Une éternité que je ne m’étais plus aventuré sous les combles. Ne serait-ce que pour me rafraichir la mémoire. Une jungle, avec toutes ces toiles d’araignées qui tissaient un semblant de danger entre les poutres, certaines mangées par les termites. Gamin, pour moi, un grenier n’était rien d’autre qu’un magasin de jouets destiné aux adultes. Je m’en étais lassé comme d’un nounours poussiéreux. Il suffisait que je pousse la porte – qui grinçait méchamment – pour que je revoie papa et maman enlacés. Les larmes montaient, et je repartais aussitôt. Les marches s’étaient abstenues de craquer sous mes pas, durant l’ascension, mais au retour, ce ne fut point la même chanson. Probablement le poids des ans après avoir accumulé tant de souvenirs.
Mon père m’avait fait promettre de me servir si j’avais des problèmes d’argent.
« Le buffet Henri II… avec les colonnes torsadées comme des scoubidous… si le brocanteur est honnête, il mettra le paquet. Pareil pour le vieux rocking-chair de papy. Et son violon… ce n’est pas un Stradivarius, mais bon, un débutant te l’achètera si le prix est raisonnable. »
Il m’avait demandé de faire l’inventaire toutes les fins de mois.
« C’est inutile, papa, je ne compte pas stocker. Je n’aurai rien à rajouter à la liste que tu m’as donnée. Je n’aime pas garder. Je me débarrasse de tout. Les poubelles sont pleines de ce que je veux oublier. Et même du reste. »
« Des femmes ? »
« Pardon ? »
« Non, rien. Il y a pourtant, là-haut, des bibelots qui valent leur pesant de cacahuètes. »
« Tu n’exagères pas un peu, papa ? »
Il avait feint de ne pas entendre.
« Le nourrain, par exemple. Tu te rappelles ? Ta mère ajoutait une pièce tous les matins, avant ton départ à l’école. Elle doublait la mise, le soir, si tu avais une bonne note. »
« Raison de plus pour ne pas m’en séparer. Maman ne sera pas contente si elle nous écoute, perchée sur son nuage. »
« Il arrive que le vent se lève… »
Je ne croyais pas papa capable de plaisanter avec la mort de maman. Son cynisme m’agaçait, parfois, mais pas autant que lorsqu’il surcotait les vieilleries du grenier.
Je me rendais régulièrement sur sa tombe. Une fois, je lui ai avoué que j’avais récupéré le nourrain.
« Il était plein, papa. »
« Tu n’as pas eu trop peur du plancher… »
« Il n’a pas été menaçant. Je crois qu’à force d’éliminer les termites à coups d’insecticide, il a cicatrisé. »
« Pas comme les poutres alors. »
Je n’ai pas eu le temps de réagir, quelqu’un s’approchait.
« Vous parlez aux morts… c’est admirable. Moi, je n’ai pas la force. »
J’ai haussé les épaules
« Vous devriez insister. Je suis sûr qu’on vous répondra. »
J’ai déserté les lieux après avoir déposé délicatement mon bouquet de chrysanthèmes sur la dalle. Il m’avait bien semblé qu’elle était lézardée, lors de ma dernière visite. Avait-elle cicatrisé, elle aussi ? Fallait-il en toucher deux mots au gardien ?
J’ai shooté dans un caillou en direction du nouveau venu. Il l’a esquivé, à deux doigts de tomber. Sa tête ne me revenait pas.
« Vous pourriez être aimable, au moins. »
« Pas le temps. »
« Espèce de rustre ! »
J’ai ramassé mentalement une poignée de gravier et…
Je ne suis plus retourné sur la tombe de mon père. Maman ne m’en n’a pas voulu, qui dormait profondément juste à côté.
J’ai rêvé à plusieurs reprises que la poignée de gravier se transformait en mitraille, et que j’atteignais ma cible. L’homme, bras écartés, explosait littéralement, son sang m’éclaboussant tandis que ma bouche s’ouvrait sur un cri de dément qui me bouta hors du sommeil au creux de la nuit.
Je ne pus que me féliciter de ne plus acheter ces fleurs que je détestais par-dessus tout parce qu’elles évoquaient la mort.
Un ami m’avait recadré.
« Tu n’es pas obligé de faire comme tout le monde. Et puis, les chrysanthèmes, c’est pour fêter la Toussaint. Pourquoi n’as-tu pas essayé des coquelicots ? »
« Je n’ai jamais vu de coquelicots ornant une tombe. »
« C’est bien ce que je dis, tu cherches trop à entrer dans le moule. »
« Tu sais, moi, j’ai vu maman fleurir la tombe de papy avec des chrysanthèmes… Elle se vautrait dans la norme. Je me suis dit que c’était la preuve de son respect pour le défunt. Elle m’avait demandé de l’accompagner. Je n’ai pas osé refuser. Je l’aimais bien, mon grand-père. »
« Et c’était à la Toussaint, je parie. »
« Oui. »
« Tu vois ? »
Deux ans plus tard, je quittais la maison familiale pour m’installer dans une vieille ferme rénovée, en Lozère, à deux pas du lac de Naussac.
J’avais suivi le conseil de papa. J’ai demandé un devis à un brocanteur déniché sur Internet. Je lui ai tout cédé à un prix raisonnable, sauf le nourrain que j’ai gardé précieusement, faisant une entorse à mon habitude de faire le vide autour de moi.
Je me suis amusé à le peser après l’avoir secoué, histoire d’entendre chanter les centimes de francs.
L’adolescence m’avait éloigné de la monnaie, des bonbons achetés avec, et rapproché des billets, de la bière en canettes.
Mon ami m’a appelé.
« Alors… Ça t’a bien aidé pour acheter ta maison, n’est-ce pas ? La Lozère, c’est l’idéal pour un retraité. Tu as bien fait de m’écouter. Je suis de bon conseil, comme la nuit, mais en mieux. »
Ses parents, contrairement aux miens qui avaient un faible pour la haute montagne, passaient leurs vacances d’été au cœur de la Margeride. Il s’y était fait des copains qu’il avait eu du mal à abandonner lorsque le décès de son père avait mis un terme à leur pèlerinage sur cette terre peuplée de légendes, à l’instar de l’Ecosse.
Il avait gloussé, au téléphone, attendant certainement que je l’invite, de temps en temps…
« Si t’es sage… »
« Quoi ? »
« Tu m’as compris. »
« Tu lis dans mes pensées ? »
« Comme dans un livre ouvert. »
« Ou rouge… »
« Très drôle ! »
*
La ferme avait été rénovée de main de maître. L’agent immobilier m’avait mis en contact avec ce membre au don certain, l’ancien propriétaire.
« Bienvenue dans cette maison qui a connu tant de fantômes. »
« Elle est hantée ? »
« Uniquement par des brebis. La bergerie a pris feu, foudroyée, un soir d’orage. Il arrive qu’on entende bêler, les nuits de pleine lune. »
Il avait apprécié que j’éclate de rire.
« Depuis le temps que je cherchais une maison isolée, j’ai été gâtée, mais maintenant, je dois retourner vivre en ville. »
« Un héritage ? »
« Non, non. Une femme rencontrée sur Internet. Elle veut bien de moi, mais pas de la campagne. Je retourne à la case départ. L’agent immobilier vous a dit que c’est moi qui ai tout fait, ici ? »
« Il m’a précisé que vous avez laissé la peinture à des spécialistes. »
« C’est vrai. Je me suis fait des amis lozériens qui manient le pinceau aussi bien que la baguette d’un chef d’orchestre. Pas une seule fausse note. Et ils m’ont donné un coup de main pour les pierres apparentes. Pour le déménagement, j’ai loué une camionnette. Je vais aller habiter dans le sud, en front de mer, un petit cabanon qui donne sur le grand large. »
« Ça va vous changer. »
L’homme n’avait pas d’accent. Son regard bleu le situait plutôt dans le nord. Je me suis risqué à lui demander où il était né.
« Je suis chti. J’ai perdu l’accent à la suite d’un accident de voiture. Je n’ai pas perdu que l’accent… la mémoire aussi. Elle est revenue, un matin d’hiver, alors que je me demandais, une énième fois, à qui appartenait cette tronche, dans le miroir de ma salle de bains. »
« Moi aussi, j’ai des absences au lever. Le café me sauve la vie quotidiennement. »
C’est le moment qu’il choisit pour changer de sujet. Il semblait jongler avec les coq-à-l’âne.
« Sinon, vous êtes pêcheur ? »
« Pas du tout. »
« C’est l’occasion. »
« On verra. »
« Je vous aurais bien laissé mon attirail… mais le cabanon… il a les pieds dans l’eau… »
« Pas les mêmes poissons au bout de la ligne. »
« Le plaisir sera aussi fort. Et maintenant, si vous voulez, je peux vous toucher deux mots de la légende des Fadarelles. »
« Si vous voulez. C’est quoi, les Fadarelles ? »
« De minuscules fées qui n’existent pas que dans l’imaginaire d’un fada. »
« Vous vous exprimez déjà comme les gens du sud. »
« Je m’exerce. Ma fiancée a tellement peur que je recommence à parler chti. »
« Et s’il vous arrive de parler en dormant ? »
Il me tapa dans le dos en ricanant.
« Bon, allez… les Fadarelles…. »
« Je vous écoute. »
Il nous servit à boire un whisky trente ans d’âge. Il avait insisté pour me donner rendez-vous en pleine nature. Nous nous étions assis sur un gros rocher relativement plat, à dix mètres du lac. Il était hélas masqué par un rideau d’arbres. Il avait dégainé la fiasque dans un grand sourire.
« A propos, vous avez rendez-vous avec l’agent immobilier, pour la visite, à quelle heure ? »
« Il m’a demandé de l’appeler dès que je serais prêt. Il est au courant que nous avons décidé de nous rencontrer. Il était persuadé que vous auriez des choses à me dire… Ce qui est vrai. Mais je m’attendais plutôt à des trucs moins… intimes. »
« Il paraît que j’ai la jovialité communicative. »
« Je confirme. »
Il versa le whisky dans un gobelet.
« Je n’en ai pris qu’un. »
Nous avons trinqué.
Il s’est lancé dans cette histoire à la manière d’un conteur. Je suis redevenu un gamin assis en tailleur – avec d’autres, également fascinés – autour de cet homme resté debout et dont chaque mot appartenait à une fratrie de l’imaginaire.
Pour résumer, les Fadarelles exauçaient les vœux des gens qui leur lançaient des pièces jaunes. Les centimes d’euros ricochaient sur les rochers de la cascade et plongeaient dans l’eau grise.
C’est ici que le Donozeau avait été condamné par le creusement du lac. Un pont en bois permettait aux randonneurs et aux vététistes d’en faire le tour.
En réalité, c’étaient des sirènes. Des sirènes miniatures. Elles se méfiaient des truites qui les pourchassaient. Des pêcheurs avaient déclaré en avoir trouvé, à moitié digérées, dans l’estomac des voraces poissons.
« Quand j’ai ouvert le bide de la fario, pour la faire frire, j’ai vu la chose. J’ai cru que c’était un porte-clefs, mais après avoir mis mes lunettes… C’est qu’elles mangent n’importe quoi, ces satanées bestioles. L’autre jour… »
J’ai appris qu’il était maintenant interdit de lancer des piécettes sur les rochers, perché sur le pont.
« Il paraît que ça pollue l’eau. Que les poissons risquent de mourir… Le lac attire du monde… Les gîtes, les hôtels, les campings sont pleins, chaque été. Imaginez le spectacle d’un cimetière flottant. »
« Et les vœux… ils ont été exaucés ? »
« Le mien, oui. Je vais bientôt me marier. »
Je me baladais sur la rive ouest du lac. Des grenouilles bondissaient dans l’eau glauque et disparaissaient dans la vase.
Il y avait cet homme, assis dans l’herbe, qui regardait passer les nuages.
Je l’ai salué. Nous avons bavardé. Le ciel avait recouvré l’azur. J’ai évoqué les Fadarelles. Autrefois, je croyais que la Bête du Gévaudan appartenait à la légende. Et puis, j’avais feuilleté un livre d’Histoire. Elle y figurait. J’appréciais l’école, quand j’étais gamin, surtout quand elle était buissonnière.
Il s’est remis debout, en un coup de reins, comme s’il venait d’être piqué par une abeille.
« Ce sont des putes. Elles sont corrompues. Elles se font acheter pour exaucer nos vœux. Le mien est toujours passé à l’as. »
« Elles se font acheter… comment ça ? Et l’argent ? Elles préfèreraient probablement des billets. Comment font-elles pour ne pas se faire remarquer, quand elles vont au marché ? Ce ne sont pas des êtres humains. Vu leur taille, elles sont facilement repérables. »
Je me suis retenu de glousser.
« Elles se débrouillent. Elles n’ont pas les mêmes besoins que nous, c’est évident. Elles sont complices avec certains pêcheurs. Les plus beaux, comme par hasard. Ils arrivent sur les lieux, les poches pleines de pièces… ils trichent. Pour eux, elles jouent les rabatteuses. »
« Elles effraient les poissons de façon à ce qu’ils se regroupent à portée des lignes de leurs chouchous, c’est ça ? »
« Exactement. »
« C’est délirant. Elles ont des réactions très humaines, dites-moi. Ado, j’avais des copines qui agissaient comme ça avec des nanas qui cherchaient un mec. »
« Délirant, en effet. Mais courant. »
« Et votre vœu ? »
« C’est indiscret, mais je vais vous répondre. Je suis impuissant et… »
Je me suis refusé à en savoir plus.
« Il se murmure que ce sont des sirènes d’eau douce. Vous confirmez, vous qui les avait vues de près ? »
« La queue de poisson, c’est un leurre ! Un fantasme de pêcheur du dimanche ! » s’énerva-t-il.
Ses yeux lancèrent des flèches qui me ratèrent de peu.
« Ce sont des fées avec un corps de femme et des ailes de libellule. Leurs oreilles ne sont pas taillées en pointe. C’est dommage. Les libellules ne nagent pas, justement à cause de leurs ailes. Ce ne sont pas des exocets. »
Il s’était calmé. Il était clair qu’il en aurait désiré une s’il…
Je me suis risqué.
« Pourquoi n’avez-vous pas échangé un peu de monnaie contre une Fadarelle capable de grandir sur commande. »
L’une de ses flèches m’a touché en plein visage. Elle avait cinq doigts.
Sa gifle m’a réveillé. J’ai eu le réflexe de me tâter la joue martyrisée. Elle était chaude… mais c’était parce que je dormais toujours sur le côté.
A la suite de la visite de l’ancienne ferme en compagnie de l’agent immobilier, j’avais pris une chambre dans un petit hôtel à proximité du lac, avec vue imprenable sur le barrage hydroélectrique.
Le lit était moelleux.
Ce soir-là, j’ai eu du mal à m’endormir à cause des foulques macroules qui se battaient avec des colverts.
Je me levais tôt, j’avais de la route à faire.
Pour dire adieu à la maison familiale. Elle allait sonner creux, maintenant, et le plancher du grenier craquerait dans la nuit inoccupée.
*
Ce matin-là, j’ai branché la réceptionniste, les yeux dans les yeux. Elle est restée très professionnelle.
Un beau sourire et elle répondit à ma question.
« Vous n’êtes pas le premier à être intrigué par cette légende. »
« Je crois que je me suis mal exprimé. Je voudrais savoir pourquoi il est interdit d’aborder le sujet. Parce que les pièces polluent le lac, n’est-ce pas ? Il y a donc des gens qui croient en leur existence, et des gens haut placés. »
« A Rome, plus personne ne fait un vœu après avoir envoyé une pièce par-dessus son épaule. Et pour cause, ce n’est plus autorisé. Celles et ceux qui passent outre, paient une forte amende. »
« Pas ici. »
« Non. Mais le bouche-à-oreille fonctionne mieux en Lozère que dans la région du Latium. »
« Quelle culture ! »
« Merci. »
Après avoir réglé ma note, petit-déjeuner compris, j’ai pratiqué un baisemain digne d’un marquis. Elle a eu le réflexe de retirer sa mimine. Ce qui m’amusa.
« Une dernière chose avant de partir : je ne suis pas un touriste. Nous serons bientôt voisins. J’ai acheté l’ancienne ferme, là-bas. »
Je l’avais délicatement attrapée par le bras et entraînée devant la porte-fenêtre.
« Oui, oui, je vois. Il paraît qu’elle est hantée par des brebis. »
« C’est vrai ? »
« Non. »
Et elle a éclaté de rire.
J’avais choisi de faire semblant d’ignorer l’info.
« Vous m’avez humilié. Je reviendrai tout exprès pour me venger. »
J’ai fait un salut militaire et je suis sorti au pas de l’oie.
« Vous êtes un marrant, vous ! »
« Pas toujours, miss ! Pas toujours ! »
Lors du déménagement, j’ai tenu à transporter personnellement le nourrain bourré de pièces de monnaie. J’avoue avoir embrassé le heurtoir avant de partir définitivement. Une tête de lion. Je l’ai entendu miauler. Des larmes ont coulé… sur mon visage.
Une semaine avait passé depuis que j’avais fait mon cinéma, dans le hall de l’hôtel.
J’avais rêvé de la réceptionniste une seule fois. Je faisais le vœu de la réduire à la taille d’une Lilliputienne. J’avais lancé un billet de banque dans l’eau bouillonnante. Le vent l’avait emporté vers le centre du lac. Un songe dont j’ai eu honte toute la journée.
Je me suis immédiatement senti à mon aise dans cette ancienne ferme. Aucune odeur dérangeante. Une savante osmose entre le vieux et le moderne. Des meubles d’aujourd’hui prisonniers de murs d’autrefois. Nul bêlement n’avait perturbé mon sommeil. Chaque matin, j’imitais Tarzan, sur le pas de la porte, en évitant l’appel de la jungle. Un renard est venu aux nouvelles. Il est vite reparti après avoir constaté que les lieux étaient occupés par un fada.
Ce jour-là, j’ai pensé à mon ami qui se dorait la pilule dans un cabanon, avec sa bien-aimée, dans le sud.
Je l’ai appelé. Il m’a confié que la poiscaille de mer avait moins de personnalité que celle de rivière.
« Si tu le dis. »
Avec sa femme, ils mangeaient du poisson tous les jours. Pas de quoi être enviés.
« Et toi ? La vieille ferme ? »
« Du beau travail. Sinon, la nuit, il fait dix degrés. Dehors, évidemment. Et dedans, on n’a jamais chaud. C’est le pied de dormir sous la couette en plein été. »
Je reconnais que je ne savais pas quoi dire.
Nous avons décidé de nous rappeler un jour prochain.
Un soir, une ombre a fluctué sur le mur de la salle à manger, alors que je mettais la table.
« T’es qui, toi ? »
Une ombre quadrupède qui ressemblait étrangement à un mouton.
Personne ne m’avait demandé de le dessiner sur les pierres apparentes.
J’ai haussé les épaules.
Je me suis dit que si elle revenait, j’en toucherais deux mots à l’agent immobilier.
J’avais prévu d’aller rôder, dès que possible, du côté de la Cascade des Fadarelles. Je voulais en avoir le cœur net. Il devait y avoir, là-bas, une atmosphère glauque.
« Tu vas prendre de l’argent liquide ? »
« Oui, bien sûr. Et la carte bleue. On ne sait jamais… »
L’ambiance, entre ces quatre murs, commençait à dériver vers le délire.
L’euphorie, sans doute.
La dernière nuit a été douce.
La sensation d’avoir dormi avec un loup en peluche pour me protéger des méchantes brebis.
*
Il a plu. J’ai dû annuler ma balade.
Plu trois jours sans discontinuer.
Le lac commençait à devenir inquiétant.
Au quatrième, le soleil a fait une apparition. Le vent du nord avait chassé les nuages essorés comme des éponges.
Ce soir-là, un truc pas très clair m’a rendu visite, alors que j’avais dû allumer un feu de cheminée. Un comble.
Les flammes, se projetant sur les murs, avaient créé des ombres chinoises qui accentuèrent mon trouble. Plutôt un malaise.
J’ai tendu l’oreille. Je m’attendis à entendre des bêlements. J’eus droit au chant d’un grillon.
Je me suis assoupi sur le canapé. Et j’ai été réveillé vers minuit par le hurlement d’un loup.
Ma peluche imaginaire ?
Je suis allé vérifier dans la chambre, tout en me maudissant de ne pas résister avec plus de conviction au fantasme de la hantise des brebis.
Etais-je conditionné, désormais, pour accepter l’inacceptable ?
Je suis redescendu dans la salle à manger. Le feu s’était éteint et il y avait comme une odeur de viande grillée. Qui n’a pas duré.
Un méchoui ?
« Tu deviens fou. La pluie a réveillé les fantômes. »
« C’était ça où le lac… le lac qui déborde. »
« Tu es sous influence. Il n’y a aucun rapport entre les deux. »
« Je sais, je sais. »
« Allez, recouche-toi ! Demain sera un autre jour. »
« Un autre jour de pluie. »
« Ne sois pas défaitiste ! Dors bien ! »
Le soleil est revenu. Mais le vent du nord, tout en libérant le ciel, a amené de la fraîcheur. Le tour du lac est devenu boueux. Encore une semaine avant que tout ne rentre dans l’ordre.
Les nuits avaient été tellement moins douces.
Les ombres quadrupèdes s’étaient glissées dans mes rêves, les transformant en cauchemars. Et fractionnant mon sommeil. Des cernes étaient apparus sous mes yeux, et je baillais sans cesse – j’avais même failli boire la tasse sous la douche.
Vint le jour tant espéré.
Une pulsion m’a poussé à soulager le nourrain de quelques piécettes. Gamin, j’avais rasé mes peluches pour qu’elles n’aient point chaud, au cœur de l’été. J’étais en train de virer de bord malgré mon pied marin. Est-ce dangereux de retomber en enfance ? Tant que la barbe continue de pousser, pas vraiment.
Je me suis mis en route pour la cascade des Fadarelles. Deux heures de marche à pied, aller et retour. J’avais décidé de prendre mon sac à dos, mais de n’y glisser que les piécettes et une banane. Le lac m’abreuverait si le besoin s’en faisait sentir.
Je suis arrivé, en sifflotant, à proximité du pont en bois. J’ai eu le vertige en regardant les rochers qui dévalaient en-dessous, giflés par les flots du Donozeau, grossi par la pluie.
Mon attention a été immédiatement attirée par quelque chose qui flottait, à cinq mètres du bord.
J’ai cru à une hallucination.
Un petit être essayait de ne pas couler en battant des bras comme un papillon bat de l’aile, prisonnier de la flamme d’une bougie.
Une Fadarelle.
« Tu as la berlue ! N’insiste pas ! Fais demi-tour, et n’en parle à personne ! »
« Non. Au contraire. Si je peux la sauver… »
« Tu crois que ça sera gratuit pour toi. »
« Quoi donc ? »
« Le vœu exaucé. »
« Tu sais bien que j‘ai amené de quoi le monnayer. »
« Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Les Fadarelles ne sont pas des filles qu’on achète. Et ceux qui pensent ça sont des frustrés. »
Ma main s’est faufilée dans le sac à dos, a farfouillé, et ramené les piécettes. Elle les a lancées dans l’eau grise.
La Fadarelle a plongé. Elle est remontée et a nagé normalement jusqu’à la berge. Elle m’a regardé, les ailes pendantes, s’égouttant. Elle me fit penser à la fée Clochette.
Ma tête a résonné de sa voix cristalline.
« Un vœu ? J’en ai marre des brebis qui hantent mes nuits. Elles polluent mes plus beaux rêves. »
« Je peux l’exaucer. »
« Je croyais que les piécettes, ça ne marchait plus. Peut-être que les centimes de francs…
« Non, non. Nous nous sentions délaissées, nous nous sommes réfugiées dans des trous d’eau, sous les rochers habituellement occupés par des truites. »
« Elles vous ont laissé faire ? »
« Elles n’aiment pas la pluie, toute cette vase qui envahit l’onde, parfois la boue qui dégouline des berges. Elles ont migré du côté du barrage hydroélectrique. »
« Tout va redevenir comme avant, alors. »
« Pas si elles reviennent. »
« Mais… si elles reviennent, les pêcheurs aussi vont… »
« Ça y est ! »
« Quoi donc ? »
« A partir de ce soir, tu dormiras comme un bébé. »
« Merci, mais… si je t’avais demandée de te métamorphoser en femme d’humain… »
Je me suis ébroué. Elle avait disparu, me privant de sa réponse.
« Hé ! Je ne voulais pas… C’était juste par curiosité… »
Je suis rentré.
Mes nuits ont mué. Je me suis entendu pleurer comme un bébé.
« Tu vas téter le sein de qui ? »
« Tais-toi ! Et laisse-moi dormir ! C’est si bon. »
« Comme la chanson… »
Par la suite, lorsque j’avais bu trop de café ou du whisky trente ans d’âge, et que je ne parvenais point à m’endormir, j’entendais des voix d’anges…
Ou de sirènes.
Et je plongeais dans un sommeil me permettant de collectionner les grasses matinées.
– EPILOGUE –
Mon ami m’a conseillé d’acheter des jumelles.
Je n’avais évoqué que l’épisode de la réceptionniste. Le reste… non. Il m’aurait pris pour un fada. Au mieux, pour quelqu’un d’influençable.
« Tu veux la revoir… et tu n’oses pas te pointer à l’hôtel… Achète des jumelles ! Il m’est arrivé la même chose, hier. J’étais seul sur la terrasse du cabanon. Des filles bronzaient nues sur un pointu. J’ai fait le voyeur. C’est tout naturel. Nous sommes des hommes, oui ou non ? »
J’ai suivi son conseil. Mais uniquement après m’être présenté à la réception du petit hôtel.
Je suis tombé sur un homme.
« Vous voulez une chambre avec vue sur le lac, je suppose ? »
« Non non. Vous supposez mal, si je puis me permettre. Je voulais parler à la jeune femme qui travaillait ici, la semaine dernière. »
« Miranda ? Si vous vouliez lui parler, il fallait téléphoner. Elle sera là, demain. Elle a pris quelques jours de repos. »
Quelqu’un m’a bousculé en sortant. Je l’ai rejoint dehors. Pas pour le provoquer en duel, non. J’avais senti sa main sur mon épaule. C’était une invitation à lui emboiter le pas. Et il y avait eu son regard...
« Vous avez bien fait de me suivre. J’ai entendu ce que vous disiez au réceptionniste. Je sais où elle habite, la jeune femme qui bosse ici. »
Il a eu droit à un large sourire.
« Je vous écoute. »
« Vous voyez le clocher de Naussac ? »
« Oui. On ne voit que lui. »
« Elle a une petite maison juste à côté. Je le sais parce qu’elle a des soucis avec le curé, à force de se faire bronzer, nue, sur sa terrasse. »
Je l’ai remercié en lui serrant vigoureusement la main.
« Bonne chance ! »
« Merci. »
Les jumelles m’ont été très utiles.
Ce jour-là, elle se faisait bronzer sur le ventre. Elle se croyait à l’abri des regards importuns. Elle avait oublié un petit détail – il lui était permis de l’ignorer.
Il y a une petite colline, derrière l’ancienne ferme. Au sommet, un arbre. Au sommet de l’arbre, moi, chevauchant une branche parmi les plus hautes, mais surtout les plus solides.
Et j’ai vu, hormis sa chute de reins, deux longues cicatrices sur ses omoplates, telles les ouïes d’un violoncelle.
Ange ou Fadarelle ?
J’ai opté pour la seconde solution.
Quelqu’un avait fait un vœu la concernant directement. Elle avait grandi, grandi… mais quelque chose n’avait pas… évolué.
Il avait fallu lui amputer les ailes. Si je tenais le chirurgien plasticien qui…
C’était peut-être le mec qui m’avait si gentiment bousculé…
Son regard. Le regard d’un pêcheur du dimanche, ou d’un numismate.
Pourquoi pas les deux ?
Je délirais.
La Lozère me rendait dingue.
La branche a méchamment craqué.