Le pont du canal
Dans les années septante, mes parents tenaient un café dont les larges fenêtres laissaient voir le canal de la Dendre et ses alentours. Au son de « L'Aventura » ou de « Pour un flirt », un verre de Vieux-Temps ou de stout à la main, les clients, qui ne savaient pas comment tuer le temps, scrutaient au dehors en quête d'un événement inédit, d'un incident amusant, d'une apparition troublante qui, en plus de les distraire pourrait même – qui sait ? - faire une histoire qui se transmettrait durant des années, de bouche à oreille, dans le village !
Faisant partie des attractions acceptables faute d'être exceptionnelles, Léon, le pontonnier, après avoir barré la route aux voitures, remontait la passerelle à l'aide d'un lourd volant en acier. Pour le plus grand plaisir de la clientèle, l'exercice était long et pénible car l'employé des voies navigables, en plus de présenter une surcharge pondérale considérable, n'était plus de première jeunesse à l'instar d'ailleurs du mécanisme qu'il devait manipuler. Cela donnait de la conversation et de l'animation.
Près de la porte d'entrée, Théophile, « l'as des as » comme il se nommait lui-même, « El Carabin » comme on l'appelait, ramasseur d'herbes médicinales, se marrait à voir le malheureux s'échiner. D'avoir tant de plaisir, il finit par avaler de travers une gorgée de Ginder-Ale. Alors, avec ses paluches dures, sèches et noires comme de la pierre d'avoir ramassé des milliards de tonnes d'angélique, de camomille, d'ortie, d'ail d'ours, de menthe, de prêle et de sureau, il s'essuya la bouche et la moustache avant de se rasseoir.
Émile, un ancien du Congo, habillé d'un costume XXL de la couleur du casque de Stanley et un chapeau de paille posé près de lui sur la banquette, occupait sa table habituelle, près de la cheminée. Il prenait toujours la même bière, une pils, une Supra. Jean, le sous-directeur de l'herboristerie voisine était en face de lui, son verre de Carlsberg à la main. Ces deux-là sont restés dans ma mémoire comme les prototypes même des pince-sans-rire. L'ancien colon héla la patronne, ma mère, pour lui demander de porter un verre d'eau au pauvre Léon. Ce à quoi, Jean surenchérit : « Mettez-y un peu de sucre, Marcelle ! Ça lui donnera l'énergie dont il semble manquer. Mais pas trop, sans quoi il aurait à percer un trou supplémentaire à sa ceinture. »
Gros éclats de rire ! C'était la récréation des buveurs dont ma mère sonna la cloche de fin en grondant gentiment les garnements qui cumulaient à eux trois pas loin de deux siècles d'âge.
Toujours est-il que, quand je rentrais de l'école, lorsque j'empruntais l'accotement très étroit du pont, maman ne pouvait manquer de m'apercevoir.
Alors, un jour que je me préparais à emprunter le pont, un camion me rejoignit. Je savais très bien que si je m'engageais, je condamnais le chauffeur à rouler au pas durant trente mètres mais, dans ma tête de petit garçon d'une douzaine d'années, je ne voyais pas pourquoi j'aurais dû lui céder la priorité. J'ai fait la traversée en tête.
En franchissant la porte, j'ai dit : - « Bonjour Maman ! »
Elle m'a répondu : - « Pourquoi n'as-tu pas laissé passer le camion ? »
Dans les années septante, mes parents tenaient un café dont les larges fenêtres laissaient voir le canal de la Dendre et ses alentours. Au son de « L'Aventura » ou de « Pour un flirt », un verre de Vieux-Temps ou de stout à la main, les clients, qui ne savaient pas comment tuer le temps, scrutaient au dehors en quête d'un événement inédit, d'un incident amusant, d'une apparition troublante qui, en plus de les distraire pourrait même – qui sait ? - faire une histoire à raconter dans le village !
Faisant partie des choses pittoresques plus que passionnantes, il y avait Léon, le pontonnier, qui, après avoir barré la route aux voitures, remontait la passerelle à l'aide d'un lourd volant en acier. Pour le plus grand plaisir de la clientèle, l'exercice était long et pénible car l'employé des voies navigables, en plus de présenter une surcharge pondérale considérable, n'était plus de première jeunesse à l'instar d'ailleurs du mécanisme qu'il devait manier. Cela donnait de l'entrain aux conversations.
Un soir, près de la porte d'entrée, Théophile, « l'as des as » comme il se nommait lui-même, ramasseur d'herbes médicinales, s'esbaudissait à voir le malheureux s'échiner. À tant de s'esclaffer, il finit par avaler de travers une gorgée de Ginder-Ale. Alors, avec ses paluches dures, sèches et noires comme la pierre d'avoir ramassé durant sa vie entière des tonnes d'angélique, de camomille, d'ortie, d'ail d'ours, de menthe, de prêle et de sureau, il s'essuya la bouche et la moustache avant de se rasseoir.
À trois tables de là, Émile, un ancien du Congo, était habillé d'un costume XXL couleur sable. Son chapeau de paille posé près de lui sur sa banquette habituelle, près de la cheminée, il badinait, son verre de Supra en main, avec son ami Jean, le sous-directeur de l'herboristerie voisine, plutôt Carlsberg. Le colon à la retraite héla la patronne, ma mère, pour lui demander de porter un verre d'eau au pauvre pontonnier. Ce à quoi, Jean surenchérit : « Mettez-y un peu de sucre, Marcelle ! Ça lui donnera l'énergie dont il semble manquer. Mais pas trop, sans quoi il aurait à percer un trou supplémentaire à sa ceinture. »
De éclats de rire gros et gras éclatèrent ! Il semblait qu'il ne s'arrêteraient jamais. C'était la récréation des vieux ! Mais ma mère sonna la fin des rosseries en grondant gentiment les garnements qui cumulaient quand même à eux trois plus de deux siècles d'âge.
Toujours est-il que, quand je rentrais de l'école, lorsque j'empruntais l'accotement très étroit du pont, maman ne pouvait manquer de m'apercevoir.
Un jour alors que je me préparais à emprunter le pont, un camion me rejoignit. Je savais très bien que si je m'engageais le premier, je condamnais le chauffeur à rouler au pas derrière moi durant trente mètres mais, dans ma tête de petit garçon — j'avais une douzaine d'années — je ne voyais pas pourquoi j'aurais dû céder la priorité. J'ai fait la traversée en tête.
En franchissant la porte, j'ai dit « Bonjour Maman ! » Elle m'a répondu « Pourquoi n'as-tu pas laissé passer le camion ? »
Mes parents, ouvriers, travailleurs, serviteurs, sans-grade croyant bien faire, nous éduquèrent, mon frère et moi, à être comme eux, derrière, dessous, pliables et dociles.