@ Jean Jr. Lhérisson
Cher Jean,
Tôt ce matin, la voix de Myrtho est venue jusqu'à moi. C'est une voix d'une fermeté oubliée, de celles qui possédaient jadis le pouvoir de renverser un gouvernement, à l'époque où la droiture avait encore un sens. Elle m'a transmis ton message, et cette lecture a fait ressurgir en moi un éclat de vie. Je suis profondément ému de savoir que mes modestes confidences autour de ce monument — qui appartient, au fond, au patrimoine invisible de l'humanité — soient parvenues à des lecteurs aussi généreux. Nous sommes si peu désormais à nous souvenir.
Ce matin encore, alors que nous regardions la lumière pâle sur les toits, je disais à un ami : « Au fond, pour notre génération — celle que je nomme abusivement la génération “Que sais-je ?” —, il suffit d'évoquer un livre ou une revue oubliée pour qu'une page de l'histoire d'Haïti s'ouvre brusquement. » Une page solide, inédite, écrite avec une encre qui refuse de s'effacer. Dans ses moindres détours, Port-au-Prince ressemble à une ville bâtie pour des lettrés solitaires aux nerfs d'acier. Un labyrinthe de présences et d'absences. Le fascinant Edgar Morin s’y plairait, je crois, bien installé au cœur de cette capitale blessée, malgré l'analphabétisme silencieux que les élites autoproclamées se sont appliquées à consolider.
Au milieu de cette pénombre, Erno fait figure d'exception d'avant-garde. Il y a près d'un quart de siècle, en tombant sur sa prose acérée dans les colonnes du Nouvelliste, j'ai cru reconnaître immédiatement le tir tendu d'un officier de Saint-Cyr, poli autrefois par les rigueurs de Polytechnique. Le temps, qui efface presque tout, m'a cette fois donné raison. Sa lucidité demeure intacte, comme un vieux phare.
Pour te remercier comme il se doit, je n'hésiterai pas à demander à Myrtho la consultation d'un vrai dictionnaire, un de ceux d'autrefois. Dans ce fragment de capitale qui nous reste, dans ce pays qui s'estompe, nous nous obstinons malgré tout à maintenir allumée une certaine flamme. Alors, reçois ce tripotay sublime, comme un écho du passé pour chasser la mélancolie. J'ai été hanté par l'accident émotionnel entre Hannah Arendt et Martin Heidegger ; leurs lettres sont les cartes d'un territoire interdit. Pourvu que les années à venir ne brouillent pas trop les pistes, je souhaite marcher un après-midi gris près de la dalle de granit blanc du couple Sartre et de Beauvoir, au cimetière du Montparnasse. Deux noms gravés dans la pierre, deux vies comme des flammes éternellement incandescentes dans la nuit de nos souvenirs.
Gilbert
La pensée complexe au Marché en Fer: d'Edgar Morin à Hannah Arendt https://lepeupledesmots.com/texte/la-pensee-complexe-au-marche-en-fer-d-edgar-morin-a-hannah-arendt-2417