Les Trois Gérard ou La Topographie Historique Du Fresko

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Pour Carline, Marylin, Rudolph et Lionel.

I. La République des Marchands et les trois comptoirs

Il existe dans chaque capitale une aristocratie invisible du commerce de rue, dont les privilèges ne s'achètent pas mais se conquièrent par la constance du service et la saveur d’un sirop. Une récente conversation téléphonique avec Lionel JB, menée avec cette animation propre aux exégètes du Turgeau historique, est venue réveiller les spectres de cette république des glacières. Elle nous imposa, comme un devoir de mémoire locale, de dresser le catalogue des trois Gérard, souverains absolus du fresko.

Le premier tenait un comptoir sédentaire et fort couru aux abords du Canado, profitant de l’intrépide jeunesse qui s’y pressait à la sortie des classes. Le second s'était établi avec la régularité d’un magistrat à l’angle de Au-Galop et de la rue Marguerite, faisant face à la Maison Stark. Le troisième, enfin, appartenait à la catégorie des marchands ambulants, figures intermittentes qui passaient de temps à autre près de Chez Anglade, tel un météore de glace pilée dans la chaleur lourde de l’après-midi.

II. Le plissé d’un uniforme et le secret des quarante ans

Récemment, lors d’une de ces longues causeries avec Carline où l’on cherche à retenir les miettes du passé, je l'ai ramenée vers l'instant sacré de la récréation de dix heures. Le décor était la cour d’entrée du Collège, théâtre de mille émotions. Je ne pus m’empêcher de lui confesser ce secret : mon regard ne quittait guère le bloc de glace que pour se perdre dans les mystères de la géométrie textile. Je dégustais mon fresko en étudiant, avec la précision d’un peintre flamand, les plis de l'uniforme de Marylin, postée à quelques mètres de là. Cet exercice de contemplation pure, mêlant le sucre à la soie, conserva son mystère des décennies durant. Il me fallut attendre plus de quarante années pour qu’un hasard de conversation me révélât enfin le nom de la couturière...

III. Vivoter sous les sanctions : l'exil intérieur

Lorsqu'on en est réduit à vivoter, pivotant sur soi-même dans une ville qui semble plier sous le poids éternel des blocus et des sanctions économiques, ces menus souvenirs de jeunesse cessent d'être de simples anecdotes. Ils se muent en une mythologie fantastique. Le quotidien, privé de ses repères, se charge d'une mélancolie diffuse, une atmosphère de corridors vides et de numéros de téléphone obsolètes. Aujourd'hui, le paysage urbain s'est dépeuplé. Il est devenu rigoureusement impossible d'admirer une belle demoiselle tout en savourant une glace pilée au coin d'une rue désertée par la grâce.

En vérité, la capitale a perdu ses boussoles gustatives ; il n'y a plus de fresko de référence. Le Gérard du Canado a fui l’horizon depuis des lustres. Quant à l’autre Gérard, celui qui gardait le flanc droit de Au-Galop, son absence dure depuis trois ou quatre ans déjà. Son nom s'efface des registres de la rue, et nul ne sait s'il a simplement changé de quartier ou s'il s'est dissous dans l'oubli général qui frappe notre ville.

IV. Épilogue clandestin

Ah, chers amis, le temps passe et emporte avec lui les saveurs franches. Mon prochain fresko, si le destin m'en accorde la chance, je devrai le consommer en cachette, à l'abri des regards. Non plus pour cacher une indiscrétion amoureuse, mais pour une raison bien plus prosaïque et bourgeoise : ne point contrarier mon dentiste...

Gilbert Mervilus, 26 novembre 2022 & 23 mai 2026


Publié le 23/05/2026 / 7 lectures
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