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Lisbonne

Je me souvins de la première rencontre:

Cet après-midi dans les rues de Genève où j'étais venue pour assister à un séminaire de psychanalyse, quand soudain prise dans une lecture passionnée, la force de la langue du poète portugais me souleva, en un instant je fus transportée à Lisbonne!

La cité tant aimée, s'affirma comme la seule ville au monde!

Toutes les villes sur terre, toutes les capitales eurent pour nom Lisbonne.

Quand je sentis à nouveau sous mes pieds le contact des pavés de la capitale suisse, je ne savais pas encore que je marchais dans les pas du poète et que c'était la brise du Tage qui me décoiffait.

Je sus alors que le vent léger qui soufflait dans mes cheveux me conduisait là où Lisbonne avait pris naissance.

Dans ce lieu même de la rencontre somptueuse du ciel et de la mer aux rives des premières berges de la capitale portugaise.

Pourtant personne n'ignore la violence du séïsme de 1755, qui brisa totalement la ville et dont elle se releva avec fierté.

Je compris alors que les multiples cicatrices intégrées au coeur même des reconstructions de la ville étaient pour le poète , comme la mémoire inscrite dans le trajet des ruelles de l'arrachement que Pessoa ressentit lors de son exil en Afrique du Sud, il n'avait que huit ans.

Et pour lui aussi ce fut un séisme !

C'est la mort soudaine de son père qui entraina ces bouleversements.

Arrivée d'un beau-père, puis changement de pays et de langue.

Et pourtant cette Lisbonne que nous faisait découvrir le poète était comme le lieu d'une enfance intacte...

Au contact d'une mère aimante, donnée à ce fils premier né, Pessoa imprima dans chaque élément de son paysage familier, non seulement l'architecture de la ville, la luxuriance des jardins , le cadre si pittoresque des lieux mais aussi le mouvement incessant des tramways colorés qui montaient et descendaient les sept collines.

Et lui seul pouvait à l'infini se sentir comme un enfant qui jouait au tram, au coeur de la ville, comme au coeur de l'amour qui régnait alors dans ce moment de sa vie !

En reprenant ma respiration, sans jamais lâcher la main du poète, je compris que la précision minutieuse des rues que décrivaient Pessoa, dans son ouvrage sur Lisbonne, parvenait à nous faire partager ce bonheur d'enfance, toutes ces saveurs mêlées, des couleurs, des chants d'oiseaux, de la force du vent, de la brise de la mer...

En effet dans chaque détail de la ville, le poète nous emmenait avec toute sa sensibilité, revivre avec lui les traces d'un Eden enfui.

Toute la ville et ses sept collines vibraient alors et définitevement de cette lumière.

Je ne savais pas qu'en suivant de si près l'avancée du poète dans la somptueuse cité blanche, je marchais avec lui dans son éblouissement.

Et ceci en dépit de toutes les douleurs traversées aprés le retour dans sa ville patrie.

Dans son âge adulte, pour Pessoa les rues de la ville devinrent sombres et exprimèrent l'errance et le désert d'une solitude sans nom.

Comment retrouver alors les effluves dorées qui habillent Lisbonne à la naissance de l'aube ,quand seul l'alcool jusqu'à s'anéantir lui permettait d'atteindre l'ultime fin des nuits ?

Et pourtant, qui mieux que Pessoa pourrait nous faire ressentir la majesté, l'immensité de la plus grande des places de Lisbonne, la Praça do Comercio ?

Et transmettre ce souffle infini qui vous tient debout et qui déferle de ce coté bordé par le Tage et vous emmène plus loin que la mer ?

Quand je revins de mon transport, je n'eus qu'un seul souhait : garder en moi la ville rêvée de l'enfant poète, cette patrie, ce " chez moi" qu'il avait su me faire vivre.

 

 


Publié le 06/04/2026 / 13 lectures
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