Dans la vie, j’ai toujours eu de la chance. J’ai un ami qui gagne à être connu. Il est guide du patrimoine, et toujours le premier à monter dans la motrice de l’autorail bleu. Il lui arrive de faire la course avec le conducteur, qui est allé boire un café – et rien d’autre – après avoir participé à la formation du convoi, sur une voie de garage.
Le train touristique des gorges de l’Allier ronfle comme un dragon. Sur le quai, les enfants courent dans tous les sens, pressés de monter à bord, dans le ventre du monstre moyenâgeux. Ils se savent probablement indigestes. Je mets un point d’honneur à être assis. Autrefois, je détestais rester debout dans le bus qui m’amenait au collège. J’avais le mal de mer dans les tournants.
Mon grand-père avait réussi le tour de force de convaincre mes parents à se délocaliser à Langogne, en Lozère. Lui-même y était né avant de migrer dans le sud où il y avait du travail. Il s’était juré, une fois à la retraite, de remonter la rivière jusqu’à sa source. Ses vieux potes l’avaient surnommé « le saumon ».
Mon père était malade, et notre médecin traitant, quitte à perdre des patients, lui avait conseillé de partir vivre à la campagne. Les poumons de papa avaient du mal à pomper l’air pollué des grandes cités. Et la chaleur n’arrangeait rien, ainsi que le mistral qui permettait à la poussière de voyager loin. Il avait l’unique avantage de refouler le sable que le sirocco nous apportait du Sahara.
Je suis arrivé à Langogne, dans les bagages de mes parents, alors que j’entrais au lycée. Je n’avais eu aucun problème à m’adapter à la Margeride. Les ados y étaient moins branchés, mais tellement plus naturels dans leur façon de s’exprimer. Les profs semblaient appartenir à un autre temps… le temps où les leçons n’étaient point phagocytés par la technologie.
Langogne, bourg médiéval de trois mille âmes, annonçait la couleur quand on visitait son centre-ville. La nuit, les fantômes de jadis repeuplaient les rues, et les chats désertaient les remparts, sentinelles effrayées par le nombre.
Je me rendais, tous les soirs, chez mon grand-père pour qu’il me briefe sur cette région qu’il qualifiait de « paradis des légendes ».
« Ici, petit, tout est mieux qu’ailleurs, mais il ne faut pas le dire. Manquerait plus que les citadins viennent nous envahir. Bâtir des maisons qui détonneraient dans ce paysage d’entre deux âges… l’horreur ! »
« Mais, papy, nous sommes nous-mêmes des citadins… »
Alors il barrait ses lèvres de son index au zigzag inquiétant. Et enchaînait en évoquant la Bête du Gévaudan.
« Ce n’est pas une légende, elle a existé. On la cite même dans les livres d’Histoire. »
« C’est ce fameux loup qui égorgeait les bergères ? »
« Oui. Mais pas que… »
Puis il passait à autre chose, et y revenait avant mon départ.
« Un jour, je te raconterai ce qu’un berger de Jonchères, en Haute-Loire, m’a confié. »
« Et pourquoi pas maintenant, papy ? »
« Parce que tu vas vouloir vérifier, et tu es encore jeune pour te mesurer au passé. Allez ! Tes parents t’attendent pour souper. Embrasse-les pour moi ! »
*
J’ai attendu longtemps avant de rendre visite au berger en question.
Hélas, il était décédé, la même année que papy.
L’adolescence avait pas mal chamboulé ma mémoire. Deux ou trois copines m’avaient rendu insensible au passé. Et j’ai fait la connaissance de Fabien, guide du patrimoine. C’est lui qui, indirectement, m’a aiguillé vers le souvenir des soirées avec papy dans le rôle du conteur.
Grâce à lui, j’ai émergé du déni dans lequel je me vautrais.
La première fois, je m’étais rendu à Jonchères en voiture. J’exécrais conduire dans les lacets du Velay. Il fallait faire un grand détour – une perte de temps – pour y accéder en empruntant les routes de Margeride, moins casse-cou.
J’avais dû reporter la rencontre espérée avec cette bergère qui vendait ses fromages de brebis au marché de Langogne. J’avais mal choisi la date. La chance, pour une fois, ne m’avait pas souri. Nous nous étions croisés.
Programmer un voyage de l’autorail bleu, un jour de marché, n’était point une bonne idée.
J’étais heureusement de combine avec le guide du patrimoine.
J’ai eu du mal. Il était d’une honnêteté maladive.
« Ne me cherche pas, je vais m’absenter ! Je ne vais pas plus loin. Je ferai du stop pour rentrer. »
« Mais… je dois compter… »
« Il ne t’est jamais arrivé d’en trouver un de trop ? »
« Oui. A l’école, quand l’instit me demandait de faire l’appel, le matin. J’étais nul en maths. »
J’ai gloussé.
« Là, tu combleras le trou. Tu pourras même le faire à haute voix. »
« Tu délires ! »
J’ai rajouté une couche.
« Que l’absent lève le doigt ! »
J’ai éclaté de rire. Il a dodeliné de la tête.
« Bon, je veux bien, mais tu me diras pourquoi tu restes à Jonchères, d’accord ? »
« Evidemment. Autour d’une bonne table. »
C’est lui qui m’avait mis au parfum.
« Le vieux berger de Jonchères ? Il est mort, en août de l’année passée. Un gros coup de chaud. »
Comme promis, je lui avais révélé la véritable raison de mon escale prolongée à Jonchères.
« Mais sa fille a pris sa suite. Ne te fie pas à son apparence, elle a deux fois l’âge qu’elle paraît. Un miracle de la nature. Elle est jolie comme un cœur. Si tu voyais ses yeux… »
Et je les ai vus.
Elle lisait, assise sur une souche sculptée de façon à pouvoir y poser ses sculpturales fesses sans craindre les échardes. Elle devait avoir trente ans. Etait-il possible qu’elle en eût soixante ?
Un Border Collie somnolait à ses pieds. Derrière elle, à dix pas, la bergerie, mitoyenne de son lieu de vie. Le brave toutou n’a même pas réagi à mon approche. Les brebis étaient silencieuses, probablement en train de dormir après s’être gavées d’herbe mouillée de rosée.
Papy m’avait bien précisé que le vieux berger vivait dans une cabane en bois qui cachait bien son jeu.
« A peine entré, tu as l’impression d’avoir changé de millénaire. De l’extérieur, c’est le Moyen Age… pas dedans ! »
Je n’avais pas été déçu.
« Bonjour, mademoiselle. Je suis le petit-fils d’un homme qui a bien connu votre papa. »
Ses yeux de biche ont papilloté.
« Veuillez prendre la peine… »
Elle m’indiquait la porte en bois de la maison faite de rondins tel un chalet. Elle s’exprimait comme une citadine.
Je l’ai précédée après qu’elle m’avait invité à franchir le seuil. Je suis tombé des nues. Papy avait raison.
Elle me toisa.
« Vous vous attendiez à la chaumière des sept nains, amis de Blanche-Neige, n’est-ce pas ? »
J’ai rougi.
« Pas vraiment, mais… J’avoue être surpris. Agréablement surpris. Et ce contraste n’a pas filtré ? » mentis-je.
« Faut croire que non. »
« Dois-je me sentir flatté de… »
« Mon père m’a enseigné le sens de l’hospitalité. Et puis, j’ai besoin de parler à quelqu’un… »
Elle m’invita à pénétrer plus avant dans son antre. Hormis les bûches entassées de chaque côté de la cheminée, rien n’était en bois.
« Pourquoi êtes-vous là ? »
Je m’apprêtais à répondre.
« Mais avant, il faut que je vous dise que je savais que vous viendriez. Je fais des rêves prémonitoires. Mon sommeil m’alerte mieux qu’un chien de garde. »
« Vous êtes certaine que c’était moi ? »
« Evidemment. »
« Je suis venu, sur les conseils de mon grand-père. »
« C’est donc mon père que vous vouliez voir. »
« Oui. Mais peut-être pouvez-vous me renseigner, à sa place. Il semble vous avoir appris ce que l’école ne met pas à son programme. »
Elle m’indiqua une chaise.
« Je vous remercie, mais je préfère rester debout. »
« Itou. »
Il y eut un long silence.
« Que voulez-vous savoir ? Je me suis réveillé avant que vous… »
« L’orage, peut-être. »
« Ne vous moquez pas, je vous prie ! Nous sommes tous atteints de cet étrange mal. Nous vivons en rêve chaque journée à venir. Mais nous sommes peu nombreux à nous en souvenir au lever. »
« C’est dommage. »
« Je ne vous le fais pas dire. Ça nous éviterait de faire de grosses bêtises. »
Un autre silence. Plus court.
« Maintenant, je vous écoute. »
« Alors voilà. Mon grand-père m’a dit que votre père… »
« … prétendait avoir vu la Bête du Gévaudan ? »
« Ah ! C’est ça ? Il n’est jamais allé au-delà. J’aurais probablement dû insister. »
« Il est décédé avant de poursuivre ? »
« Non, non. Il était amnésique. Il était comme un sac de sable crevé. Il s’allégeait au fil des pas, mais était bien incapable de s’immobiliser. »
« Je comprends… Mais vous-même… »
« Il avait tout oublié. Et puis, je n’avais pas envie qu’il me raconte des bobards pour simuler une mémoire recouvrée. »
« J’aurais fait pareil. »
« Ce loup géant est mort au XVIIIe siècle… Comment a-t-il pu le voir ? »
« C’est une longue histoire. »
Et là, j’ai eu l’impression de me retrouver devant mon grand-père, dans une version revisitée.
« J’appelle tes parents. Tu mangeras et dormiras ici. Ils m’en voudront, mais bon, j’en ai vu d’autres avec eux. Ils n’ont pas encore compris qu’un enfant, ce n’est pas une marionnette dont on tire les fils. J’ai d’inoxydables ciseaux pour… »
J’ai sursauté.
« Vous paraissez songeur, soudain. »
« Non, rien. J’ai repensé à votre rêve prémonitoire. Si vous m’avez vu en songe, alors que vous ne me connaissez pas… »
J’étais en train de m’embrouiller. Elle n’en a pas tenu compte.
« Vous voulez boire quelque chose ? »
« Oui, merci. Mais c’est vous qui allez parler… »
« Je vous accompagnerai. Une bière, ça vous dit ? »
« Je ne bois pas d’alcool. »
« Moi non plus. Un verre d’eau, alors ? »
« Parfait. »
Elle est revenue de la cuisine avec deux bocks débordants de mousse.
« C’était à mon tour de mentir. A la bonne vôtre ! »
Nous trinquâmes dans un grand sourire. Sa blondeur était solaire. Après s’être essuyée les lèvres d’un revers de main, elle s’est lancée dans un long monologue.
*
Le récit, long, très long, m’a paru avoir été appris par cœur. Avant de commencer, elle s’était assise sur une chaise qui me faisait face, et m’avait privé du plaisir imbécile de l’entendre roter. Je dus garder mon sérieux, et l’écouter.
Je m’attendais à décrocher ; il n’en fut rien, au contraire. Sa voix, devenue hypnotique, avait déferlé telle une rivière en crue.
Après avoir terminé, elle s’est précipitée dans la cuisine. Elle en est revenue avec un grand verre d’eau qu’elle vida cul sec.
Je me suis levé d’un bond et, saoulé de paroles, j’ai déserté les lieux en titubant. Elle m’a suivi jusqu’à la porte.
« Vous reviendrez ? »
« Je ne sais pas. »
« Vous allez rentrer comment ? »
« En stop. »
« Dommage que je ne sache pas conduire. »
J’ai levé les yeux au ciel, comme soulagé. Les siens, si bleus, se sont mouillés. Je me suis dit qu’elle devait s’ennuyer, dans la vie, paradoxalement seule avec ses brebis et son chien.
« Dites-moi… »
« Vite ! Je dois partir ! »
« Vous ne voulez pas savoir comment je m’appelle ? »
« C’est important ? »
« Pas vraiment, mais… »
Le Border Collie s’est pointé et a tenté de me mordre, me procurant une bonne raison de fuir ces lieux. Parvenu au bord de la route, quelqu’un a klaxonné. Un bruit de frein et le conducteur de la voiture, pressé de s’arrêter, m’a invité à monter.
« Merci. Vous tombez bien ! Comment avez-vous deviné que… »
« J’ai vu le chien de la dingue qui vous poursuivait… ça m’a suffi. »
« Vous semblez bien connaître cette femme. »
« Je vous largue où ? »
« Langogne. »
« J’y vais aussi. Oui, je la connais bien. Elle a traumatisé mon épouse avec ses histoires de loup réincarné. Ma chérie ramassait des orties au milieu des ruines du vieux château. »
« C’est vrai, je l’avais oublié, celui-là. Il fond comme neige au soleil, et avec les arbustes qui grandissent autour, on ne le voit plus. Les touristes qui viennent le visiter, en train ou en car, s’imaginent qu’il s’est enlisé pendant l’hiver. »
« Comme vous dites, oui : il s’est enlisé. On dirait que la terre, défendue depuis dix siècles, cherche à le récupérer. »
« Il est probablement indigeste, maintenant. »
« Oui, mais elle est gourmande. »
« A propos, votre femme doit vous régaler avec ses soupes d’orties. Il paraît que c’est très bon. Gamin, je croyais qu’on avait la langue qui gonfle après en avoir mangé. »
« Non, non, vous n’y êtes pas. Elle ramasse les orties, et moi, j’en fais du purin. C’est un engrais pour le potager. »
« Oui, c’est vrai. Où avais-je la tête ? Vous habitez où ? »
« A Rauret, à cinq kilomètres d’ici. Je bosse à Langogne, je passe tous les jours devant le château. Il arrive que le chien de la bergère coure derrière la voiture. Il la rattrape parfois et mord les pneus en pleine course. Il est dingue, lui aussi. Je m’appelle Raoul, je suis barman. Enchanté. »
« De même. Franck, employé au cadastre. »
Nous nous sommes serrés la main tandis qu’il franchissait le pont métallique au-dessus de l’Allier. Sur l’autre rive, c’était la Lozère.
*
Fabien m’a appelé dix minutes après que j’ai regagné mes pénates. Il s’inquiétait. Je m’apprêtais à filer sous la douche. Je l’ai senti fébrile. Il n’aimait guère que je fasse l’école buissonnière.
« Alors, mon Franck, tu as trouvé ton bonheur ? »
« Pas maintenant. Je te raconterai. »
« Comme tu veux. Mais… t’as trouvé quelqu’un pour te ramener ? »
« Evidemment. Je ne suis pas rentré à pied. J’ai eu de la chance. Tu me connais… j’en ai parce que je la provoque. Elle aime ça, la coquine. Je n’ai pas attendu longtemps. Un chic type. Un barman. Il m’a attrapé à la volée. Il n’a même pas eu besoin de s’arrêter. Je te dirai. Il m’a demandé de passer. Le bar s’appelle L’ABREUVOIR. Nous lui rendrons une petite visite, toi et moi, pour boire un coup. »
« Ou deux. Excellente idée ! »
« Maintenant, laisse-moi ! Il me tarde de chanter quelque chose sous la douche. J’adore faire pleuvoir. »
En me déshabillant, j’ai repensé à la narration mécanique de la bergère. C’était comme si elle récitait une leçon. Elle avait à peine respecté la ponctuation. C’était peut-être pour faire vite, mais bon, il fallait capturer les mots, au compte-goutte, comme avec une pince à épiler, et les remettre dans le bon ordre.
« il y a un puits dans le donjon un seigneur du Velay l’a fait creuser il s’y abreuvait sans partager l’eau de la source avec ses soldats une dalle est posée dessus elle est fracturée c’est pour ça que les visiteurs n’ont pas le droit de s’approcher de cette partie du château »
Elle avait ensuite évoqué les chats tigrés roux de Rauret jetés dans le puits, à la tombée de la nuit. J’ignorais ce détail. Les médias locaux se sont bien gardés d’en parler. Les autochtones craignent la SPA.
Ceux qui ont plongé dans le vide, avec la pleine lune pour témoin, en sont ressortis ragaillardis. Elle avait ce pouvoir uniquement lorsqu’elle était ronde… et rousse.
Ils étaient remontés à la surface, puis avaient parcouru les cinq kilomètres séparant Jonchères de Rauret, et s’étaient vengés.
J’avais plein de questions à poser à la bergère, mais je l’avais laissée réciter sa leçon.
J’ai compris qu’elle était dingue quand elle m’a dit que la Bête du Gévaudan hibernait dans un souterrain, tout au fond du puits. Les matous, en en griffant les parois, avaient ouvert une brèche par laquelle elle s’était faufilée. Elle avait épargné ses libérateurs. Ce détail m’avait fait tiquer. Qui avait pu vérifier ? Qui était là pour compter les rescapés ?
« Depuis, elle a égorgé mes brebis et s’en est nourrie. J’en ai perdu treize. Mon chien est trop peureux. De toute façon, ses crocs ne seraient pas assez solides pour percer le cuir de ce loup. Il a eu du mal pour sortir du puits. Il a des plaies sur tout le corps, maintenant. J’ai toujours peur qu’il ne passe à l’étape suivante : recouvrer son instinct. Qu’il réitère ses attaques de jadis. Les bergères, ses proies favorites. Et comme je suis la dernière, dans le Velay… »
Une question se posa : si son père avait eu l’opportunité de voir le monstre, comment était-il revenu vivant à la bergerie ?
« De toute façon, il n’aurait pas pu revenir mort, ducon ! »
J’abusais parfois de l’autocritique.
Ce loup était-il perclus de rhumatismes, lui aussi ?
Avait-il une chance similaire à la mienne ?
Avec moi, peut-être qu’un piège à loup aurait sectionné une griffe de la Bête.
« Un piège à loup avec tous ces touristes qui rôdent dans le coin ? »
J’avais opté pour l’humour noir.
Toute cette histoire ne tenait pas la route. Si je pouvais parler à celles et ceux qui avaient eu l’occasion de rencontrer la bergère…
Mais j’étais surtout intrigué par l’attitude du seigneur qui avait fait creuser le puits dans le donjon. Comment avait-il opéré pour faire taire le terrassier et empêcher ses soldats de pénétrer dans la place ?
Tout de même, le château n’avait pas été bâti autour du puits, au XIe siècle, si ?
Quelque chose clochait méchamment.
J’ai passé la soirée à chercher mes vieux livres d’Histoire, en vain. Le grenier avait dû les vomir, les jugeant obsolètes.
Cette nuit-là, j’ai rêvé que Fabien, en repérages pour une nouvelle présentation des lieux, avait dérangé le monstre, dans les ruines, et, poursuivi, se réfugiait chez la bergère.
Je vivais la scène comme chevauchant un drone.
« Pitié ! Ouvrez-moi ! Je suis en danger de mort ! »
« Vous l’avez rencontrée, n’est-ce pas ? La Bête… vous l’avez rencontrée… Je le lis dans votre regard. Voilà ce qui arrive quand on oublie de l’évoquer lors des visites guidées ! »
« Ouvrez-moi ! Ouvrez- moi ! Je leur en parlerai, dorénavant ! »
Il tambourinait sur la porte avec une telle vigueur qu’il s’écorchait les poings.
L’œil-de-bœuf clignota.
« C’est trop tard ! Et vous êtes le mieux placé pour le savoir ! »
« Ouvrez ! Je vous promets d’en parler dès la prochaine visite ! »
« Trop tard, je vous dis ! Elle a épargné votre ami… Elle ne reproduira pas cette erreur une seconde fois ! Adieu, monsieur ! »
Une ombre recouvrait la maison en bois quand je me suis réveillé. La tête de Fabien avait valdingué sur la route, à plus de dix mètres de là. Afin de l’éviter, une voiture joua aux autos tamponneuses avec un arbre.
Troublé par ce cauchemar, j’ai rappelé Fabien à une heure inhabituelle. Je le savais matinal, mais là, j’exagérais.
Il a répondu à la troisième sonnerie. D’ordinaire, il était plus prompt.
« Oui ? »
« Tu es toujours vivant ? »
« Je crois. Toi, tu as fait un mauvais rêve. »
« Que tu mourais, terrassé par un monstre. »
« Quoi ? »
« Allez… laisse tomber ! Je t’expliquerai. Au fait, l’autorail bleu part en vadrouille, aujourd’hui ? »
« Non. »
« Tant pis ! Je me débrouillerai. »
« Tu comptes retourner à Jonchères ? Tu as découvert quelque chose ? »
« Je t’expliquerai, je t’ai dit. »
« Pourquoi ne prends-tu pas ta voiture ? »
J’ai raccroché.
Je me suis aperçu rétroactivement que j’avais les nerfs à vif. Je me suis fait porter pâle au boulot et j’ai passé la journée à tourner en rond en buvant du café, beaucoup de café. Ce qui aggrava mon cas. En fin d’après-midi, j’ai pris la direction du bar de mon sauveur. L’Abreuvoir se trouvait en plein centre-ville. Raoul a été étonné et ravi de me voir.
« Déjà ? »
Sa main vola au-dessus du comptoir et s’empara de la mienne qui faisait le chemin en sens inverse. J’ai souri.
« Vous arrivez trop tard, je vais bientôt partir. J’ai eu une rude journée. Difficile de boire de l’eau, ici. »
Il avait les yeux méchamment cernés, comme un lendemain de cuite.
« Je voulais juste vous demander si vous pouvez me lâcher à Jonchères, en passant. »
Il n’a même pas paru surpris.
« Bien sûr. On pourra discuter un peu, en route. Mais vous allez dormir où ? Je dis ça parce qu’à la nuit tombée, les voitures se font rares sur cette route. »
« Je dormirai à la belle étoile. »
« Vous allez avoir froid. »
« Pas grave. »
« En plus, c’est la pleine lune. Les loups garous vont se mettre en chasse. »
Il ne croyait pas si bien dire.
« J’ai un crucifix en pendentif. »
Il a lorgné du côté de mon col de chemise.
« En effet. Je ne pouvais pas savoir qu’il était sous-cutané. Allez, soyons fous ! Vous dormirez chez moi, et je vous ramènerai demain matin. »
« Alors d’accord. Mais à une seule condition. »
« Laquelle ? »
« On se tutoie. »
« Avec plaisir. »
J’étais un homme chanceux, mais là…
Je devenais insolent.
La pleine lune alors que je comptais retourner à Jonchères, histoire de vérifier quelque chose. Si le monstre existait, j’allais faire sa connaissance. Dans mon esprit, cependant, loin de moi l’idée que c’était la Bête du Gévaudan.
Les animaux ne ressuscitent pas. Les Humains, non plus, mais certains esprits égarés ont décrété que l’un d’entre nous avait eu ce pouvoir, jadis.
Ce n’est pas écrit dans les livres d’Histoire, si ?
*
« Tu veux que je reste avec toi ? Sinon, tu m’appelles et j’arrive. A n’importe quelle heure de la nuit. Trente minutes aller et retour. De toute façon, je suis insomniaque. »
« Sur ces routes en lacets ? »
« J’aime conduire, la nuit. On capture des animaux dans les phares et on les regarde traverser la route comme au ralenti. C’est un autre monde. »
« Moi, c’est tout le contraire. »
« Tu leur roules dessus ? »
« Pas du tout. Je déteste conduire sur les routes qui se prennent pour des serpents. Ça me donne le mal de mer. »
« C’est la première fois que j’entends ça. Alors… je reste avec toi, ou pas ? »
« Comme tu veux. »
Il me montra le mur d’arbustes.
« Déjà qu’on ne le voit pas au soleil, ce satané château… »
Puis il leva les yeux au ciel.
« Elle est où ? »
« Qui ça ? »
« La lune. »
« Je te parie qu’elle va apparaître au sommet du donjon, comme si elle en sortait. »
« Oui, un boulet tiré par un canon enterré à la verticale, et qui vise les étoiles. J’ai lu un roman de Jules Verne où… »
« Attends ! Ecoute ! »
Ma main l’avait muselé.
La nuit commençait à s’éclaircir. La lune venait d’apparaître vers le nord, au-dessus des gorges.
« Mes parents sont dessous. »
« Pardon ? »
« Ils ont décidé de finir leur vie en Auvergne. Papa est bien malade. »
« Ils savent que tu joues les aventuriers ? » murmura-t-il.
« Ils ne me croiraient pas. Ils sont pratiquement sourds mais pas sots. Leur EHPAD leur convient, c’est l’essentiel. Je m’attends, chaque jour, à recevoir un coup de téléphone… »
« Dis, je n’ai pas la berlue… tu m’as bien dit de me taire ? »
« C’est vrai. Je suis désolé. Devant le danger, ils son toujours là. »
« Jamais ailleurs ? »
« Si, si. Mais moins. »
Il y eut un silence entrecoupé de craquements.
« Là ! »
« Quoi ? »
« Une ombre. Une ombre quadrupède… Elle a écarté les arbustes comme un rideau de théâtre. On peut voir un mirage, la nuit ? »
« Regarde ! T’as vu la gueule du mirage ? »
Raoul ouvrit la portière côté passager.
« Grimpe ! Vite ! »
Je lui ai obéi et il m’a rejoint derrière le volant.
« Tu as vu ce que j’ai vu ? »
« Démarre ! »
Il s’est exécuté.
C’est le moment que choisit l’ombre pour hurler à la lune.
Raoul a freiné.
« Putain ! C’est la dingue ! »
Il l’avait emprisonnée dans les phares avant de réagir au quart de tour.
« J’ai cru que c’était une biche. Si j’avais su, je lui aurais roulé dessus. »
J’ai haussé les épaules.
« Allez, montez ! A l’arrière ! »
Elle avait posé ses mains sur le capot et nous toisait, apeurée. Ses yeux brillaient étrangement dans la nuit.
« T’as vu ? Ils sont phosphorescents. Comme ceux des chats. »
« Des yeux de dingue. » a précisé Raoul.
Pour détester autant cette femme, je me suis dit qu’il était amoureux d’elle.
*
« Elle a détruit ma maison en bois. Bâtie par mon père. »
« Elle ? » fit Raoul.
« La Bête. Elle est de retour. »
« On n’a rien vu. » dis-je.
« Mais… je vous connais, vous. »
« Vous avez de la mémoire. On s’est vus, hier. »
« Pas envie de plaisanter. »
Elle bouda.
« Vous avez de la chance. Si Franck n’avait pas décidé de… »
Un nouveau coup de frein.
« Quoi encore ? » lançai-je, agacé.
Une harde de sangliers prenaient la route pour un fleuve et nageait jusqu’à la rive opposée. Les marcassins traînaient à l’arrière, et l’un d’eux s’isola. Nous vîmes qu’il disparaissait dans la gueule d’un fauve.
Raoul fit marche arrière sur une centaine de mètres.
« Maintenant qu’elle a détruit ma maison, dévoré mes brebis, elle s’en prend à la faune de la forêt. Nous sommes perdus. Mon père avait tout compris. »
Elle ouvrit la portière et s’évanouit dans la nature.
« Quelle conne ! Elle se jette dans la gueule du loup ! »
« Très drôle. »
« Pas fait exprès. »
J’étais comme un gamin pris la main dans le sac.
Il a redémarré.
Nous sommes arrivés à Rauret, dix minutes plus tard, pressés d’aller nous coucher.
« Bien fait pour sa gueule ! Personne ne pourra m’accuser de NON ASSISTANCE A PERSONNE EN DANGER. »
« Et certainement pas moi. »
Grâce au réverbère qui éclairait la façade de la maison où Raoul maltraitait la serrure pour entrer, une affiche vantait les exploits d’un dompteur, le Grand Falconelli.
« Il y a eu un cirque, ici, récemment ? »
« Oui, la semaine dernière. »
« Un tigre ne se serait pas échappé, par hasard ? »
« Pas que je sache. »
Je n’ai pas eu le temps de m’intéresser au logis de Raoul. J’en ai apprécié l’odeur, poussière et sciure en osmose, avant qu’il ne me montre ma chambre. Le lit était moelleux. Je m’y suis enfoncé comme dans des sables mouvants.
« A demain. Je commence à huit heures. Réveil à sept. Bonne nuit. Fais de beaux cauchemars ! »
« Pas mieux. »
L’odeur de café m’a tiré du sommeil.
« Tu as bien dormi ? » me demanda Raoul, de la cuisine.
« Oui. »
« Tu as rêvé ? »
« M’en rappelle plus. »
« Pas mieux. »
Il sembla tout fier de m’avoir imité. Lui semblait avoir de la mémoire au saut du lit.
Fallait-il se féliciter d’en être exempt après ce que nous avions vécu ?
En sortant de Rauret, Raoul a failli écraser un chat tigré roux.
*
Mon nouvel ami m’a raccompagné jusque devant chez moi. Après l’avoir remercié, je l’ai invité à boire un café. Il a refusé.
« Je suis en retard. C’est moi qui fais l’ouverture, ce matin. Une prochaine fois. »
« Pas de problème. A bientôt. »
Il est reparti sans me serrer la main. Je l’avais senti soucieux.
Une fois à l’intérieur, je me suis précipité sur mon portable. Je l’avais oublié, comme souvent. Une pulsion. Pas question d’appeler Fabien pour lui parler de la Bête, non.
« Ah, c’est toi. Tu vas bien ? »
« Pas de raison que ça aille mal. »
« Je te dis ça parce que j’ai fait un de ces cauchemars… »
« Raconte ! »
« J’ai rêvé que j’assistais à un numéro de cirque. »
J’ai toussé.
« T’es malade ? »
« Non, non. Continue ! »
« Un clown se faisait dévorer par un tigre. Et les enfants riaient, riaient… »
« Je parie que tu hais les clowns. »
« Non. Mais j’aime les chats tigrés roux. »
J’étais assis sur mon lit et, face à moi, je voyais mon visage, dans la glace de l’armoire. J’étais livide. Je ne savais plus quoi dire. C’est Fabien qui m’a tiré d’affaire.
« Tu m’as appelé pourquoi ? Je suis sûr que tu as une bonne raison. »
« Je voulais savoir si tu bossais, aujourd’hui. »
« T’as prévu de retourner à Jonchères ? »
« Oui. Mais avant, j’ai une question à te poser concernant le vieux château. »
« Vas-y… »
« Est-ce qu’il y a un puits dans le donjon ? »
Un long silence. Très long.
« Réfléchis bien ! Allô ! T’es toujours là ? »
« Oui, oui. C’est juste que… que je ne comprends pas ta question. Un puits dans le donjon… Pourquoi tu me demandes ça ? »
« J’ai ouï-dire qu’une dalle en bouchait le trou. Que cette dalle s’émiettait… Et qu’il était interdit de s’en approcher… »
« Je pense que le mieux… c’est que tu viennes vérifier par toi-même. L’autorail bleu sera en gare de Langogne à 11 heures. »
« Merci. J’y serai. A tout à l’heure. »
Il m’a immédiatement rappelé.
« Et tu vas rester sur place ou poursuivre la balade ? »
« Je continuerai jusqu’au terminus. Langeac me plaît. Ensuite, de là-bas, je prendrai un car pour aller voir mes parents, à Brioude. »
« Bien, bien. »
Ma question l’avait visiblement perturbé.
Il était pourtant le mieux placé pour me répondre clairement. J’avais remarqué, lors de visites précédentes, que l’accès au donjon était interdit pour cause d’éboulements. Le panneau était profondément planté devant la carie. S’il me proposait d’aller vérifier, c’est qu’il était possible, maintenant, d’entrer dans la place. On avait donc consolidé les parois de ce chicot.
– EPILOGUE –
L’autorail bleu a été retardé par une chèvre qui broutait l’herbe jaune paille poussant entre les rails. Le coup de frein, à la sortie d’un tunnel, m’avait ébranlé. J’avoue que je sommeillais à cause de la lenteur du convoi. Raison pour laquelle je ne me rendais jamais à Brioude à bord du Cévenol. Je risquais de me retrouver à Clermont-Ferrand, et d’être obligé de faire demi-tour en car… ou en taxi.
A peine arrivé à Jonchères, je suis descendu sur le ballast, désobéissant à mon ami. J’étais parvenu devant l’entrée du donjon alors que le groupe de touristes attaquait l’ascension du petit chemin bordé de genêts y accédant.
J’ai introduit la tête par une meurtrière et regardé à l’intérieur. Il n’y avait point de dalle. Et la terre n’avait pas été labourée par de méchantes griffes, ni par un outil de puisatier. Même pas envie d’imaginer une mine sautant au moment où…
Non. Pas envie.
Je me suis risqué à aller encore plus loin dans la désobéissance.
La maison en bois était là, au-delà d’un rideau d’arbres, mais elle était inhabitée.
J’ai osé…
Osé appeler Fabien qui expliquait aux braves gens, admiratifs des ruines du vieux château, qu’il y a dix siècles, cet édifice sortait de terre tel un arbre. Certains, hermétiques au second degré, avait ponctué la déclaration du guide du patrimoine d’un cri d’étonnement audible à un kilomètre à la ronde. Il y avait une acoustique de salle de concert, par ici.
« La maison en bois… ça fait longtemps qu’elle est inhabitée ? C’était bien une bergerie, avant, n’est-ce pas ? »
« Elle n’a jamais été habitée. Un vieil homme l’a bâtie de ses mains, puis est décédé juste avant de poser la dernière pierre. »
« La dernière pierre ? Le dernier rondin, plutôt, non ? »
J’ai dû rentrer dans le rang. Complètement abasourdi, j’ai rejoint le groupe. Fabien était en train de dire que le seigneur Gilles de Rauret, juste avant la Guerre de Cent Ans, avait refoulé une invasion barbare au moyen de deux catapultes qui lancèrent des cochons vivants sur les agresseurs enturbannés.
Des enfants applaudissaient, sous l’œil goguenard de leurs parents.
« Papa, c’est quoi une catapulte ? »
« C’est comme un lance-pierre, mais en plus gros. »
Je me suis retenu d’éclater de rire.
Je suis remonté à bord de l’autorail bleu sous le regard courroucé de Fabien.
Je lui ai fait un pied-de-nez.
Il n’a même pas souri.
Deux heures plus loin, nous sommes arrivés à Langeac. Une correspondance m’attendait. Dix longues minutes avant de prendre la direction de Brioude. J’ai salué Fabien qui me rendit mollement mon salut. Il me parut coincé comme au premier jour, lorsqu’il avait dû supporter mon humour potache.
Papa allait relativement bien, et maman commençait à oublier mon prénom.
J’ai appelé Raoul en montant dans le Cévenol du retour. La nuit commençait à tomber.
Il n’y avait pas d’abonné au numéro que j’avais demandé.
Je suis tombé des nues… et me suis mal reçu.
J’ai eu très mal.
De retour à Langogne, j’ai pris la direction de L’Abreuvoir sans tarder.
Le bar avait changé de nom. Il s’appelait maintenant Au rendez-vous des naufragés.
Et c’est une femme qui, visiblement, lançait une bouée aux hommes qui buvaient la tasse.
Je suis entré et j’ai commandé une tisane, un sourire au coin des lèvres.
D’un revers de main, la barmaid a écarté ses cheveux blonds, dévoilant des yeux d’un bleu ciel qui n’a jamais vu passer le moindre nuage. Elle m’a toisé.
« C’est la première fois que vous venez, n’est-ce pas ? J’offre toujours une tournée aux petits nouveaux. C’est mon bizutage. Un whisky ? »
J’ai été incapable de réagir.
C’était la bergère de Jonchères.
Sur le mur du fond, une toile représentant un loup au pelage noir corbeau, était accrochée de guingois. Je la voyais dans la glace, au-dessus des bouteilles d’alcool alignées comme pour une dégustation.
« C’est moi qui l’ai peinte. Ça vous plaît ? C’était dans une autre vie. »
Son sourire devint carnassier. Ce qui ne l’enlaidissait point, au contraire.
Je me suis refusé à appeler Fabien.
J’ai attendu.
Attendu.
Attendu longtemps.
Mon portable est resté muet.
Je me suis rendu à la gare. Les rails de la ligne des Cévennes étaient en réfection depuis dix jours, et il y en avait encore pour un mois.
Dans la vie, j’ai toujours eu de la chance. J’ai un ami qui gagne à être connu. Il est guide du patrimoine, et toujours le premier à monter dans la motrice de l’autorail bleu. Il lui arrive de faire la course avec le conducteur, qui est allé boire un café – et rien d’autre – après avoir participé à la formation du convoi, sur une voie de garage.
Le train touristique des gorges de l’Allier ronfle comme un dragon. Sur le quai, les enfants courent dans tous les sens, pressés de monter à bord, dans le ventre du monstre moyenâgeux. Ils se savent probablement indigestes. Je mets un point d’honneur à être assis. Autrefois, je détestais rester debout dans le bus qui m’amenait au collège. J’avais le mal de mer dans les tournants.
Mon grand-père avait réussi le tour de force de convaincre mes parents à se délocaliser à Langogne, en Lozère. Lui-même y était né avant de migrer dans le sud où il y avait du travail. Il s’était juré, une fois à la retraite, de remonter la rivière jusqu’à sa source. Ses vieux potes l’avaient surnommé « le saumon ».
Mon père était malade, et notre médecin traitant, quitte à perdre des patients, lui avait conseillé de partir vivre à la campagne. Les poumons de papa avaient du mal à pomper l’air pollué des grandes cités. Et la chaleur n’arrangeait rien, ainsi que le mistral qui permettait à la poussière de voyager loin. Il avait l’unique avantage de refouler le sable que le sirocco nous apportait du Sahara.
Je suis arrivé à Langogne, dans les bagages de mes parents, alors que j’entrais au lycée. Je n’avais eu aucun problème à m’adapter à la Margeride. Les ados y étaient moins branchés, mais tellement plus naturels dans leur façon de s’exprimer. Les profs semblaient appartenir à un autre temps… le temps où les leçons n’étaient point phagocytés par la technologie.
Langogne, bourg médiéval de trois mille âmes, annonçait la couleur quand on visitait son centre-ville. La nuit, les fantômes de jadis repeuplaient les rues, et les chats désertaient les remparts, sentinelles effrayées par le nombre.
Je me rendais, tous les soirs, chez mon grand-père pour qu’il me briefe sur cette région qu’il qualifiait de « paradis des légendes ».
« Ici, petit, tout est mieux qu’ailleurs, mais il ne faut pas le dire. Manquerait plus que les citadins viennent nous envahir. Bâtir des maisons qui détonneraient dans ce paysage d’entre deux âges… l’horreur ! »
« Mais, papy, nous sommes nous-mêmes des citadins… »
Alors il barrait ses lèvres de son index au zigzag inquiétant. Et enchaînait en évoquant la Bête du Gévaudan.
« Ce n’est pas une légende, elle a existé. On la cite même dans les livres d’Histoire. »
« C’est ce fameux loup qui égorgeait les bergères ? »
« Oui. Mais pas que… »
Puis il passait à autre chose, et y revenait avant mon départ.
« Un jour, je te raconterai ce qu’un berger de Jonchères, en Haute-Loire, m’a confié. »
« Et pourquoi pas maintenant, papy ? »
« Parce que tu vas vouloir vérifier, et tu es encore jeune pour te mesurer au passé. Allez ! Tes parents t’attendent pour souper. Embrasse-les pour moi ! »
*
J’ai attendu longtemps avant de rendre visite au berger en question.
Hélas, il était décédé, la même année que papy.
L’adolescence avait pas mal chamboulé ma mémoire. Deux ou trois copines m’avaient rendu insensible au passé. Et j’ai fait la connaissance de Fabien, guide du patrimoine. C’est lui qui, indirectement, m’a aiguillé vers le souvenir des soirées avec papy dans le rôle du conteur.
Grâce à lui, j’ai émergé du déni dans lequel je me vautrais.
La première fois, je m’étais rendu à Jonchères en voiture. J’exécrais conduire dans les lacets du Velay. Il fallait faire un grand détour – une perte de temps – pour y accéder en empruntant les routes de Margeride, moins casse-cou.
J’avais dû reporter la rencontre espérée avec cette bergère qui vendait ses fromages de brebis au marché de Langogne. J’avais mal choisi la date. La chance, pour une fois, ne m’avait pas souri. Nous nous étions croisés.
Programmer un voyage de l’autorail bleu, un jour de marché, n’était point une bonne idée.
J’étais heureusement de combine avec le guide du patrimoine.
J’ai eu du mal. Il était d’une honnêteté maladive.
« Ne me cherche pas, je vais m’absenter ! Je ne vais pas plus loin. Je ferai du stop pour rentrer. »
« Mais… je dois compter… »
« Il ne t’est jamais arrivé d’en trouver un de trop ? »
« Oui. A l’école, quand l’instit me demandait de faire l’appel, le matin. J’étais nul en maths. »
J’ai gloussé.
« Là, tu combleras le trou. Tu pourras même le faire à haute voix. »
« Tu délires ! »
J’ai rajouté une couche.
« Que l’absent lève le doigt ! »
J’ai éclaté de rire. Il a dodeliné de la tête.
« Bon, je veux bien, mais tu me diras pourquoi tu restes à Jonchères, d’accord ? »
« Evidemment. Autour d’une bonne table. »
C’est lui qui m’avait mis au parfum.
« Le vieux berger de Jonchères ? Il est mort, en août de l’année passée. Un gros coup de chaud. »
Comme promis, je lui avais révélé la véritable raison de mon escale prolongée à Jonchères.
« Mais sa fille a pris sa suite. Ne te fie pas à son apparence, elle a deux fois l’âge qu’elle paraît. Un miracle de la nature. Elle est jolie comme un cœur. Si tu voyais ses yeux… »
Et je les ai vus.
Elle lisait, assise sur une souche sculptée de façon à pouvoir y poser ses sculpturales fesses sans craindre les échardes. Elle devait avoir trente ans. Etait-il possible qu’elle en eût soixante ?
Un Border Collie somnolait à ses pieds. Derrière elle, à dix pas, la bergerie, mitoyenne de son lieu de vie. Le brave toutou n’a même pas réagi à mon approche. Les brebis étaient silencieuses, probablement en train de dormir après s’être gavées d’herbe mouillée de rosée.
Papy m’avait bien précisé que le vieux berger vivait dans une cabane en bois qui cachait bien son jeu.
« A peine entré, tu as l’impression d’avoir changé de millénaire. De l’extérieur, c’est le Moyen Age… pas dedans ! »
Je n’avais pas été déçu.
« Bonjour, mademoiselle. Je suis le petit-fils d’un homme qui a bien connu votre papa. »
Ses yeux de biche ont papilloté.
« Veuillez prendre la peine… »
Elle m’indiquait la porte en bois de la maison faite de rondins tel un chalet. Elle s’exprimait comme une citadine.
Je l’ai précédée après qu’elle m’avait invité à franchir le seuil. Je suis tombé des nues. Papy avait raison.
Elle me toisa.
« Vous vous attendiez à la chaumière des sept nains, amis de Blanche-Neige, n’est-ce pas ? »
J’ai rougi.
« Pas vraiment, mais… J’avoue être surpris. Agréablement surpris. Et ce contraste n’a pas filtré ? » mentis-je.
« Faut croire que non. »
« Dois-je me sentir flatté de… »
« Mon père m’a enseigné le sens de l’hospitalité. Et puis, j’ai besoin de parler à quelqu’un… »
Elle m’invita à pénétrer plus avant dans son antre. Hormis les bûches entassées de chaque côté de la cheminée, rien n’était en bois.
« Pourquoi êtes-vous là ? »
Je m’apprêtais à répondre.
« Mais avant, il faut que je vous dise que je savais que vous viendriez. Je fais des rêves prémonitoires. Mon sommeil m’alerte mieux qu’un chien de garde. »
« Vous êtes certaine que c’était moi ? »
« Evidemment. »
« Je suis venu, sur les conseils de mon grand-père. »
« C’est donc mon père que vous vouliez voir. »
« Oui. Mais peut-être pouvez-vous me renseigner, à sa place. Il semble vous avoir appris ce que l’école ne met pas à son programme. »
Elle m’indiqua une chaise.
« Je vous remercie, mais je préfère rester debout. »
« Itou. »
Il y eut un long silence.
« Que voulez-vous savoir ? Je me suis réveillé avant que vous… »
« L’orage, peut-être. »
« Ne vous moquez pas, je vous prie ! Nous sommes tous atteints de cet étrange mal. Nous vivons en rêve chaque journée à venir. Mais nous sommes peu nombreux à nous en souvenir au lever. »
« C’est dommage. »
« Je ne vous le fais pas dire. Ça nous éviterait de faire de grosses bêtises. »
Un autre silence. Plus court.
« Maintenant, je vous écoute. »
« Alors voilà. Mon grand-père m’a dit que votre père… »
« … prétendait avoir vu la Bête du Gévaudan ? »
« Ah ! C’est ça ? Il n’est jamais allé au-delà. J’aurais probablement dû insister. »
« Il est décédé avant de poursuivre ? »
« Non, non. Il était amnésique. Il était comme un sac de sable crevé. Il s’allégeait au fil des pas, mais était bien incapable de s’immobiliser. »
« Je comprends… Mais vous-même… »
« Il avait tout oublié. Et puis, je n’avais pas envie qu’il me raconte des bobards pour simuler une mémoire recouvrée. »
« J’aurais fait pareil. »
« Ce loup géant est mort au XVIIIe siècle… Comment a-t-il pu le voir ? »
« C’est une longue histoire. »
Et là, j’ai eu l’impression de me retrouver devant mon grand-père, dans une version revisitée.
« J’appelle tes parents. Tu mangeras et dormiras ici. Ils m’en voudront, mais bon, j’en ai vu d’autres avec eux. Ils n’ont pas encore compris qu’un enfant, ce n’est pas une marionnette dont on tire les fils. J’ai d’inoxydables ciseaux pour… »
J’ai sursauté.
« Vous paraissez songeur, soudain. »
« Non, rien. J’ai repensé à votre rêve prémonitoire. Si vous m’avez vu en songe, alors que vous ne me connaissez pas… »
J’étais en train de m’embrouiller. Elle n’en a pas tenu compte.
« Vous voulez boire quelque chose ? »
« Oui, merci. Mais c’est vous qui allez parler… »
« Je vous accompagnerai. Une bière, ça vous dit ? »
« Je ne bois pas d’alcool. »
« Moi non plus. Un verre d’eau, alors ? »
« Parfait. »
Elle est revenue de la cuisine avec deux bocks débordants de mousse.
« C’était à mon tour de mentir. A la bonne vôtre ! »
Nous trinquâmes dans un grand sourire. Sa blondeur était solaire. Après s’être essuyée les lèvres d’un revers de main, elle s’est lancée dans un long monologue.
*
Le récit, long, très long, m’a paru avoir été appris par cœur. Avant de commencer, elle s’était assise sur une chaise qui me faisait face, et m’avait privé du plaisir imbécile de l’entendre roter. Je dus garder mon sérieux, et l’écouter.
Je m’attendais à décrocher ; il n’en fut rien, au contraire. Sa voix, devenue hypnotique, avait déferlé telle une rivière en crue.
Après avoir terminé, elle s’est précipitée dans la cuisine. Elle en est revenue avec un grand verre d’eau qu’elle vida cul sec.
Je me suis levé d’un bond et, saoulé de paroles, j’ai déserté les lieux en titubant. Elle m’a suivi jusqu’à la porte.
« Vous reviendrez ? »
« Je ne sais pas. »
« Vous allez rentrer comment ? »
« En stop. »
« Dommage que je ne sache pas conduire. »
J’ai levé les yeux au ciel, comme soulagé. Les siens, si bleus, se sont mouillés. Je me suis dit qu’elle devait s’ennuyer, dans la vie, paradoxalement seule avec ses brebis et son chien.
« Dites-moi… »
« Vite ! Je dois partir ! »
« Vous ne voulez pas savoir comment je m’appelle ? »
« C’est important ? »
« Pas vraiment, mais… »
Le Border Collie s’est pointé et a tenté de me mordre, me procurant une bonne raison de fuir ces lieux. Parvenu au bord de la route, quelqu’un a klaxonné. Un bruit de frein et le conducteur de la voiture, pressé de s’arrêter, m’a invité à monter.
« Merci. Vous tombez bien ! Comment avez-vous deviné que… »
« J’ai vu le chien de la dingue qui vous poursuivait… ça m’a suffi. »
« Vous semblez bien connaître cette femme. »
« Je vous largue où ? »
« Langogne. »
« J’y vais aussi. Oui, je la connais bien. Elle a traumatisé mon épouse avec ses histoires de loup réincarné. Ma chérie ramassait des orties au milieu des ruines du vieux château. »
« C’est vrai, je l’avais oublié, celui-là. Il fond comme neige au soleil, et avec les arbustes qui grandissent autour, on ne le voit plus. Les touristes qui viennent le visiter, en train ou en car, s’imaginent qu’il s’est enlisé pendant l’hiver. »
« Comme vous dites, oui : il s’est enlisé. On dirait que la terre, défendue depuis dix siècles, cherche à le récupérer. »
« Il est probablement indigeste, maintenant. »
« Oui, mais elle est gourmande. »
« A propos, votre femme doit vous régaler avec ses soupes d’orties. Il paraît que c’est très bon. Gamin, je croyais qu’on avait la langue qui gonfle après en avoir mangé. »
« Non, non, vous n’y êtes pas. Elle ramasse les orties, et moi, j’en fais du purin. C’est un engrais pour le potager. »
« Oui, c’est vrai. Où avais-je la tête ? Vous habitez où ? »
« A Rauret, à cinq kilomètres d’ici. Je bosse à Langogne, je passe tous les jours devant le château. Il arrive que le chien de la bergère coure derrière la voiture. Il la rattrape parfois et mord les pneus en pleine course. Il est dingue, lui aussi. Je m’appelle Raoul, je suis barman. Enchanté. »
« De même. Franck, employé au cadastre. »
Nous nous sommes serrés la main tandis qu’il franchissait le pont métallique au-dessus de l’Allier. Sur l’autre rive, c’était la Lozère.
*
Fabien m’a appelé dix minutes après que j’ai regagné mes pénates. Il s’inquiétait. Je m’apprêtais à filer sous la douche. Je l’ai senti fébrile. Il n’aimait guère que je fasse l’école buissonnière.
« Alors, mon Franck, tu as trouvé ton bonheur ? »
« Pas maintenant. Je te raconterai. »
« Comme tu veux. Mais… t’as trouvé quelqu’un pour te ramener ? »
« Evidemment. Je ne suis pas rentré à pied. J’ai eu de la chance. Tu me connais… j’en ai parce que je la provoque. Elle aime ça, la coquine. Je n’ai pas attendu longtemps. Un chic type. Un barman. Il m’a attrapé à la volée. Il n’a même pas eu besoin de s’arrêter. Je te dirai. Il m’a demandé de passer. Le bar s’appelle L’ABREUVOIR. Nous lui rendrons une petite visite, toi et moi, pour boire un coup. »
« Ou deux. Excellente idée ! »
« Maintenant, laisse-moi ! Il me tarde de chanter quelque chose sous la douche. J’adore faire pleuvoir. »
En me déshabillant, j’ai repensé à la narration mécanique de la bergère. C’était comme si elle récitait une leçon. Elle avait à peine respecté la ponctuation. C’était peut-être pour faire vite, mais bon, il fallait capturer les mots, au compte-goutte, comme avec une pince à épiler, et les remettre dans le bon ordre.
« il y a un puits dans le donjon un seigneur du Velay l’a fait creuser il s’y abreuvait sans partager l’eau de la source avec ses soldats une dalle est posée dessus elle est fracturée c’est pour ça que les visiteurs n’ont pas le droit de s’approcher de cette partie du château »
Elle avait ensuite évoqué les chats tigrés roux de Rauret jetés dans le puits, à la tombée de la nuit. J’ignorais ce détail. Les médias locaux se sont bien gardés d’en parler. Les autochtones craignent la SPA.
Ceux qui ont plongé dans le vide, avec la pleine lune pour témoin, en sont ressortis ragaillardis. Elle avait ce pouvoir uniquement lorsqu’elle était ronde… et rousse.
Ils étaient remontés à la surface, puis avaient parcouru les cinq kilomètres séparant Jonchères de Rauret, et s’étaient vengés.
J’avais plein de questions à poser à la bergère, mais je l’avais laissée réciter sa leçon.
J’ai compris qu’elle était dingue quand elle m’a dit que la Bête du Gévaudan hibernait dans un souterrain, tout au fond du puits. Les matous, en en griffant les parois, avaient ouvert une brèche par laquelle elle s’était faufilée. Elle avait épargné ses libérateurs. Ce détail m’avait fait tiquer. Qui avait pu vérifier ? Qui était là pour compter les rescapés ?
« Depuis, elle a égorgé mes brebis et s’en est nourrie. J’en ai perdu treize. Mon chien est trop peureux. De toute façon, ses crocs ne seraient pas assez solides pour percer le cuir de ce loup. Il a eu du mal pour sortir du puits. Il a des plaies sur tout le corps, maintenant. J’ai toujours peur qu’il ne passe à l’étape suivante : recouvrer son instinct. Qu’il réitère ses attaques de jadis. Les bergères, ses proies favorites. Et comme je suis la dernière, dans le Velay… »
Une question se posa : si son père avait eu l’opportunité de voir le monstre, comment était-il revenu vivant à la bergerie ?
« De toute façon, il n’aurait pas pu revenir mort, ducon ! »
J’abusais parfois de l’autocritique.
Ce loup était-il perclus de rhumatismes, lui aussi ?
Avait-il une chance similaire à la mienne ?
Avec moi, peut-être qu’un piège à loup aurait sectionné une griffe de la Bête.
« Un piège à loup avec tous ces touristes qui rôdent dans le coin ? »
J’avais opté pour l’humour noir.
Toute cette histoire ne tenait pas la route. Si je pouvais parler à celles et ceux qui avaient eu l’occasion de rencontrer la bergère…
Mais j’étais surtout intrigué par l’attitude du seigneur qui avait fait creuser le puits dans le donjon. Comment avait-il opéré pour faire taire le terrassier et empêcher ses soldats de pénétrer dans la place ?
Tout de même, le château n’avait pas été bâti autour du puits, au XIe siècle, si ?
Quelque chose clochait méchamment.
J’ai passé la soirée à chercher mes vieux livres d’Histoire, en vain. Le grenier avait dû les vomir, les jugeant obsolètes.
Cette nuit-là, j’ai rêvé que Fabien, en repérages pour une nouvelle présentation des lieux, avait dérangé le monstre, dans les ruines, et, poursuivi, se réfugiait chez la bergère.
Je vivais la scène comme chevauchant un drone.
« Pitié ! Ouvrez-moi ! Je suis en danger de mort ! »
« Vous l’avez rencontrée, n’est-ce pas ? La Bête… vous l’avez rencontrée… Je le lis dans votre regard. Voilà ce qui arrive quand on oublie de l’évoquer lors des visites guidées ! »
« Ouvrez-moi ! Ouvrez- moi ! Je leur en parlerai, dorénavant ! »
Il tambourinait sur la porte avec une telle vigueur qu’il s’écorchait les poings.
L’œil-de-bœuf clignota.
« C’est trop tard ! Et vous êtes le mieux placé pour le savoir ! »
« Ouvrez ! Je vous promets d’en parler dès la prochaine visite ! »
« Trop tard, je vous dis ! Elle a épargné votre ami… Elle ne reproduira pas cette erreur une seconde fois ! Adieu, monsieur ! »
Une ombre recouvrait la maison en bois quand je me suis réveillé. La tête de Fabien avait valdingué sur la route, à plus de dix mètres de là. Afin de l’éviter, une voiture joua aux autos tamponneuses avec un arbre.
Troublé par ce cauchemar, j’ai rappelé Fabien à une heure inhabituelle. Je le savais matinal, mais là, j’exagérais.
Il a répondu à la troisième sonnerie. D’ordinaire, il était plus prompt.
« Oui ? »
« Tu es toujours vivant ? »
« Je crois. Toi, tu as fait un mauvais rêve. »
« Que tu mourais, terrassé par un monstre. »
« Quoi ? »
« Allez… laisse tomber ! Je t’expliquerai. Au fait, l’autorail bleu part en vadrouille, aujourd’hui ? »
« Non. »
« Tant pis ! Je me débrouillerai. »
« Tu comptes retourner à Jonchères ? Tu as découvert quelque chose ? »
« Je t’expliquerai, je t’ai dit. »
« Pourquoi ne prends-tu pas ta voiture ? »
J’ai raccroché.
Je me suis aperçu rétroactivement que j’avais les nerfs à vif. Je me suis fait porter pâle au boulot et j’ai passé la journée à tourner en rond en buvant du café, beaucoup de café. Ce qui aggrava mon cas. En fin d’après-midi, j’ai pris la direction du bar de mon sauveur. L’Abreuvoir se trouvait en plein centre-ville. Raoul a été étonné et ravi de me voir.
« Déjà ? »
Sa main vola au-dessus du comptoir et s’empara de la mienne qui faisait le chemin en sens inverse. J’ai souri.
« Vous arrivez trop tard, je vais bientôt partir. J’ai eu une rude journée. Difficile de boire de l’eau, ici. »
Il avait les yeux méchamment cernés, comme un lendemain de cuite.
« Je voulais juste vous demander si vous pouvez me lâcher à Jonchères, en passant. »
Il n’a même pas paru surpris.
« Bien sûr. On pourra discuter un peu, en route. Mais vous allez dormir où ? Je dis ça parce qu’à la nuit tombée, les voitures se font rares sur cette route. »
« Je dormirai à la belle étoile. »
« Vous allez avoir froid. »
« Pas grave. »
« En plus, c’est la pleine lune. Les loups garous vont se mettre en chasse. »
Il ne croyait pas si bien dire.
« J’ai un crucifix en pendentif. »
Il a lorgné du côté de mon col de chemise.
« En effet. Je ne pouvais pas savoir qu’il était sous-cutané. Allez, soyons fous ! Vous dormirez chez moi, et je vous ramènerai demain matin. »
« Alors d’accord. Mais à une seule condition. »
« Laquelle ? »
« On se tutoie. »
« Avec plaisir. »
J’étais un homme chanceux, mais là…
Je devenais insolent.
La pleine lune alors que je comptais retourner à Jonchères, histoire de vérifier quelque chose. Si le monstre existait, j’allais faire sa connaissance. Dans mon esprit, cependant, loin de moi l’idée que c’était la Bête du Gévaudan.
Les animaux ne ressuscitent pas. Les Humains, non plus, mais certains esprits égarés ont décrété que l’un d’entre nous avait eu ce pouvoir, jadis.
Ce n’est pas écrit dans les livres d’Histoire, si ?
*
« Tu veux que je reste avec toi ? Sinon, tu m’appelles et j’arrive. A n’importe quelle heure de la nuit. Trente minutes aller et retour. De toute façon, je suis insomniaque. »
« Sur ces routes en lacets ? »
« J’aime conduire, la nuit. On capture des animaux dans les phares et on les regarde traverser la route comme au ralenti. C’est un autre monde. »
« Moi, c’est tout le contraire. »
« Tu leur roules dessus ? »
« Pas du tout. Je déteste conduire sur les routes qui se prennent pour des serpents. Ça me donne le mal de mer. »
« C’est la première fois que j’entends ça. Alors… je reste avec toi, ou pas ? »
« Comme tu veux. »
Il me montra le mur d’arbustes.
« Déjà qu’on ne le voit pas au soleil, ce satané château… »
Puis il leva les yeux au ciel.
« Elle est où ? »
« Qui ça ? »
« La lune. »
« Je te parie qu’elle va apparaître au sommet du donjon, comme si elle en sortait. »
« Oui, un boulet tiré par un canon enterré à la verticale, et qui vise les étoiles. J’ai lu un roman de Jules Verne où… »
« Attends ! Ecoute ! »
Ma main l’avait muselé.
La nuit commençait à s’éclaircir. La lune venait d’apparaître vers le nord, au-dessus des gorges.
« Mes parents sont dessous. »
« Pardon ? »
« Ils ont décidé de finir leur vie en Auvergne. Papa est bien malade. »
« Ils savent que tu joues les aventuriers ? » murmura-t-il.
« Ils ne me croiraient pas. Ils sont pratiquement sourds mais pas sots. Leur EHPAD leur convient, c’est l’essentiel. Je m’attends, chaque jour, à recevoir un coup de téléphone… »
« Dis, je n’ai pas la berlue… tu m’as bien dit de me taire ? »
« C’est vrai. Je suis désolé. Devant le danger, ils son toujours là. »
« Jamais ailleurs ? »
« Si, si. Mais moins. »
Il y eut un silence entrecoupé de craquements.
« Là ! »
« Quoi ? »
« Une ombre. Une ombre quadrupède… Elle a écarté les arbustes comme un rideau de théâtre. On peut voir un mirage, la nuit ? »
« Regarde ! T’as vu la gueule du mirage ? »
Raoul ouvrit la portière côté passager.
« Grimpe ! Vite ! »
Je lui ai obéi et il m’a rejoint derrière le volant.
« Tu as vu ce que j’ai vu ? »
« Démarre ! »
Il s’est exécuté.
C’est le moment que choisit l’ombre pour hurler à la lune.
Raoul a freiné.
« Putain ! C’est la dingue ! »
Il l’avait emprisonnée dans les phares avant de réagir au quart de tour.
« J’ai cru que c’était une biche. Si j’avais su, je lui aurais roulé dessus. »
J’ai haussé les épaules.
« Allez, montez ! A l’arrière ! »
Elle avait posé ses mains sur le capot et nous toisait, apeurée. Ses yeux brillaient étrangement dans la nuit.
« T’as vu ? Ils sont phosphorescents. Comme ceux des chats. »
« Des yeux de dingue. » a précisé Raoul.
Pour détester autant cette femme, je me suis dit qu’il était amoureux d’elle.
*
« Elle a détruit ma maison en bois. Bâtie par mon père. »
« Elle ? » fit Raoul.
« La Bête. Elle est de retour. »
« On n’a rien vu. » dis-je.
« Mais… je vous connais, vous. »
« Vous avez de la mémoire. On s’est vus, hier. »
« Pas envie de plaisanter. »
Elle bouda.
« Vous avez de la chance. Si Franck n’avait pas décidé de… »
Un nouveau coup de frein.
« Quoi encore ? » lançai-je, agacé.
Une harde de sangliers prenaient la route pour un fleuve et nageait jusqu’à la rive opposée. Les marcassins traînaient à l’arrière, et l’un d’eux s’isola. Nous vîmes qu’il disparaissait dans la gueule d’un fauve.
Raoul fit marche arrière sur une centaine de mètres.
« Maintenant qu’elle a détruit ma maison, dévoré mes brebis, elle s’en prend à la faune de la forêt. Nous sommes perdus. Mon père avait tout compris. »
Elle ouvrit la portière et s’évanouit dans la nature.
« Quelle conne ! Elle se jette dans la gueule du loup ! »
« Très drôle. »
« Pas fait exprès. »
J’étais comme un gamin pris la main dans le sac.
Il a redémarré.
Nous sommes arrivés à Rauret, dix minutes plus tard, pressés d’aller nous coucher.
« Bien fait pour sa gueule ! Personne ne pourra m’accuser de NON ASSISTANCE A PERSONNE EN DANGER. »
« Et certainement pas moi. »
Grâce au réverbère qui éclairait la façade de la maison où Raoul maltraitait la serrure pour entrer, une affiche vantait les exploits d’un dompteur, le Grand Falconelli.
« Il y a eu un cirque, ici, récemment ? »
« Oui, la semaine dernière. »
« Un tigre ne se serait pas échappé, par hasard ? »
« Pas que je sache. »
Je n’ai pas eu le temps de m’intéresser au logis de Raoul. J’en ai apprécié l’odeur, poussière et sciure en osmose, avant qu’il ne me montre ma chambre. Le lit était moelleux. Je m’y suis enfoncé comme dans des sables mouvants.
« A demain. Je commence à huit heures. Réveil à sept. Bonne nuit. Fais de beaux cauchemars ! »
« Pas mieux. »
L’odeur de café m’a tiré du sommeil.
« Tu as bien dormi ? » me demanda Raoul, de la cuisine.
« Oui. »
« Tu as rêvé ? »
« M’en rappelle plus. »
« Pas mieux. »
Il sembla tout fier de m’avoir imité. Lui semblait avoir de la mémoire au saut du lit.
Fallait-il se féliciter d’en être exempt après ce que nous avions vécu ?
En sortant de Rauret, Raoul a failli écraser un chat tigré roux.
*
Mon nouvel ami m’a raccompagné jusque devant chez moi. Après l’avoir remercié, je l’ai invité à boire un café. Il a refusé.
« Je suis en retard. C’est moi qui fais l’ouverture, ce matin. Une prochaine fois. »
« Pas de problème. A bientôt. »
Il est reparti sans me serrer la main. Je l’avais senti soucieux.
Une fois à l’intérieur, je me suis précipité sur mon portable. Je l’avais oublié, comme souvent. Une pulsion. Pas question d’appeler Fabien pour lui parler de la Bête, non.
« Ah, c’est toi. Tu vas bien ? »
« Pas de raison que ça aille mal. »
« Je te dis ça parce que j’ai fait un de ces cauchemars… »
« Raconte ! »
« J’ai rêvé que j’assistais à un numéro de cirque. »
J’ai toussé.
« T’es malade ? »
« Non, non. Continue ! »
« Un clown se faisait dévorer par un tigre. Et les enfants riaient, riaient… »
« Je parie que tu hais les clowns. »
« Non. Mais j’aime les chats tigrés roux. »
J’étais assis sur mon lit et, face à moi, je voyais mon visage, dans la glace de l’armoire. J’étais livide. Je ne savais plus quoi dire. C’est Fabien qui m’a tiré d’affaire.
« Tu m’as appelé pourquoi ? Je suis sûr que tu as une bonne raison. »
« Je voulais savoir si tu bossais, aujourd’hui. »
« T’as prévu de retourner à Jonchères ? »
« Oui. Mais avant, j’ai une question à te poser concernant le vieux château. »
« Vas-y… »
« Est-ce qu’il y a un puits dans le donjon ? »
Un long silence. Très long.
« Réfléchis bien ! Allô ! T’es toujours là ? »
« Oui, oui. C’est juste que… que je ne comprends pas ta question. Un puits dans le donjon… Pourquoi tu me demandes ça ? »
« J’ai ouï-dire qu’une dalle en bouchait le trou. Que cette dalle s’émiettait… Et qu’il était interdit de s’en approcher… »
« Je pense que le mieux… c’est que tu viennes vérifier par toi-même. L’autorail bleu sera en gare de Langogne à 11 heures. »
« Merci. J’y serai. A tout à l’heure. »
Il m’a immédiatement rappelé.
« Et tu vas rester sur place ou poursuivre la balade ? »
« Je continuerai jusqu’au terminus. Langeac me plaît. Ensuite, de là-bas, je prendrai un car pour aller voir mes parents, à Brioude. »
« Bien, bien. »
Ma question l’avait visiblement perturbé.
Il était pourtant le mieux placé pour me répondre clairement. J’avais remarqué, lors de visites précédentes, que l’accès au donjon était interdit pour cause d’éboulements. Le panneau était profondément planté devant la carie. S’il me proposait d’aller vérifier, c’est qu’il était possible, maintenant, d’entrer dans la place. On avait donc consolidé les parois de ce chicot.
– EPILOGUE –
L’autorail bleu a été retardé par une chèvre qui broutait l’herbe jaune paille poussant entre les rails. Le coup de frein, à la sortie d’un tunnel, m’avait ébranlé. J’avoue que je sommeillais à cause de la lenteur du convoi. Raison pour laquelle je ne me rendais jamais à Brioude à bord du Cévenol. Je risquais de me retrouver à Clermont-Ferrand, et d’être obligé de faire demi-tour en car… ou en taxi.
A peine arrivé à Jonchères, je suis descendu sur le ballast, désobéissant à mon ami. J’étais parvenu devant l’entrée du donjon alors que le groupe de touristes attaquait l’ascension du petit chemin bordé de genêts y accédant.
J’ai introduit la tête par une meurtrière et regardé à l’intérieur. Il n’y avait point de dalle. Et la terre n’avait pas été labourée par de méchantes griffes, ni par un outil de puisatier. Même pas envie d’imaginer une mine sautant au moment où…
Non. Pas envie.
Je me suis risqué à aller encore plus loin dans la désobéissance.
La maison en bois était là, au-delà d’un rideau d’arbres, mais elle était inhabitée.
J’ai osé…
Osé appeler Fabien qui expliquait aux braves gens, admiratifs des ruines du vieux château, qu’il y a dix siècles, cet édifice sortait de terre tel un arbre. Certains, hermétiques au second degré, avait ponctué la déclaration du guide du patrimoine d’un cri d’étonnement audible à un kilomètre à la ronde. Il y avait une acoustique de salle de concert, par ici.
« La maison en bois… ça fait longtemps qu’elle est inhabitée ? C’était bien une bergerie, avant, n’est-ce pas ? »
« Elle n’a jamais été habitée. Un vieil homme l’a bâtie de ses mains, puis est décédé juste avant de poser la dernière pierre. »
« La dernière pierre ? Le dernier rondin, plutôt, non ? »
J’ai dû rentrer dans le rang. Complètement abasourdi, j’ai rejoint le groupe. Fabien était en train de dire que le seigneur Gilles de Rauret, juste avant la Guerre de Cent Ans, avait refoulé une invasion barbare au moyen de deux catapultes qui lancèrent des cochons vivants sur les agresseurs enturbannés.
Des enfants applaudissaient, sous l’œil goguenard de leurs parents.
« Papa, c’est quoi une catapulte ? »
« C’est comme un lance-pierre, mais en plus gros. »
Je me suis retenu d’éclater de rire.
Je suis remonté à bord de l’autorail bleu sous le regard courroucé de Fabien.
Je lui ai fait un pied-de-nez.
Il n’a même pas souri.
Deux heures plus loin, nous sommes arrivés à Langeac. Une correspondance m’attendait. Dix longues minutes avant de prendre la direction de Brioude. J’ai salué Fabien qui me rendit mollement mon salut. Il me parut coincé comme au premier jour, lorsqu’il avait dû supporter mon humour potache.
Papa allait relativement bien, et maman commençait à oublier mon prénom.
J’ai appelé Raoul en montant dans le Cévenol du retour. La nuit commençait à tomber.
Il n’y avait pas d’abonné au numéro que j’avais demandé.
Je suis tombé des nues… et me suis mal reçu.
J’ai eu très mal.
De retour à Langogne, j’ai pris la direction de L’Abreuvoir sans tarder.
Le bar avait changé de nom. Il s’appelait maintenant Au rendez-vous des naufragés.
Et c’est une femme qui, visiblement, lançait une bouée aux hommes qui buvaient la tasse.
Je suis entré et j’ai commandé une tisane, un sourire au coin des lèvres.
D’un revers de main, la barmaid a écarté ses cheveux blonds, dévoilant des yeux d’un bleu ciel qui n’a jamais vu passer le moindre nuage. Elle m’a toisé.
« C’est la première fois que vous venez, n’est-ce pas ? J’offre toujours une tournée aux petits nouveaux. C’est mon bizutage. Un whisky ? »
J’ai été incapable de réagir.
C’était la bergère de Jonchères.
Sur le mur du fond, une toile représentant un loup au pelage noir corbeau, était accrochée de guingois. Je la voyais dans la glace, au-dessus des bouteilles d’alcool alignées comme pour une dégustation.
« C’est moi qui l’ai peinte. Ça vous plaît ? C’était dans une autre vie. »
Son sourire devint carnassier. Ce qui ne l’enlaidissait point, au contraire.
Je me suis refusé à appeler Fabien.
J’ai attendu.
Attendu.
Attendu longtemps.
Mon portable est resté muet.
Je me suis rendu à la gare. Les rails de la ligne des Cévennes étaient en réfection depuis dix jours, et il y en avait encore pour un mois.