je l’ai resservi alors qu’il me faisait signe de payer ma tournée. L’humour ne le désertait jamais, mais bon…
Je l’ai soutenu jusqu’à la salle de bain où j’ai ouvert la pharmacie murale.
« Pas ça, le problème, mec. Je vais cicatriser. »
« Quoi ? »
« Pas besoin de désinfecter. Prête-moi plutôt de quoi être présentable sans qu’on me prenne pour un exhibitionniste ! »
« Tu m’as bien dit que tu ne pouvais plus marcher, je n’ai pas rêvé. »
« Des crampes. Dix kilomètres dont la moitié à courir. Je vais mieux, je suis détendu. »
« Tu étais poursuivi ? »
« C’est le moins que l’on puisse dire. »
« Qui ? »
« Plutôt quoi. »
« Un animal ? »
« Et pas des moindres. »
« Un loup ? »
« Oui. »
« IL N’Y A PLUS DE LOUPS EN GEVAUDAN, a déclaré le guide du patrimoine. »
« Il a dit n’importe quoi, probablement dans le but de rassurer les touristes qui se trouvaient dans le convoi. »
« Tu devrais te présenter à la gendarmerie et tout leur raconter. »
« Parce que tu t’imagines qu’ils vont gober mon histoire sans me prendre pour un mythomane ? »
« Alors, vas-y ! Lâche-toi ! Moi, je vais te croire. »
Nous sommes descendus dans le salon après qu’il a essayé et enfilé des vêtements que je portais lorsque j’étais plus jeune et plus fringant.
Il s’est assis sur le canapé, je suis resté debout. Je lui ai proposé un whisky, trente ans d’âge.
« Ça va te requinquer. Un Ecossais ne refuse jamais un verre de ce qui rappelle le pays. »
« Je veux bien, merci. »
Mon bar recelait tant de trésors auxquels il avait déjà goûté. Il ferma les yeux et se délecta du nectar ambré. Je l’ai accompagné en feignant de me gargariser. Il m’a fait les gros yeux. J’ai posé mes fesses à côté de lui et je l’ai encouragé à se glisser dans la peau d’un conteur.
« Pour commencer, si tu me disais pourquoi tu ne saignes plus. »
« C’est une longue histoire. »
« J’ai tout mon temps. De toute façon, ce soir, tu dors ici. »
Il n’a pas réagi à mon invite.
« Je suis né à deux pas d’Inverness, dans les Highlands. Un village d’une dizaine de maisons, la plupart inhabitées. Maman a fait un caprice : elle voulait accoucher dans la chambre où elle m’avait conçu avec papa. Mon père est allé chercher une voisine, et j’ai vu la lumière entre les mains d’une inconnue. Deux jours ont passé et quelqu’un a toqué à la porte, au cours de la nuit. Tout ensommeillé, papa est allé ouvrir. C’était une vieille dame, elle avait froid, elle avait un chiot dans les bras. Il lui a dit d’entrer, il lui a réchauffé un restant de soupe. Elle est repartie sans son petit compagnon. Elle a dit que c’était un porte-bonheur. Il avait accepté le cadeau sans demander son avis à maman qui ronronnait, à côté de son bébé.
J’ai grandi avec ce chien. Il s‘est avéré que c’était un loup. Un jour, à sept ans, j’ai voulu entrer dans sa niche et il m’a mordu. Mon père l’a étranglé. J’avais eu le temps de cicatriser. Maman est arrivée et… Ils ont divorcé. Elle a obtenu ma garde. Papa avait enterré le loup dans le jardin. Un matin, ce fut comme si la tombe avait été profanée. J’ai entendu un hurlement, au loin. C’était déchirant. J’ai eu des frissons sur tout le corps. J’ai compris que mon chien avait ressuscité. Il me manquait, il était souvent venu devant la porte où il laissait une signature. Une crotte en forme de u majuscule. On l’avait appelé Ursus.
Au fil des ans, j’ai commencé à me dire qu’il me fallait quitter mon pays natal. J’ai eu trente ans et maman est décédée. Un soir, on a gratté à la porte d’entrée. Je suis allé ouvrir alors que j’étais en train de faire mes valises. C’était lui. Il m’a léché la main et il est reparti. Il y avait des larmes dans ses yeux. Il s’est retourné à plusieurs reprises avant de disparaître sous le couvert.
J’avais ouï-dire que la Lozère était un département français où les légendes pullulaient. Certains, dans le village, le comparaient à l’Ecosse. Pour eux, la Bête du Gévaudan était l’équivalent du monstre du Loch Ness. »
« Ton histoire est passionnante, mec. »
« Et elle n’est pas finie. »
« Pourquoi ne m’avoir rien dit jusqu’à aujourd’hui ? »
« Tu m’aurais cru ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu vois… »
Il me réclama un verre d’eau.
Et il s’est remis en selle. Le cheval galopa comme s’il avait la crinière en feu.
*
« Je crois qu’il m’a retrouvé. »
« Qui ça ? »
« Le démon des Highlands. »
« Tu te trompes d’histoire, là. »
« Non, non, pas du tout. Le chiot que j’ai vu grandir et qui m’a mordu, c’est lui. La vieille dame nous a fait un beau cadeau. »
« Je ne comprends décidément rien. »
« Il est impossible de le tuer. Seul un enfant né, une nuit de pleine lune, le pourra. »
« Mais… c’est ton père qui l’a zigouillé. »
« Oui, mais son sang circulait dans mes veines. »
« Et cette vieille dame… c’était qui ? »
« Une bonne fée qui a pris de l’âge en quelques secondes, mais ne mourra jamais, sauf si… »
« Mais qu’a-t-elle fait pour mériter pareil sort ? »
« Elle a fauté avec un humain. »
Il y eut un silence.
« Et le chien du garde-barrière… Je suis largué. »
« Rien à voir. Hier, je suis allé pisser un coup dans les ruines, et il était là. Il m’attendait. J’ai immédiatement reconnu son regard. »
« Il n’était pas mort, alors. »
« Si, si, mais un démon ne meurt jamais. »
« Et quel rapport avec le chien du garde-barrière ? »
« Aucun. »
« Ce n’est pas clair. »
« La Bête du Gévaudan n’a jamais été tuée. Enfin si, mais le Diable n’allait tout de même pas laisser un soldat de Dieu le priver de son monstre… »
« Quoi ? Elle a fait des sauts de puce, au fil des décennies, dans un corps qui n’était pas le sien, c’est ça ? »
« Dans le corps de n’importe quel animal. Même une biche. »
Mon sang n’a fait qu’un tour.
« Là, elle a été réveillée par le démon des Highlands, et il ne doit en rester qu’un. Un duel va avoir lieu et je ne donne pas cher des témoins de cette scène d’apocalypse. »
« Et comment faire pour éliminer le vainqueur du combat ? »
« L’eau bénite. »
« Et si c’est le loup qui a grandi avec toi, auras-tu le courage de… »
« Non, ça, c’est dans les livres. Quiconque peut verser de l’eau bénite sur son pelage… »
« Et le témoin de la baston, ça sera toi, bien sûr. »
« Pas forcément. »
« Moi ? »
« Si tu es né par une nuit de pleine lune. »
« Je suis né à midi. Mon père avait mis la table. »
« Ou n’importe qui d’autre aura l’idée de l’arroser d’eau bénite. Mais comme nous ne sommes que deux à être au courant, désormais. »
« Il ne doit en rester qu’un ? » lançai-je dans un sourire nerveux.
Je me suis servi un grand verre de whisky.
« Et tu as été coursé par la Bête du Gévaudan revenue d’entre les morts. »
« Donc, elle va te reconnaître, et se méfier, si tu cherches à prendre ta revanche… Et c’est moi qui vais devoir… »
« Tout juste. Je ne me vois pas tuant mon chiot une seconde fois… mais il le faudra bien. »
« C’est ton père… »
« C’est hélas le même sang, je t’ai dit. »
« Mon Dieu ! Je m’y perds. Et où vais-je dénicher de l’eau bénite ? »
« Je peux m’en charger, si tu es athée au point de… »
« Et comment tu vas faire ? »
« Une seringue, ça devrait suffire. Peu importe la quantité. »
« Oui, bon… quelque chose me chiffonne, dans ton histoire. »
« Dis toujours. »
« Comment as-tu deviné que le chien du garde-barrière… »
« … avait ressuscité ? »
« Oui. »
« Le mois dernier, je suis allé ramasser des orties. Un brave toutou est venu me renifler les pompes. Il s’est mis à aboyer, et un train est passé. Il était encore là, une semaine plus tard, et il a recommencé. Le démon des Highlands a utilisé la tombe, pour hiberner, tel un ours en hiver. Alors, quand j’ai appris son histoire, hier, j’ai su… »
« Voilà. Tout se tient, maintenant. La guerre est déclarée. Je vais devoir alerter la gendarmerie que tu es de retour. »
« Et qu’est-ce que tu vas leur raconter ? »
« Que tu as bu ta fiasque jusqu’à la dernière goutte. »
« Sois sérieux deux secondes. »
« Je vais prier pour que cette question ne me soit pas posée. »
« Je pense qu’il vaut mieux se taire. Je vais me faire petit pendant plusieurs jours. Après, j’avouerai avoir profité de ce voyage à Jonchères pour fuir une femme. »
« Et s’ils te demandent son nom ? »
« Je dirai que je ne m’en rappelle plus. »
« Sois sérieux deux secondes. »
« Match nul, la balle au centre. Je leur donnerai un nom bidon. C’était un coup d’un soir. Elle est mariée. Elle n’a pas voulu se révéler. Je n’ai pas insisté, j’avais trop envie d’elle. »
« Et tu vas prendre ton accent écossais ? »
Il a haussé les épaules.
« Je dors ici… c’est ce que tu as prévu ? »
« Sauf si tu te sens d’attaque. »
« Pas envie de croiser quelqu’un sous un réverbère. J’espère qu’il est moelleux, le lit de ta chambre d’ami. »
« Tu vas faire de beaux rêves. »
« Déjà, si j’arrive à m’endormir, je serai content. Mais comme je crois aux miracles. »
*
Me sachant allergique aux églises, à l’odeur d’encens, aux chants grégoriens, aux prières inutiles, Conrad a décidé de se charger de la première partie du plan.
« Tu n’as pas peur d’être reconnu ? »
« Rassure-toi, je ne me signerai pas en kilt devant la statue de Jésus. Des lunettes noires suffiront. »
« Et pour la seringue ? »
« Il y en a près du jardin public. »
« Quoi ? »
« Je plaisante. Il doit m’en rester dans la pharmacie murale de ma salle de bain. J’ai eu un problème de santé, à peine arrivé à Langogne. Une infirmière venait tous les jours me transformer en poupée vaudou. »
« Elle était jolie ? »
« Le double de mon âge. »
Conrad me sembla avoir recouvré la pêche que j’appréciais tant chez lui.
Nous sommes allés nous coucher un peu avant minuit. J’ai eu du mal à m’endormir, et il m’a réveillé au cours de la nuit. Des cris de dément. Il cauchemardait.
A l’aube, devant un café fumant, il m’a avoué avoir rêvé qu’il se faisait mordre par un chiot.
« Dans le songe, je souffrais mais ne saignais pas. »
« Et qu’est-ce que tu lui avais donné à manger, à cette terreur ? »
« Des croquettes. »
J’avais acheté des croissants, nous les avons engloutis.
Il est retourné chez lui.
« Je t’appelle dès que j’ai mené ma mission à bien. »
« Et après ? »
« Après, tu iras ramasser des orties. Je te prêterai mes gants. »
« Trop aimable. »
« C’est le grand jour. N’oublie pas que les orties sont inoffensives si tu enfiles des gants. »
« Les tiens sont troués. »
« T’as qu’à coller des rustines. »
Trois quarts d’heure plus tard, je me garais au pied des ruines du rempart est. Les douves, au fil des siècles, feuilles et terre agglutinées, étaient devenues des tertres.
Conrad m’avait conseillé de faire du bruit.
« En chantant ? »
« Si tu chantes faux, oui. »
J’avais glissé la seringue pleine d’eau bénite dans la poche de ma chemise. J’évoquais un touriste, mais je m’étais refusé à enfiler un bermuda à fleurs. Un short de chasseur de la savane, c’était mieux.
J’ai empoigné un bouquet d’orties et…
Un chiot s’est pointé en trottinant.
« C’est toi, Ursus ? »
Il m’a regardé comme si j’avais montré les crocs, et il est reparti dans les éboulis où il leva la patte.
« Dis donc, toi… tu as bu toute l’eau de l’Allier ? »
Et il a disparu derrière le moignon de donjon.
J’ai entendu gronder, effrayé à l’idée de devoir me retourner.
Un loup aux yeux rougis par la haine me toisa, immobile, comme tombé d’un ciel d’orage.
« Ce n’est pas moi qui t’intéresse, n’est-ce pas ? Tu vises plus grand… Dois-je me sentir flatté de te savoir une star des livres d’Histoire ? Mais tu préfèrerais, peut-être, que je sois une bergère… Rassure-toi, je ne suis pas Jean Chastel ! »
Le bagou câlinait mon stress grandissant.
Un autre grondement. Qui, celui-là, émanait du donjon.
Un autre loup. En tout point identique, musculeux et haut sur patte.
Je n’ai même pas sursauté.
Il y eut un combat, chacun cherchant à mordre les parties génitales de l’autre.
Du sang gicla.
Des crocs dévoilés s’entrechoquèrent, trinquant à la santé de la mort.
Ils s’immobilisèrent soudain.
Il était prévu que j’arrose Ursus. Mais comment le reconnaître, maintenant ?
L’un des deux belligérants a aboyé, déconcertant l’autre. Ce n’était point un piège, non.
Un train a klaxonné dans les gorges.
J’ai su qui épargner. J’avais choisi de renvoyer la Bête du Gévaudan dans les livres d’Histoire. Je me suis exécuté, m’exposant à une mort certaine. Elle s’est volatilisée dans un cri pathétique de bête blessée par un pieu enfoncé au plus profond de son cœur.
Le chiot est revenu me renifler les pompes en couinant.
« Dis, petit, tu es plus rapide qu’une femme, pour te changer ! »
Conrad, paradoxalement, n’apprécierait pas mon initiative. N’affirmait-il pas que le démon des Highlands était tellement plus dangereux qu’un loup surcoté et squattant un paragraphe dans un livre d’Histoire ?
J’ai jeté la seringue vide dans les éboulis. Elle s’est plantée dans la mousse, à deux pas des orties.
Un souffle, derrière moi.
Une biche.
Qui a détalé par petits bonds nerveux.
J’ai déserté les lieux. Le chiot ne m’a pas suivi.
Je voulais vérifier quelque chose.
J’ai été gâté.
La tombe du chien du garde-barrière avait été fleurie.
Un hurlement de loup, dans le lointain, m’a hérissé le poil.
– EPILOGUE –
Un matin, Conrad m’a annoncé qu’il rentrait au pas.
Il avait eu la correction de me le dire, les yeux dans les yeux.
« Tu repars seul ? »
« Quelle question ! Je n’ai rencontré personne, ici. »
« Merci. »
« Hormis toi, bien sûr. Aucune femme qui compte. Je veux juste finir mes vieux jours dans le village où je suis né. »
« Tu es encore bien jeune pour quelqu’un qui pense à la mort. Et la maison, elle t’appartient encore ? »
« Non. Mais il y en a tellement qui sont inhabitées. »
Il m’a assuré que, par Internet, on échangerait comme aux plus beaux jours, quand on chargeait le facteur de nous apporter les messages écrits sur un coin de nappe en papier. Il participait, avec le sourire, à nos délires.
« Je suis sûr qu’il photocopie ceux où on cause de nos nanas. »
L’humour de Conrad me manquerait.
Lorsqu’il est sorti, je me suis dressé sur la pointe des pieds, histoire de lorgner ce qu’il cachait dans le coffre de sa voiture. Il venait de l’ouvrir, je ne sais pour quelle raison, et son regard subitement illuminé attestait d’un intérêt certain.
Ce jour-là, quelqu’un a toqué à la porte.
Un « toc-toc ! » de femme. Délicat, en un staccato de pianiste.
« Bonjour, mademoiselle. Que puis-je pour vous ? »
« Vous connaissez un homme au fort accent écossais qui s’appelle Conrad ? »
« Oui. Mais il est rentré au pays. A qui ai-je l’honneur ? »
« A la vieille dame qui… »
Elle toussa.
« … qui lui a offert un chiot un peu spécial… »
« Oui, voilà, cher monsieur. »
« Vous avez rajeuni, me semble-t-il. Ou alors, j’ai la berlue. Vous êtes donc une fée. »
« Plus maintenant. »
Je me suis effacé.
« Entrez donc ! Nous avons des choses à nous dire. »
Elle avait visiblement la moitié de mon âge.
Le lendemain, j’apprenais que des brebis avaient été égorgées par un loup, du côté de Jonchères.