Le Quai Colomb, ou les géographies fantômes

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Ma génération devra-t-elle, sous peu, parler de Pétion-Ville au passé, comme je le fais parfois pour le Quai Colomb ? Il y a des morceaux de ville qui s'assoupissent dans les dictionnaires avant de s'éteindre tout à fait.

Je me souviens de ce vaste secteur au bas du centre-ville de Port-au-Prince. C’était le décor suspendu de l'Exposition internationale de 1949, voulue par le président Dumarsais Estimé. Un rêve d'architecte moderniste posé face au golfe. En ce temps-là, le quai possédait la blancheur des cartes postales nettes, avant que la poussière et les ombres ne viennent en brouiller les contours.

Les après-midi d'hiver, la lumière y était d'une clarté particulière. C'était l'époque des invitations qui se prolongeaient tard, autour de la statue monumentale du navigateur, inaugurée en 1952. Le bronze de Christophe Colomb fixait l'horizon, indifférent au va-et-vient des paquebots de ligne.

Parfois, des silhouettes célèbres traversaient ce paysage maritime, comme échappées d'un film muet. On y croisait de jeunes mariés nommés Clinton, ou encore Jacqueline et Aristote Onassis. Ils débarquaient sans escorte, marchaient à pied le long de la jetée, se mêlant à la brise et aux passants. Ils n'étaient alors que des visiteurs anonymes sous le ciel de Port-au-Prince, pris dans le ralenti d'un film d'époque.

Aujourd'hui, le Quai Colomb n'existe plus que dans les albums de coupures de presse et de rares clichés en noir et blanc. La statue a été déboulonnée, jetée à la mer lors des colères de l'histoire. Une dégradation silencieuse a tout grignoté. Le présent a recouvert le quai d'un constat amer, transformant un haut lieu de promenade en une géographie fantôme, dont on cherche en vain les traces sous les décombres du temps.

G. Mervilus


 


Publié le 22/05/2026 / 9 lectures
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