Participation tardive à l'atelier Ecrire le pressentiment : faire vibrer l'invisible. Ce texte existait ailleurs, mais je pense qu'il tient à peu près dans les cases de l'atelier.
Je crois que c’est le moment de faire une pause. Je ne sais pas depuis combien de temps j’avale des kilomètres et de la poussière. Un de ces moments où on conduit par réflexe, le cerveau débranché en pilote automatique et d’un seul coup c’est comme si on se réveillait sans trop savoir où on est et qu’on reprend le contrôle de la situation. Il semblerait que la clim se soit remise à déconner depuis un bout de temps, je suis en nage, mon t-shirt me colle, mon jean ressemble à une deuxième peau mal ajustée qui commence sérieusement à m’irriter la raie.
Dehors, le paysage est désertique et monotone, d’un camaïeu de sable et d’ocre avec quelques collines au loin. Il y a toujours de collines au loin. On a beau avancer dans leur direction, elles sont toujours au loin, on ne s’en approche jamais, comme une image de fond d’un décor de cinéma. Le crépuscule ne devrait pas tarder, le ciel commence à prendre cette teinte d’un bleu profond typique des endroits vides de civilisation. Un panneau presque entièrement blanchi par des années de cuisson au soleil me fait difficilement comprendre qu’il devrait y avoir un motel d’ici une-demi-heure.
J’arrive enfin à un croisement, ce qui fait qu’il y a maintenant quatre directions potentielles vers nulle-part. Il y a quelques bicoques à toit plat. Ce genre de coins m’étonnera toujours, je n’ai jamais compris pourquoi il existe de telles excroissances d’humanité et que des gens puissent vouloir continuer d’exister en vase clos, isolés de tout. Peut-être qu’ils ont raison, peut-être qu’ils s’y sentent bien, oublieux et oubliés du monde, peut-être qu’ils ont atteint une sorte d’ataraxie.
J’entre sur le parking vide en bitume craquelé où des touffes d’herbe jaunie poussent çà et là, sortant des crevasses. On dirait que ces plantes ont choisi la vie en difficulté maximum, au milieu d’un endroit inhospitalier dans un terrain encore plus inhospitalier, mais elles s’accrochent et perdurent. Je me dis qu’il y a sûrement une leçon à tirer de cette observation, mais je suis trop claqué pour me poser des questions existentielles. Je me gare devant la première chambre. Il doit y en avoir une dizaine et je doute fort qu’elles aient un jour pu être toutes occupées en même temps. Je coupe le contact, ouvre la portière et m’extirpe difficilement de l’habitacle tant que je suis ankylosé.
La chaleur épouvantable me cueille comme un uppercut en plein menton, j’ai peine à respirer, pourtant j’avale de grandes goulées de cet air épais et surchauffé qui me brule les bronches. Je fais péniblement quelques pas sur le goudron à moitié fondu, mes semelles collent et de longs filaments noirs et luisants relient mes chaussures au sol à chaque fois que j’avance. J’arrive en nage devant la porte de l’accueil en ayant l’impression d’avoir traversé des sables mouvants au fond d’un bayou en ébullition. Il y a un néon vert qui clignote, indiquant « chambres disponibles », quelques lettres refusent obstinément de vouloir s’allumer, comme si elles avaient décidé d’abandonner la tâche qui leur a été confiée vu le peu de monde qui doit passer par ici.
J’entre et la porte se referme doucement en grinçant derrière moi. Je tressaille avec l’impression d’être subitement pris au piège, mais la sensation disparaît aussi brutalement qu’elle est arrivée. En guise de paillasson il y a des barres métalliques légèrement espacées ressemblant à s’y méprendre à ce qu’on peut trouver sur des chemins d’alpage pour empêcher les troupeaux de quitter leur enclos. En-dessous il y a un bac rempli de saletés noirâtres. Soudainement j’entends une voix éraillée dire d’un ton sec : « chaussures ! frottez ! c’pas vous qui d’vrez nettoyer toute c’te crasse ! » Pris de court je m’exécute en voyant la tête d’une grand-mère au visage bronzé et buriné avec plus de rides que je n’en ai jamais vues de toute ma vie se relever de derrière le comptoir. Elle tend le doigt et me montre un carton posé par terre et me dit : « pis v’zenleverez vos grolles avant d’vnir m’voir ». Là encore je m’exécute, ni pipant mot. Elle reprend : « v’lez une chamb j’parie, c’est c’qui veulent l’gens normalement, t’nez v’là la clé d’la une, c’not pu belle » avec un petit air entendu comme si elle me faisait une fleur. « On paye tout d’suite, pis en cash » dit-elle en me tendant la main paume ouverte. Je sors quelques billets froissés et ramollis par la sueur en lui disant de garder la monnaie avec l’air le plus princier possible. Elle ne me remercie pas, fait disparaître rapidement les billets dans son tablier et lâche la clé qu’elle tenait depuis le début de la conversation. Je lui demande s’il y a un endroit où je peux manger. En guise de réponse elle hausse les épaules et tend le doigt par-dessus mon épaule. Je me retourne et voit à travers la porte vitrée un petit boui-boui qui ressemble à un resto de l’autre côté de la route. Je le remercie en lui souhaitant une bonne soirée, remet mes chaussures et ouvre la porte pour rejoindre ma chambre. Là je l’entends râler à nouveau : « et oubliez pas d’laisser vos pompes d’wors, sinon j’vous f’rai payer l’nettoyage en plus, personne y vous les piqu’ra ».
J’arrive devant la porte avec un panneau indiquant de bien laisser ses chaussures dehors, sinon une pénalité démesurée devant suffire à acquérir l’ensemble du bâtiment sera appliquée, je tourne la clé dans la serrure, me déchausse, puis j’entre. La chambre ressemble certainement à toutes les chambres de motel du monde entier, à croire qu’il n’existe qu’un seul modèle. Des murs en lambris foncé patinés par le temps une épaisse moquette marron infâme avec des sentiers d’usure dessinés par le passage. Je souris à l’idée de devoir payer un nettoyage pour ça. Deux grands lits avec des couvre-lits verts complètement élimés, avec des ondulations en relief, le genre qu’on trouve dans les vieilles locations de vacances. Deux tables de nuit en bois avec des lampes de chevets à abat-jour vert foncé, l’éternelle commode à trois tiroirs avec un vieux poste télé cathodique à boutons ronds, certainement noir et blanc et encore plus certainement en panne, et deux fauteuils au confort apparemment inexistant. Il y a aussi les infects tableaux de paysages sombres et déprimants dont la poussière n’a pas été faite depuis bien longtemps. J’appuie sur l’interrupteur et bien évidemment une lampe qui ne doit pas faire plus de deux watts fait de son mieux pour éclairer cet ensemble réjouissant. Le genre de lumière jaune et terne qui donne l’impression qu’il fait encore plus sombre après avoir allumé. Je fouille dans mon sac pour prendre quelques affaires et aller me doucher dans une salle de bain presque entièrement recouverte de carrelage d’un vieux rose, il manque des carreaux ici où là. Un petit lavabo avec deux robinets chaud froid, sans indication pour les différencier, un WC qui a dû subir moins de détartrage que les dents d’un habitant au fond d’une jungle oubliée et une petite baignoire sabot avec des traces de rouille au fond. Le jet de la douche a moins de pression qu’un prostatique essayant courageusement de vider sa vessie avant l’opération. Curieusement, il y a deux serviettes d’un blanc immaculé, bien épaisses et à l’air confortable. Après m’être tant bien que mal rafraîchi avec une eau pour laquelle je n’ai pas réussi à savoir si elle était chaude, froide, ou à température ambiante, je m’habille et me dirige vers le resto.
J’entre et la porte se referme doucement en grinçant derrière moi. Ça doit être une coutume locale, ou une pénurie d’huile. De façon surprenante, il n’y a personne, juste un long comptoir en zinc qui brille de façon impeccable, quelques banquettes en vis-à-vis et en skaï rouge, usées et craquelées avec parfois quelques trous laissant apparaître une mousse jaunâtre qui tombe en miettes sous les tables en formica autrefois blanc. Le sol est un damier de carreaux noir et blanc. Derrière le comptoir, diverses étagères remplies de verres et de bouteilles. A côté, un panneau de liège constellé de cartes postales et de photos punaisées. Sur les murs il y a quelques affiches jaunies par le soleil et décolorées par la lune qui ne tiennent plus que par la force de l’habitude. Je m’installe au comptoir et m’assied sur un tabouret orange fixé au sol. J’écoute l’air qui s’échappe du rembourrage en soupirant sous mon poids, ainsi que le ronronnement irrégulier de la climatisation qui forme des motifs rythmiques hypnotiques. L’endroit a l’air figé dans le temps depuis le début de l’humanité. Bercé par le bruit et harassé par la fatigue de la route, il se passe un moment indéterminé avant qu’une porte s’ouvre au bout du comptoir pour en laisser sortir une femme sans âge vêtue d’une blouse et d’un tablier blanc, avec un petit chapeau en papier qui me fait penser aux infirmières d’antan, sur lequel il manquerait la croix rouge.
Elle me dit d’une voix bien plus douce que son physique osseux laisserait imaginer et d’un ton jovial : « Oh bonsoir monsieur, excusez-moi, je ne vous avais ni vu ni entendu entrer, je suis confuse. Laissez-moi vous offrir une boisson pour m’excuser. » Sans me laisser le temps de répondre elle s’empare d’une énorme choppe qu’elle remplit aussitôt de bière et qu’elle fait glisser sur le comptoir d’un geste expert pour qu’elle s’arrête juste devant moi. En peu de temps, de la condensation commence à se former sur le verre. Elle me tend une carte plastifiée tout en me demandant ce qui me ferait plaisir.
Je m’y intéresse sans motivation m’attendant à trouver les habituels plats gras et frits qu’on auxquels on s'attend dans ce genre d’endroits, mais non. J’y trouve un curieux mélange de plats que je ne sais ni lire ni prononcer ni ne sais ce qu’ils contiennent, je penche pour du Suédois ou du Norvégien, sans vraiment de certitudes, et des plats indonésiens. J’opte pour un babi guling sans trop savoir dans quelle aventure culinaire je m’embarque. Elle me gratifie d’un sourire éclatant en me disant que c’est un très bon choix, qu’elle va ma préparer ça et me dit de siroter tranquillement ma bière en attendant.
Lorsqu’elle pousse d’un coup de hanche la porte qui mène aux cuisines et disparaît derrière, il se forme un courant d’air avec une affreuse odeur de friture rance, qui fait s’agiter en tous sens les photos sur le panneau en liège, l’une d’entre elles se détache et j’observe son vol aussi désordonné qu’un papillon pour la voir finir se poser juste à côté de ma choppe. Pendant ce temps, je me demande si avec les effluves de cuisine je vais passer la nuit dans mon lit ou sur le trône, puis je baisse les yeux pour regarder la photo que le hasard vient de m’envoyer.
C’est à ce moment que mon sang a arrêté d’affluer dans mon cœur, ou celui-ci de battre, ou bien les deux. Je découvre l’image d’une femme dans le style pin-up, une abondante chevelure rousse entoure un visage arrondi, une carnation diaphane et des traits emprunts de douceur, des lèvres d’un rouge éclatant formant comme un O de surprise, des lunettes à monture dorée d’un style un peu vintage allant parfaitement avec l’ensemble. Et derrière les verres, des yeux écarquillés pour forcer le trait, d’un splendide bleu limpide m’évoquant un lac d’altitude au début du printemps, qui donne envie d’y plonger. A la fois dans le lac pour éviter que je me mette à brûler, et dans ce regard qui me donne envie de m’y perdre. Elle est vêtue d’une robe rouge à pois blanc sans manche avec des bretelles blanches, un modèle très sixties, avec le haut cintré et le bas évasé qui part en froufrous avec un jupon blanc qui dépasse. Son corps est fait de pleins et de déliés comme une calligraphie menée de main de maître, tout en courbes qui lui vont à ravir. Elle se tient sur la pointe de ses pieds chaussés d’escarpins vernis de la même couleur que son rouge à lèvres. J’estime qu’elle doit être dans la quarantaine. Je la trouve parfaite, à tomber.
Ce qui a bien failli arriver. J’ai commencé à glisser de mon tabouret pendant que j’étais absorbé dans la contemplation de cette femme magnifique tout en essayant à la fois de faire redémarrer mon cœur parti à la dérive, tenter de respirer parce que j’avais oublié comment faire, et essayer de ne pas baver sur le comptoir, ce qui fait beaucoup pour un seul homme. C’est lorsque mon équilibre était sur le point de défier les lois de la physique que j’ai repris mes esprits. Sans réfléchir, j’ai glissé la photo dans ma poche, avec un peu la sensation d’avoir volé un trésor que je venais de découvrir. C’est à cet instant que la serveuse a choisi pour réapparaître et déposer un plat fumant devant moi. L’odeur est délicieuse, tout autant que l’aspect, rien à voir avec l’immonde remugle de tout à l’heure. Le mets est incroyable, je ne sais pas ce que je mange mais c’est un ravissement pour les papilles. Je n’en laisse pas une miette. Je paye, puis remercie la serveuse pour cet excellent repas, lui souhaite une bonne nuit et m’en retourne à ma chambre.
Le bleu du ciel qui continue de foncer et les ocres du paysage me font penser à la belle inconnue que j’ai emmenée avec moi. Je souris à cette analogie puis referme la porte de la chambre, qui elle aussi a décidé de se mettre à grincer.
Exténué, je me déshabille et m’effondre sur le lit espérant pour une fois m’endormir dans la seconde, un super-pouvoir que je ne possède pas. Ce n’est pas encore pour aujourd’hui. A force de me retourner dans tous les sens, je finis par en avoir marre et allume la lumière. J’attrape mon jean et en extirpe la photo honteusement subtilisée. Et je reste assis dans le silence et la moiteur de la nuit à la contempler. Parfois mes yeux s’égarent sur le plafond à la peinture craquelée, qui ressemble à un réseau routier qui aurait été façonné totalement en dépit du bon sens. Puis quand je reviens à elle, je la trouve à chaque fois plus belle.
Je ne comprends pas ce qui m’arrive, je ne sais pas pourquoi elle me bouleverse autant. C’est au-delà du simple aspect physique. Il y a quelque chose chez elle qui me touche profondément et qui me remue jusqu’au tréfond de l’âme. C’est surréaliste, jamais je n’aurais imaginé qu’une photo puisse me faire un tel effet. J’ai beau essayer de me rappeler, mais je ne crois pas avoir déjà ressenti une chose d’une telle intensité. Je me suis demandé un moment si ce n’était pas parce que personne ne partageait ma vie depuis un moment, mais non. J’avais surmonté des épreuves, je ne souffrais pas de solitude, je n’envisageais pas de reprendre une relation. Et voilà que sans prévenir, mes certitudes venaient de voler en éclats et j’entrevoyais d’un coup des choses du domaine du possible. Je me demande ce qu’elle dirait si je tentais de lui expliquer maladroitement ce que je ressentais confusément avec une telle force. Me croirait-elle seulement ? Me prendrait-elle pour un cinglé ? Qu’est-ce qu’elle ressentirait en sachant l’effet qu’elle produit sur moi ? Est-ce qu’elle prendrait peur ? Est-ce qu’elle se sentirait gênée ? Aurais-je le moindre chance de lui plaire ? Tant de questions sans réponse. C’est comme si subitement une lumière venait d’allumer une pièce en moi dont j’avais oublié jusqu’à l’existence. Une lumière douce et chaude. Je ressens des émotions que je pensais avoir perdues définitivement. Je meurs d’envie de pouvoir faire sa connaissance, de savoir qui elle peut bien être, ce qui l’anime, ce qu’elle voudrait bien livrer d’elle-même, des fragments d'existence qui la composent, découvrir le son de sa voix, de son rire, qu'elle soit plus qu'une simple image et ça m'importe vraiment. Puis le sommeil finit par me cueillir sans que je m’en aperçoive, tout occupé que je suis à me triturer les neurones.
Je me réveille sans savoir l’heure qu’il est, le dos cassé d’avoir dormi assis. J’ai encore les mains sur les cuisses dans la position où j’ai dû m’endormir. La photo m’a échappé, elle est par terre à l’envers. Je la ramasse et m’aperçois que je n’ai même pas eu la présence d’esprit de la retourner hier soir, trop hypnotisé. Il y a quelques lignes écrites en grosses lettres arrondies avec des ronds à la place des points sur les i « Tantine, je suis bien arrivée, ne t’inquiète pas, tout va bien. Bruno s’occupe bien de moi, même s’il est un peu revêche et pourrait faire des efforts vestimentaires. Je t’embrasse, à bientôt C. » Sur la partie droite il y a l’adresse du destinataire avec un timbre oblitéré datant d’hier. A en juger par le papier, c’est une carte postale imprimée fait-main. Mais qui envoie encore des cartes postales ? Et « tantine » ? j’aime bien le charme désuet des mots surannés. Tout en bas en pattes de mouches, je déchiffre ce qui semble être l’adresse d’expédition. C’est par-delà les collines tanariennes, pas très loin de là où j’avais envisagé de me rendre. Etant d’ordinaire plutôt réfléchi, voilà que je décide sur un coup de tête d’aller voir si l’intrigante C. se trouve à l’adresse indiquée. Des fois que je puisse lui raconter l’invraisemblable raison qui m'amène sans qu’elle ne prenne ses jambes à son cou, appelle les flics, me tase, ou m’asperge de gaz lacrymo. Ce qui semblerait une réaction logique, même si j’espère qu’elle verra au-delà des apparences et sente ma sincérité, que je ne lui veux que du bien. Tout au fond de moi, il y a comme un voyant d'alarme qui s'allume subitement, qui clignote le temps de me dire que c'est probablement pas la chose à faire, qu'il y a quelque chose d'encore plus profond qui m'échappe. Et cette alarme s'enfuit aussi vite qu'elle est apparue, me laissant juste un goût étrange dans la bouche. Peut-être aussi pourrais-je contempler une aurore au-dessus des cités de l’apocalypse dont parlent certaines légendes.
Je traverse la route pour aller boire rapidement un baquet d’eau chaude, sale et insipide, qu’ils osent appeler café. J’ai comme l’impression d’un retour à la normale pour ce genre d’endroit. La serveuse n’est pas la même qu’hier, celle-ci est aussi aimable que la gérante du motel. La carte aussi est redevenue normale, il n’y a que de l’huile au gras au menu. Je n’ai plus faim après l’avoir lue. Le tableau avec les photos a disparu, il a dû tomber à force de subir l'assaut des courants d’air.
Il n’est pas très tard mais la fraîcheur matinale n’est déjà plus qu’un lointain souvenir, la route va être longue, très longue même. Il va me falloir quelques jours pour arriver à destination. Malgré un trajet d’un incroyable ennui, je me sens différent, vivant, insufflé d’une énergie nouvelle. C’est grisant. Je me laisse submerger par ce flot de sensations. Comme si je venais d’un coup de me reconnecter à mes émotions. De même, je me demande comment je pourrais tenter de lui expliquer cet effet qu’elle a sur moi, que lui jeter ça brutalement au visage ne devrait que probablement me faire encore plus passer pour un dingue. La nuit est déjà bien avancée lorsque je commence à apercevoir les lueurs de la ville. Le scintillement incessant des phares de tous ces véhicules m’aveugle après avoir roulé plus d’une douzaine d’heures aujourd’hui. Si bien que je me jette sur le premier hôtel miteux des faubourgs. Entièrement automatisé. Parfait, ce soir j’ai la mâchoire trop crispée d’avoir conduit trop longtemps en luttant contre le sommeil, je n’ai pas envie d’interaction sociale, juste d’aller me coucher. Cette fois je m’endors avant d’avoir touché l’oreiller.
Je me réveille en sursaut en me demandant où je suis. Puis mon cerveau redémarre lentement et tout me revient. Après quelques basses besognes matinales, je me mets en quête de ma destination finale. Cette ville est étrange, un mélange farfelu d’architectures de tous horizons forme des quartiers bigarrés. Il y a des tours immenses dont les sommets se perdent dans la brume de chaleur. Juste à côté on peut y voir des petites maisons où j’imagine que vivent des familles heureuses, ou bien d’énormes édifices peut être religieux avec de curieux clochers montant à l’assaut des cieux, comme s’ils avaient poussé au hasard. Certains pâtés de maison ne sont rien de plus que des bidonvilles. Le tout dans une anarchie totale où aucune règle sensée d’urbanisme ne semble avoir été mise en place. Les rues passent soudainement d’un gigantesque boulevard à la ruelle la plus étroite sans prévenir. C’est un labyrinthe tentaculaire où règne le chaos dans un bruit continuel de klaxons, de sirènes, de gaz d’échappement, de cris et de fureur. On dirait un carrefour où les plaques tectoniques de toutes les civilisations ont fini par se rencontrer, mais pas forcément à la même époque.
Il m’en aura fallu du temps pour trouver mon chemin, même le système de guidage semble avoir renoncé à m’emmener là où je veux aller. Des quartiers entiers ne sont pas cartographiés, ou alors la réalité n’a aucun rapport avec le terrain, comme si les rues changeaient de position au gré du vent ou des marées.
J’arrive dans une petite rue étroite bordée de bâtiments en brique rouge de quelques étages. Je trouve une place pour me garer entre deux containers à ordures qui n’ont pas dû être vidés depuis un siècle ou deux. Au moins ma voiture ne dépareillera pas.
Une fois devant la porte, après m’être assuré au moins trois fois d’être au bon endroit, je ne vois aucun nom où quoi que ce soit me permettant d’identifier qui pourrait habiter là. J’appuie à plusieurs reprises sur la sonnette qui ne produit aucun son. Je me décide à frapper et il ne se passe absolument rien. Un peu décontenancé, je finis par tambouriner comme un pochard à qui on ne voudrait pas ouvrir.
« Ouais, ouais, c’est bon, pas la peine de défoncer la porte, j’ai entendu ! » Ouf, il y a bien quelqu’un. La porte s’ouvre, évidemment en grinçant. Devant moi se tient un petit bonhomme replet avec une moustache et une coupe de cheveux en nuque longue. Il est vêtu seulement d’un marcel plein de taches, troué d’une abondante moquette grisonnante et d’un slip kangourou plutôt douteux à n’en pas douter. « C’est qu’est-ce que c’est ? ». « Bruno ? » demandé-je d’une voix un peu trop aiguë, surpris par ce curieux personnage. « Et qui le demande ? » dit-il d’un air suspicieux. Je sors la photo de C. et lui dit que je cherche cette femme. Il marque un temps d’arrêt, puis me toise du regard. Comment un type qui fait à peine les deux-tiers de ma taille arrive-t-il à me regarder de haut ? Ses pupilles ont une bizarre teinte rouge, comme lorsqu’on photographie quelqu’un avec un flash. Je commence à me demander si j’ai pris la bonne décision de venir ici. Après plusieurs secondes d’un silence gênant, son visage s’éclaire en ce qui pourrait s’apparenter à un sourire. Avec un ton bourru il finit enfin par parler : « Ah, c’est toi, c’es pas trop tôt, ça fait un moment que je t’attends, t’aurais pu te presser un peu plus, espèce de flemmard ! ». J’ouvre la bouche comme un poisson hors de l’eau, cherchant quelque chose à dire, mais rien ne me vient tellement je suis surpris. Il fait un curieux geste de la main gauche et ensuite il attrape mon poignet et me tire brutalement à l’intérieur. « Allez, entre vite ».
« Vous êtes sûr que vous ne vous trompez pas de personne ? Je ne vous connais pas et je n’ai encore jamais mis les pieds dans cette ville. »
Il me sort une tirade à toute vitesse sans me laisser le temps d’en placer une : « Tais-toi nigaud, et écoute-moi attentivement maintenant. Tu nous as déjà aidé avant mais tu t’en souviens pas et maintenant tu vas recommencer, on sait qu’on peut compter sur toi. Elle est en danger mais elle ne le sait pas parce qu’elle n’a pas encore conscience de ce qu’elle est. Alors toi et ta tronche de gland vous aller vous magner de la retrouver fissa avant qu’il lui arrive des ennuis ou pire encore. Elle est venue ici pour que je la protège avant que ça commence, et j’espère que c’es pas trop tard. Mais elle s’est sauvée parce qu’elle s’ennuyait et qu’elle voulait explorer la ville, s’amuser, aller danser, des trucs de fille quoi, jamais foutues de rester en place, toi t’as pas une tête à en savoir long sur le sujet. Alors tu vas vite aller la chercher, la ramener en entier et en bon état sinon je t’assure que je vais te faire regretter d’être né. Ca fait plusieurs jours qu’elle est partie, mais comme t’as traîné, j’espère pour toi qu’il est pas trop tard. Si tu crois que la photo t’est tombée dessus par hasard, t’as tout faux, c’était pour que tu te radines vite-fait, mais non. Et ne t’avise pas de la montrer à qui que ce soit, tout ce que tu vas gagner c’est de réduire dramatiquement ta durée de vie à cause des limiers. Moi je peux pas y aller, ça serait trop voyant. Maintenant sors d’ici et ne revient pas seul, comprendo ? » Joignant le geste à la parole, il me reprend par le bras avec une force insoupçonnée et me jette dehors sans autre forme de procès et me claque la porte au nez.
Mais, je, enfin, quoi ? Qu’est-ce que ce bordel ? Je ne comprends rien à ce qui vient de se passer. Je reste comme un con à regarder la porte en essayant de trouver un sens à ce que je viens d’entendre. J’essaie de reformuler. Donc je tombe par hasard qui apparemment n’en est pas un sur la photo d’une femme splendide qui en fait est un prétexte pour m’attirer chez un type misogyne avec une myxomatose homérique que je n’ai jamais vu et qui prétend le contraire pour me demander de façon fort peu amène et menaçante de la retrouver vite avant qu’il ne soit trop tard. Ok, ça n’a aucun sens. Trop tard pour quoi ? je n’en sais foutre rien. Elle ne sait pas ce qu’elle est, je ne comprends pas ce que ça peut vouloir dire. Je ne peux pas montrer la photo, ça ne va pas être coton. Et c’est quoi des limiers ? Et qui peut me faire confiance ? Et pourquoi ? Qu'est-ce que ces deux-là peuvent bien faire ensemble ? Plus je retournais ces éléments dans ma tête, moins j’y trouvais de sens. Ça n’en avait déjà aucun au départ, et maintenant c’est encore pire. Je n’ai aucun indice. Comment retrouver quelqu’un dans une ville inconnue dont j’ignore la taille. Et puis pourquoi je ferai ça vu comment ça a été demandé ? Parce que l’aura de mystère autour de C. venait de s’épaissir encore plus et que je voulais des réponses à toutes ces questions qui venaient s’ajouter aux autres. J'étais prêt à remuer ciel et terre et faire des kilomètres. Je décide donc de me lancer à sa recherche. Il a raison sur un point, je ne dois pas être bien finaud pour me dire que c’est une bonne idée. Il n’a même pas réussi à prononcer son nom une seule fois et je n’ai même pas pu lui demander.
Bon, il a quand même dit qu’elle voulait aller s’amuser et danser, c’est plus maigre qu’une top model mais autant essayer de commencer dans cette direction. Je rentre à l’hôtel et passe la journée à me renseigner sur la vie nocturne, les bars, boîtes de nuit et autres salles de spectacle. Je prends des notes, essaye de prévoir un plan de visite. Je suis pris de vertige devant l’ampleur de la tâche. Je me sens comme Sisyphe lorsqu’il a dû pousser son premier rocher.
La nuit est tombée et je pars à l’aventure dans les méandres urbains où se déversent des flots de couleurs vomies par des néons agressifs. La ville grouille comme une gigantesque fourmilière, des foules de gens vont et viennent en tous sens au milieu de cette incessante cacophonie. J’arrive enfin dans un des quartiers piétonniers que j’avais repérés et qui n’en est pas moins bruyant. Il y a quantité de vendeurs de rue qui proposent de la nourriture qui ne ressemble à rien de ce que je peux connaître. Il plane dans la douceur du soir nombre de parfums d’épices que je ne parviens pas à identifier, de friture, de viande grillée. Ce qui me rappelle que je n’ai rien mangé de la journée. Je m’arrête au hasard et montre du doigt au vendeur une sorte de sandwich qui m’a l’air appétissant et vais m’asseoir au bord d’une fontaine pour l’engloutir rapidement. C’est délicieux.
Et je m’attelle à mon impossible mission en arpentant méthodiquement les rues autant que faire se peut. Je m’arrête devant les bars, observe les terrasses, rentre à l’intérieur de ceux où je peux entendre de la musique en espérant pouvoir enfin poser mon regard sur C. Je me dis qu’au moins avec sa jolie chevelure, elle ne devrait pas passer inaperçue. Mais après quelques heures de ce manège, le découragement me gagne. Ce n’est pas parce qu’elle n’est pas là un instant, qu’elle n’y sera jamais.
J’emprunte une ruelle mal éclairée pour rejoindre une autre rue que je voulais explorer et au milieu, au-dessus d’une porte cochère je vois un petit panneau indiquant « Bar Maldoror », de part et d’autre sur les murs plusieurs affiches des Legendary pink dots qui jouent là ce soir ! Incroyable, quelle chance de tomber sur un de mes groupes préférés. Voilà qui me met du baume au cœur, je me dis que je peux bien m’accorder un moment de répit. Et puis peut-être y trouverais-je C. ici ou ailleurs, qu’est-ce que ça change ? Dommage, j’ai raté le début. Bientôt retentissent les notes de guitare de ce qui est probablement la chanson qui m’a le plus marqué de ma vie. L’histoire d’un gars à sa fenêtre qui regarde tous les jours passer une femme et voudrait bien attirer son attention mais ne sait pas comment faire par timidité. I love you in your tragic beauty. Le genre de chanson que j’aurais rêvé d’écrire tellement je m’y reconnais. J’en ai les larmes aux yeux de l’écouter en live pour la première fois. S’ensuivent d’autres chansons, certaines que je connais par cœur, d’autres que je n’ai jamais entendues et malheureusement la magie finit par s’arrêter. Evidemment, je n'ai pas vu C. c’était prévisible. Pendant que les spectateurs restent encore un peu pour finir leur verre et discuter je vais demander au barman s’il aurait des endroits à me conseiller en lui montrant ma liste. Il a l’air un peu surpris, mais gentiment et avec attention la passe entièrement en revue en m’entourant un nombre de noms assez conséquent. Je le remercie et prend congé, la tête encore pleine de ce que je viens d’entendre. Je passe encore du temps à explorer la ville sans plus de succès et le noir de la nuit commence à s’éclaircir. Il est temps de rentrer et recommencer demain soir.
Plusieurs jours passent à faire chou blanc et à rayer des noms sur ma liste. J’ai bien essayé de demander au hasard si quelqu’un connaissait une belle femme rousse sans pouvoir donner trop de détail. La réponse était soit non, soit un regard dédaigneux. En y réfléchissant un peu, ça devait plutôt donner l’impression du gars qui cherche une pute plutôt qu’autre chose. J’ai laissé tomber cette approche vu l’efficacité.
Ce soir j’opte pour le multifloor, un ancien complexe de cinéma tombé à l’abandon suite à la disparition des amateurs de salles obscures et transformé en une gigantesque boîte de nuit vingt salles vingt ambiances. Au moins si je n’arrive encore à rien, je n’aurais pas à faire des kilomètres dans cette ville protéiforme.
Le hall d’entrée est immense et rempli de gens parlant et riant fort, se dirigeant en petits groupes tout au long d’un couloir si grand que je n’en vois pas le bout, vers les différentes salles, pour passer chacun une soirée différente, ou peut-être pourquoi pas butiner de l’une à l’autre, comme j’avais l’intention de faire.
Je me présente devant le vigile d’une entrée, j’attends pendant qu’il m’observe comme si je n’étais qu’un étron venu se coller à ses pieds, puis il s’efface et m’ouvre la porte du sas sans prononcer un mot. Super accueil. J’ouvre le deuxième battant et me fais surprendre par le volume sonore très élevé. Même si je n’ai pas entendu ce titre depuis très longtemps, je reconnais instantanément Our darkness d’Anne Clark avec cette lancinante mélodie synthétique minimaliste et ce kick implacable. « …Through a grimy window that I can’t keep clean, through billowing smoke that’s swallowed the sun, you’re nowhere to be seen… » Exactement, ça résume bien ces derniers jours. Où te caches-tu ? Je m’infiltre entre les danseurs et sillonne la salle en tous sens en espérant une fois de plus mettre fin à ma recherche. Pas encore. En me dirigeant vers la sortie, j’entends passer Domed de And also the trees. « I came upon a place, somewhere I’ve never been before, all painted white and open doors, with the the sunlight dancing on the floor… » C’était pas exactement ça, mais ça collait plutôt bien à la situation. Dommage de ne pas avoir le temps, je serais volontiers resté un peu plus. On verra si j’ai encore du temps quand j’aurais fini d’explorer cet endroit.
J’essaye d’autres salles, d’autres styles de musique, il y en a pour tous les goûts. Partout les gens ont l’air de s’amuser, sauf moi qui ne suis pas vraiment là pour ça aujourd’hui. Je me risque dans ce qui doit être ma dixième itération de cette soirée pour entrer dans ce qui doit être la plus grande salle du lieu. Il y a un monde fou qui se trémousse en rythme. Je reprends mon manège à emmerder tout le monde en essayant de passer entre eux pour tenter de trouver mon aiguille dans cette botte d’humains. Ça devait faire pas loin d’une demi-heure que je parcourais le dancefloor et je ne devais qu’en être à un tiers environ quand soudain j’aperçois une cataracte de cheveux roux qui volettent en tous sens. Serais-je enfin arrivé au bout de cette longue route ? Elle est de dos, vêtue d’un pantalon en toile bleu, d’un tshirt blanc et porte une paire de baskets blanches aussi. Je reste plus longtemps que nécessaire à regarder son déhanchement et ses cheveux qui tressautent, si bien que les danseurs à proximité commencent à me bousculer en me regardant d’un air signifiant clairement « bouge ! ».
Je m’éloigne un peu pour faire le tour sans la perdre de vue et voir s’il s’agit bien d’elle, ce qui ne laisse guère de place au doute. Oui, enfin ! Je l’observe avec ravissement, elle est encore plus belle en vrai, comme si cela était possible. Elle semble heureuse, les traits détendus. L’éclairage est très particulier, on dirait que la lumière provient d’elle, une lueur dorée, presque orange. J’ai beau chercher d’où ça vient, je ne trouve pas, il n’y a pas de projecteurs au sol, le plafond est trop haut pour que je puisse voir quoi que ce soit. Bêtement me vient à l’esprit Noir Boy George : « ta beauté, c’est comme une maladie, elle irradie ». Je pense qu’il doit y avoir largement mieux à faire comme compliment et me jure de ne jamais au grand jamais lui dire que j’ai pensé à ça.
Maintenant, il me reste le plus délicat, pouvoir attirer son attention sans la faire fuir et la ramener chez le gros moustachu. Je ne connais pas la chanson qui passe mais elle semble apprécier. Le rythme est un 4/4 classique avec un four-to-the-floor et un BPM pas trop rapide. Je crois que me pitoyables talents de danseur devraient pouvoir me permettre de surmonter ce qui pour moi n’est pas loin de la torture. J’essaie quelques pas tout en m’approchant et j’ai surtout l’impression de ressembler à un des gars de Kraftwerk dans le clip The robots. Elle pose ses yeux sur moi et commence à arborer un sourire qui s’élargit pour se transformer en un rire que je n’entends pas à cause du volume sonore. Ce sourire illumine son visage et la rend encore plus belle que belle que belle, est-ce qu’elle peut encore aller loin comme ça ? Apparemment ma prestation doit plus tenir de la danse des canards qu’autre chose vu comment elle se marre. Le rouge me monte aux joues, je suis en sueur, je ne sais plus où me mettre ni comment me comporter. La musique baisse considérablement de rythme pour évoluer vers quelque chose de plus lent et sirupeux qui ressemble à s’y méprendre à un bon vieux slow, moi qui croyais que ça n’existait plus. Sans réfléchir et presque contre ma volonté, je lui tends la main et à mon grand étonnement elle l’accepte en faisant de même.
Je passe mes bras autour de sa taille tandis qu’elle met les siens sur mes épaules. Elle est légèrement plus petite que moi. Mon cerveau tourne à toute vitesse en essayant de gérer cette surcharge émotionnelle. Je mets un point d’honneur à essayer de ne pas lui marcher sur les pieds tandis que nous tournons doucement. Je sens la chaleur de son corps contre le mien, je ressens ses muscles bouger sous sa chair à chaque pas et sa poitrine contre mon torse. Tout cela me met au supplice et je voudrais que cet instant dure une éternité. Puis elle pose sa tête sur mon épaule, et je voudrais que l’éternité dure deux fois. Je m’abandonne au bonheur de la sentir serrée contre moi. Je résiste à l’envie de plonger mes mains dans ses cheveux extraordinaires. Ils le sont d’autant plus que je peux y observer des petites étincelles bleutées se déplaçant de façon désordonnée entre chaque brin. Comme si un orage miniature éclatait. Là ça ne peut pas être un éclairage quelconque, je n’ai jamais vu ça, il se passe vraiment quelque chose de plus que bizarre.
Brutalement la musique s’arrête et une lumière blanche et crue jaillit du plafond. La magie du moment cesse aussi vite qu’elle est apparue, elle relâche son étreinte, ouvre les yeux et me regarde d’un drôle d’air. Au lieu de ce si joli bleu que je m’attendais à voir, ses iris sont d’un étrange doré métallisé avec comme des paillettes s’y déplaçant lentement, contrastant fortement avec le noir insondable de ses pupilles lui donnant l’air d’être âgée de plusieurs siècles. Ça ne dure qu’une fraction de seconde, le temps qu’elle cligne des yeux et les voilà redevenus bleus. Un curieux sentiment de déjà-vu me traverse puis s’en va aussitôt.
Dans la salle tout le monde se regarde de l’air hébété de la fin de soirée finie de façon imprévue, se dandinant d’un pied sur l’autre, ne sachant quelle posture adopter tout en se demandant ce qui se passe. Je la regarde tout autant hébété en me demandant ce qu’elle est vraiment et en commençant à trouver du sens à ce qu’a dit le vieux ronchon.
Pendant que la foule commence à se mettre en mouvement, j’aperçois un groupe d’hommes vêtus de noir dans un style troupe d’intervention. Ils ont tous le crâne rasé et portent des lunettes noires. Ils avancent à contre-courant et se dirigent vers nous. L’un d’eux trébuche et le temps qu’il réajuste ses lunettes sur son nez, je peux apercevoir deux globes rouges luminescents à la place des yeux ! Instantanément une sirène d’alarme hurle sous mon crâne : « limiers ! ».
J’attrape C. par le poignet et elle se retire de mon étreinte en signe de protestation. Je lui dis brièvement qu’on doit se tirer, qu’elle est en danger, que ces types sont après elle et que Bruno m’envoie pour la mettre en sécurité. A la mention de ce nom, elle me regarde différemment, jette un œil rapide autour d’elle. Elle doit m’avoir accordé un peu de crédit car elle me tend la main. Je l’attrape et commence à fendre la foule en jouant des épaules et en bousculant grossièrement sans prendre le temps de m’excuser tout en m’assurant de ne pas lâcher sa main. Nous arrivons aux toilettes et je tente de bloquer la porte avec le manche de la serpillière qui traînait dans un seau. Ensuite, nous poussons la barre de sécurité de la sortie de secours, ce qui déclenche immédiatement l’alarme. Nous voilà dans une petite rue avec encore une de ces monstrueuses bennes à ordures antédiluviennes. Le vent souffle et des sacs plastiques déchirés tourbillonnent dans l’air. Il commence à pleuvoir. Sans plus traîner, nous commençons à courir avec le vent dans le dos. Quelques secondes plus tard, j’entends le bruit de la porte de sécurité qui s’ouvre à la volée puis des cris. Le blocage n’aura pas tenu bien longtemps. Nous essayons de courir encore plus vite, mais ce n’est pas franchement une réussite. C. glisse sur un sac plastique et vient s’affaler de tout son long dans une flaque d’eau. Je m’arrête pour l’aider à se relever en faisant de gros efforts pour ne pas regarder son tshirt mouillé désormais transparent et épousant toutes ses courbes. Lorsqu’elle relâche mon bras après s’être redressée, quelques étincelles s’envolent et sa main a laissé sur ma peau une empreinte luminescente qui disparaît peu à peu. Nos regards interrogateurs se croisent. Pas le temps de tergiverser, il faut fuir. Les limiers commencent à se rapprocher dangereusement.
La rue descend dans un talus assez encaissé et bientôt nous arrivons sur une place en terre battue, au bord d’un fleuve. Un petit ponton en bois plus ou moins vermoulu s’avance dans l’eau de quelques mètres, aucune embarcation n’y est amarrée. Il n’y a pas d’autre issue, c’est un cul de sac. On dirait bien que j’ai choisi la mauvaise direction et qu’on va passer très bientôt un sale quart d’heure. Les limiers arrivent sur nous et s’arrêtent. Nous nous tenons par la main comme si cela pouvait avoir une quelconque valeur de protection et reculons pas à pas sur le ponton. A chaque retraite, les limiers avancent d’autant. Nous arrivons au bout du bout, après ce n’est que l’eau noire et tumultueuse du fleuve. Nous échangeons un clin d’œil de connivence, faisons demi-tour et en nous reprenant la main pour nous donner du courage, nous sautons.
L’étreinte glacée à laquelle on peut s’attendre en sautant à l’eau n’arrive pas. A la place je suis saisi d’un violent vertige et m’effondre sur un sol bien dur tout en même temps que C. Nous roulons sur nous-mêmes pêle-mêle en une salade de bras et de jambes avec une traînée d’étincelles autour de nous. Hors d’haleine nous essayons de nous relever. Je me mets douloureusement à genoux et en relevant à la tête, je vois dans la lumière blafarde d’un lampadaire à une cinquantaine de mètres de ce qui je suppose est la rive où nous nous trouvions à l’instant précédent. Il y a un curieux halo d’étincelles en train de s’évanouir, les limiers sont entassés à l’intérieur et semblent se battre pour y rester. Puis lorsqu’elles ont entièrement disparu, l’ampoule du lampadaire crachote avant de s’étendre pour de bon. Le déjà-vu revient pendant la durée de l’incandescence et disparaît.
Je regarde C. qui est manifestement tout aussi terrifiée que moi. Elle me rend un regard interrogateur comme si c’était moi qui avais fait ça. Je lui dis que non et que ça vient d’elle mais elle agite la tête en signe de dénégation. Je lui propose de la raccompagner chez Bruno et là elle acquiesce d’un hochement vertical. Grâce aux quelques jours passés à sillonner la ville et à mon sens de l’orientation qui ne s’est pas encore émoussé, j’ai pu avec quelques difficultés passagères retrouver le chemin. Je n’ai pas osé lui adresser la parole, me disant que c’était pas le bon moment et que je pourrai le faire plus tard. Je me suis contenté de continuer à la prendre par la main et de sentir sa peau douce sous mes doigts.
Nous voilà enfin arrivés et je tambourine aussi fort que la dernière fois, ce qui la fait sourire. Des pas pesants se font entendre et la porte s’ouvre avec cet horripilant grincement. Lorsqu’il voit C. il affiche un air aussi soulagé qu’en colère, ce qui donne un contraste intéressant de chiffonnement de visage. D’une voix froide il lui dit : « je t’avais dit de pas faire ça, mais tu m’as pas écouté, elles m’écoutent jamais ! maintenant rentre vite, on parlera quand je serai moins en colère. » Puis il refait son étrange signe de la main et la laisse passer.
Je m’apprête à faire de même, mais il se met en travers du chemin et me bloque le passage. « Pas toi mon gars, pas maintenant. On t’en doit encore une belle, t’es arrivé juste à temps d’après ce que j’ai pu voir. Mais je dois te demander de partir et ne reviens jamais ici, je suis désolé. De toutes façons, t’auras bientôt oublié tout ça. » Il fait encore des gestes bizarres avec ses mains puis me repousse d’une force incroyable pendant que je gueule que je veux la voir, que je veux des réponses, des explications, qu’il me doit bien ça, que je ne veux pas oublier mais rien n’y fait. Une dernière poussée et me voilà le cul par terre tandis qu’il referme la porte si vite qu’elle n’a pas le temps de grincer. Je me relève tambourine à nouveau tout en donnant des coups de pieds en hurlant de rage et de frustration. Je secoue la poignée dans tous les sens et tente de l’arracher. Ça ne s’ouvre pas et personne ne vient m’ouvrir. Qu’est-ce que je suis en train de foutre ? Pourquoi est-ce que je tente de défoncer cette porte ? Ne sachant pas ce que je fais là au beau milieu de la nuit, me sentant complètement vidé mentalement et physiquement, je pense que retourner à l’hôtel et essayer de dormir est certainement la meilleure chose à faire. J’y verrai plus clair demain.
Je me réveille en sursaut, complètement perdu et paniqué. Je ne sais pas du tout où je suis. Je respire profondément pour retrouver mon calme et rassembler mes esprits. Ah oui, je viens d’arriver en ville et je dois tenter d’aller voir si la sublime C. pourrait par le meilleur des hasards se trouver à l’adresse que j’ai trouvée au dos d’une photo.
Je suis assez content de moi car j’ai pu trouver l’endroit assez rapidement sans trop me perdre. Je me gare devant un bâtiment en brique rouges. Je vérifie plusieurs fois que je suis bien au bon endroit et descend de ma voiture. A l’endroit indiqué ne se trouve qu’un mur uniforme. Mon cœur se serre brutalement, une violente douleur irradie dans ma poitrine. J’ai l’affreuse sensation qu’on vient de m’arracher un part de moi et que je ne serai plus jamais complet de n’avoir pu aller au bout de cette histoire. Une larme vient gonfler mon œil gauche puis se met à rouler sur ma joue, puis mes deux yeux ouvrent les vannes en grand. J’ai mal à en crever. Mes larmes tombent sur la photo qui commence à ne plus ressembler à rien sous l’effet de l’humidité.