Mon ami Raoul m’a offert, pour mes soixante-dix ans, une lampe champignon.
« T’as vu ? On dirait un cèpe. »
« Elle est comestible ? »
« Pas que je sache. Mais elle te donnera des idées lumineuses. »
« C’est gentil. Je la mettrai sur ma table de nuit, comme ça, elle éclairera mes songes. »
« Pourquoi ? Ils sont si noirs que ça ? »
« Si tu savais… »
« Elle a d’autres pouvoirs… »
Il avait visiblement préparé son petit effet. Et mon défaitisme avait failli tout gâcher. J’avais éludé.
« Et tu l’as dénichée où ? Elle n’est pas née de la dernière pluie, apparemment. »
« Là où tu ne veux plus m’accompagner. »
« Un vide-Greniers ? Une brocante ? »
« Ces lampes ne sont pas assez anciennes pour parader dans la boutique d’un brocanteur, mon ami. »
J’avais refusé à Raoul de l’accompagner lorsqu’il faisait la tournée des vide-greniers. Il aimait, tout comme moi, les vieilleries. Lui s‘était spécialisé dans les soldats de plomb de la Grande Armée, et moi…
Moi, j’avais porté mon dévolu sur les lampes du XIXe siècle. Raoul gloussait chaque fois que j’évoquais ma passion.
« Tu imagines l’électricité au Moyen Age ? Les Anglais auraient cuit Jeanne d’Arc au four à micro-ondes. »
J’avais été tellement déçu par celle que je m’étais payée, lors d’un vide-greniers à Aubagne. Elle n’avait jamais accepté d’être allumée. Raoul l’avait traitée de « féministe » et elle avait clignoté.
Le hasard, avais-je pensé.
Lui n’avait rien vu – heureusement.
Les ampoules, généreusement données par le vendeur, avaient implosé les unes après les autres.
« Tu n’aurais pas dû lui faire confiance. »
« Non, non. Elles étaient authentiques. »
« Authentiques et gratuites. Tu crois que ça va ensemble ? Je parie que cette lampe était hors de prix. »
Depuis quelque temps, il avait cessé de me taquiner sur mon passé d’employé de l’EDF. Et s’était toujours abstenu de me brancher sur mon passe-temps favori : écrire des nouvelles que je publiais sur Internet.
Gamin, pendant la récré, j’écrivais en m’efforçant de zapper les cris de mes camarades de classe de CM2, dans la cour, qui se défoulaient comme ils pouvaient. L’instituteur, monsieur Buttin, m’avait autorisé à rester assis… mais à condition que je lui fasse lire mes productions. Il ne les noterait pas, non, mais je sentais bien qu’il aimerait se vanter, plus tard, d’avoir participé à l’éclosion d’une star de l’écriture.
Oui, j’avais déserté les vide-greniers. Déçu par de récentes acquisitions finalement sans intérêt. Raoul continuait sa chasse aux soldats de la Vieille Garde. Il n’en avait jamais assez. Voulait-il reconstituer la Grande Armée en commençant par les chouchous de l’Empereur ?
Ce jour-là, ce fut un grognard, un de plus, idéalement barbu. Il avait égaré un membre au cours d’une bataille. Il y en avait un autre, surnommé « Van Gogh », à qui il manquait une oreille. Tellement réaliste.
Un vrai gosse lorsqu’il ne rentrait point bredouille, le Raoul. Il m’appelait et me racontait sa matinée.
« Tu veux voir celui que j’ai trouvé, aujourd’hui ? Moi qui ai été à deux doigts de faire la grasse matinée. Ce satané coq m’a sauvé la vie. Mon voisin a migré de sa campagne, incapable de se débarrasser de Caruso. »
« Un coq dans une grande ville ? Tu as une chance de cocu. »
« C’est pour ça que je me suis marié sur le tard. »
Il avait poursuivi, la voix gonflée d’enthousiasme.
« Il m’a coûté un bras. Normal, il est manchot. Le mec m’a dit qu’un matin, il l’avait retrouvé dans sa collection, amputé. Il saignait abondamment. Il lui a fait un garrot avec un lacet de chaussure. Les autres faisaient rempart de leurs corps pour qu’il ne soit pas renvoyé chez lui, avec sa femme et ses enfants. Il avait accusé l’ennemi anglais d’avoir profité de son sommeil pour attaquer. Un boulet lui avait probablement arraché le bras. »
« Je t’envie. Moi, la passion m’a passé. »
« On se lasse de tout, mon ami. Mais est-ce que tu te lasserais d’écrire les textes que tu publies sur des sites ? Je suis sûr que, même sans ordinateur, tu continuerais d’écrire… pour le plaisir. »
« Pour le plaisir de me relire, oui. »
La conversation s’était achevée dans un grand éclat de rire. Sans savoir, évidemment, qu’elle était prémonitoire.
Il y avait eu un rêve, la nuit suivante, qui chamboula pas mal de mes certitudes.
Je me suis réveillé, abasourdi par la vision de cette lampe champignon me dictant des textes que je devais poster sur Internet.
« Sois sympa, la lampe, mes fans me réclament de quoi lire ! Inspire-moi ! »
Elle clignotait et son chapeau de cèpe s’illuminait par intermittence. Maintenant, elle ressemblait à une amanite tue-mouches.
« Dans quelle langue veux-tu que je t’aide ? »
« Pas en morse, en tout cas. C’est la solution de facilité. »
« Mais comment, alors ? »
« Branche-moi sur ton ordinateur ! »
J’ai halluciné.
« Et comment ? »
« Débrouille-toi !
Le sommeil m’a refoulé à cause d’un court-circuit. Etais-je, à ce point, connecté ?
J’ai allumé la lampe « titulaire » et la lumière a transformé ma chambre en soleil. J’ai eu, paradoxalement, des frissons. Plus jeune, les oxymores me fascinaient. Ils parsemaient mes textes, ainsi que les métaphores, étroitement liés tels des slows dansés après minuit. J’écrivais rarement dans la journée. La lumière froide du soleil me glaçait le sang et freinait mon inspiration.
Un coup de canon, dans le lointain, suivi d’un second, tellement plus proche. Les boulets se rapprochaient. Une bataille navale ? La maison était prise entre deux feux. Et j’étais son capitaine. Moi qui croyais avoir ancré mon navire hors du songe… Les premières gouttes, par vagues, ont lapidé les volets sur un tempo soutenu.
Des éclairs cinglèrent, imitant des coups de fouet. Le fauve renâclait à être dompté.
Jour… Nuit… Jour… Nuit…
Le monde du dehors tentait de se faufiler par les interstices. Etais-je le témoin gênant de cet affrontement ? Je clignais des yeux comme prisonnier d’un phare. Soudain, tout a sauté. Je fus plongé dans une nuit de goudron. Je n’allais point tarder à m’y engluer. Et je n’avais pas mon portable sous la main. J’évitais de le poser sur la table de chevet. Mon médecin traitant m’avait conseillé de l’éloigner du lit, de le mettre en mode avion, dans une pièce voisine.
« Si vous voulez bien dormir, oubliez-le ! La lumière bleue est l’ennemie du sommeil. »
« Mais, docteur, je ne suis pas accro. »
« C’est bien, continuez ! Mais de loin. »
Le calme est revenu mais pas la lumière. Je suis sorti à tâtons sur le palier. Le portable se trouvait dans la pièce où je passais un peu de temps pour écrire. L’ordinateur trônait dans un coin. Je ne le voyais pas, évidemment, mais je le sentais prêt à bondir, ce grand fauve. Mon portable était posé juste à côté. Parvenu devant la porte, une lueur en provenance du débarras où je rangeais les bibelots achetés à des vendeurs ambulants. Ceux-là, ils me plaisaient bien. Et il y avait la lampe champignon offerte par mon ami Raoul.
C’est elle qui irradiait.
J’étais halluciné par ce que je voyais et, troublé, je lui ai parlé.
« Mais… tu n’es même pas branchée… »
« Et pourquoi le serais-je ? Tu ne m’utiliseras jamais. Je suis un bibelot puisque je suis là. Je pense que je méritais mieux, mais je ne t’en veux pas. D’autres ont essayé de se débarrasser de moi, en vain. Il y a toujours quelqu’un pour me récupérer, justement parce que je n’avais pas besoin d’électricité pour servir. »
J’ai pris ma tête entre mes mains.
« Jour… Nuit… Jour… Nuit… »
« Tu as vu le film ? »
« Non. Je n’ai eu qu’à lire en toi. Ta mémoire est pleine de tes sorties au cinéma. Mais aussi des textes que tu publies sur Internet. Certains sont très bons. »
Je me suis évanoui dans un râle de bête blessée à mort.
A peine debout, je me suis précipité vers l’interrupteur. J’ai eu confirmation que j’avais besoin d’un électricien. Je me suis giflé.
« T’as oublié que t’es, toi-même, électricien ? »
Je me suis regardé dans le miroir de ma chambre après y être retourné en titubant. Il y avait la marque, plus claire, de mes cinq doigts en éventail.
Les volets étaient ouverts, dans la maison, faisant entrer la lumière.
Les plombs avaient sauté. J’ai réglé le problème en deux minutes. J’avais vécu, jusqu’ici, en plein paradoxe, refusant de moderniser l’installation électrique. Je suis retourné dans mon bureau, et j’ai allumé l’ordinateur. Je m’occuperais, plus tard, de mon hygiène et de mon ventre qui gargouillait, réclamant pitance.
L’écran resta noir. Mon matos était grillé. La foudre, évidemment. Elle avait profité de mon bref coma pour se défouler sur la maison.
« Mais, il n’était pas allumé… Pourquoi, alors, a-t-il pris le jus ? »
J’ai poussé un cri de damné. Je l’aimais bien, moi, le vieil ordi ? Il avait connu les dinosaures. Il était là quand l’astéroïde a percuté notre planète. Et mes textes… Je ne les avais jamais imprimés. Je suis retourné dans le débarras. La lampe champignon était éteinte. Forcément.
Mais qui donc avait ouvert les volets ?
La question ne m’avait même pas effleuré, tout à l’heure. Comme si j’acceptais l’improbable après voir plongé, la tête la première, dans le plus suspect des sommeils. Un hypnotiseur m’avait-il pris pour cible ? Avait-il besoin d’un partenaire pour tester un nouveau numéro ?
« Un hypnotiseur ? Tu es chez toi, ici, et avant toi, ce sont tes parents… Que ferait le fantôme d’un hypnotiseur, entre ces murs ? »
« Mais tu parles… Je n’ai pas rêvé… »
« Peut-être que tu rêves encore… Ecoute, je ne vais pas m’éterniser… Si tu veux, je peux t’aider à retrouver tes textes, et même à en écrire de nouveaux… Laisse tomber l’hypothèse de l’hypnotiseur. Tu as été victime d’un choc émotionnel… Maintenant, je suis incapable de te dire si c’est à cause de la coupure de courant, ou parce que j’ai ébranlé tes certitudes… »
« Mes certitudes ? »
« Oui. Une lampe ne fonctionne pas quand elle est débranchée… »
« Mais ça, c’était après que… »
« Alors le choc résulte de plusieurs traumatismes, et c’est pire. »
J’ai mis un terme à cette diablerie. Je me suis préparé un bon café qui s’est senti seul sans quelques viennoiseries. La boulangerie était toute proche. Dix minutes après, deux croissants dirigeaient leurs cornes, loin d’être menaçantes, dans ma direction. Je me suis resservi un kawa, que j’ai amené dans la salle de bains, pour l’odeur, et j’ai pris une douche destinée à me remettre sur les bons rails. J’ai imité une locomotive fonçant dans la plaine et j’ai frissonné quand le pommeau a trompété. L’eau froide avait un goût terreux. Je n’ai pas vérifié si la chaude s’alignait sur cette anomalie. Je n’allais pas me brûler la langue et le palais après avoir fait plaisir à mes papilles ainsi qu’à mon estomac, si ?
La douche froide, sans utiliser le fouet, avait remis mes idées en place. Je n’étais plus qu’un vieux tigre aux griffes élimées par de nombreuses chasses. Un plaisir de m’envelopper dans une grande serviette et de frotter ma vieille couenne.
« Tu vois, mec ? Maintenant, tu vas retourner dans le débarras, et la lampe champignon ne t’adressera plus la parole. Et si ça se trouve, dans ton bureau, l’ordinateur sera comme neuf, et tu pourras continuer de peupler quelques sites de ta prose allumée. Cette prose que tant d’éditeurs ont refusée parce qu’ils la jugeaient démodée. Les phrases longues, les métaphores… à bannir. Alors tu as choisi l’humilité et tu n’as pas insisté. Tu détestes la modernité, mais la modernité t’a permis d’être connu autrement. Tu aurais tant aimé signer des autographes… »
Je me suis surpris à parler à mon image, dans le miroir.
Je me suis rendu dans le débarras…
« Pourquoi n’as-tu pas demandé à ton miroir si tu es le plus beau ? »
J’ai hurlé.
Il était temps d’enquêter sur la provenance de cette lampe bavarde. Pour commencer, appeler Raoul afin d’obtenir des informations sur le vendeur ambulant. Si je pouvais le retrouver, je lui toucherais deux mots de…
« Pourquoi que deux ? »
« Et toi, tu ne pourrais pas me le dire, d’où tu viens ? »
« Je peux, oui. Mais c’est un secret. Et puis… je ne suis pas certaine que tu me croirais. »
« Tu as du culot. Parce qu’il est facile d’admettre, sans être schizophrène, qu’une lampe me parle et me propose son aide ? »
« Evidemment, vu sous cet angle… »
« Tu ne sais pas réparer les ordis, par hasard ? »
« Tu ne sais pas écrire avec un stylo ? »
« Pourquoi ? »
« Exceptionnellement, parce que tu m’es sympathique, je vais te donner le nom et l’adresse de l’homme qui m’a vendue à ton ami. »
« C’est gentil, ça… »
« Mais avant, tu vas me dire pourquoi tu ne lui racontes pas cette histoire. »
« Quelle histoire ? »
« La nôtre. »
« Parce qu’il ne me croira pas. »
« Je voulais te l’entendre dire. »
*
Parvenu devant la maison de monsieur Buttin, j’ai eu un mouvement de recul. Le heurtoir. Une tête de loup, babines retroussées, crocs dévoilés. Pas franchement envie de risquer de perdre un doigt : les lampes parlent, chez cet homme, ne l’oublions pas !
J’ai sonné. J’étais prêt à faire mon cinéma.
Ce jour-là, j’ai beaucoup menti.
« Mais vous êtes qui ? »
« Peu importe. Vous avez vendu une lampe champignon à un ami. Il a des problèmes avec les ampoules. Mais il n’y a pas que ça. Je ne fais que passer. Est-ce que vous pouvez me recevoir, un autre jour, pour qu’on en discute. Votre heure sera la mienne. La date aussi, bien évidemment. »
« Il ne peut pas venir lui-même ? »
« Il est très malade. »
« Ce n’est pas à cause de la lampe, j’espère. »
Il a accepté de me rencontrer sur un ton enjoué. Le lendemain, j’étais pile-poil à l’heure, devant chez lui. Il m’avait confié qu’il appréciait la ponctualité. Moi aussi.
« Entrez ! Par ici, je vous prie. Dans le salon, on sera à l’aise pour discuter. »
Il m’indiqua le canapé où je posai mes fesses dans un grand sourire. Il y avait des tableaux accrochés au mur qui nous faisait face, lézardé en maints endroits. Un chat noir squattait chacune d’elles. Monsieur Buttin me proposa à boire.
« Un whisky, trente ans d’âge ? Avec plaisir, alors. »
La cheminée était profonde, les meubles vermoulus, et le tapis sur lequel nous nous déplacions, mité. L’une des toiles attira plus particulièrement mon attention. Le portrait, au fusain, d’Edgar Allan Poe. Aucun rapport avec les autres, mais bon, je n’allais pas commencer à juger mon hôte sur ses goûts picturaux, n’est-ce pas ?
Il revint d’une pièce adjacente et resta debout. Il me servit à la manière d’un majordome. Si je m’attendais à…
Il entra dans le vif du sujet après que nous avons trinqué à ma santé. Je suis tombé des nues. J’ai vite ouvert mon parachute, on ne sait jamais, le vent pouvait se lever.
« Si vous saviez comme je suis content de recevoir de la visite. C’est si rare. Cette maison est montrée du doigt, dans le quartier… »
« A cause du heurtoir, peut-être… »
« Non, à cause d’un ancien résident. Pourtant, ça ne date pas d’hier. »
J’ai fixé la toile représentant Edgar Allan Poe. Il a suivi mon regard.
« Lui ? »
« Gagné ! »
« Il a essayé de vivre, incognito, dans cette maison. Il a échoué. Il ne voulait pas que l’on sache qu’il était en France. C’était mal vu, à l’époque. Il avait des soucis d’inspiration, et il s’était dit qu’en changeant de fuseaux horaires. »
Il a ri.
Je n’ai pas eu le courage de lui parler de la similitude de nos problèmes de création. Je n’allais tout de même pas me comparer à ce génie de la plume…
Il a bu cul sec son verre et, pour la suite, j’ai cru avoir mal entendu. Il était toujours debout et me forçait à lever les yeux pour poursuivre de façon urbaine cette conversation entre deux hommes bien élevés.
« La lampe champignon… c’était la sienne. Lorsqu’il est reparti chez lui, aux States, il l’a laissée ici, avec un soldat de plomb, un hussard de la Grande Armée, sur son cheval. Et ce ne sont pas des oublis. Je pense que c’était sa manière de signer sa présence. Si possible, un souvenir acheté dans le pays où il faisait halte. Ou alors… »
Il se resservit.
« Ou alors ? »
« Peut-être avait-il remarqué qu’ils étaient hantés. »
« Mais hantés par qui ? »
« Même si je le savais, je ne le dirais pas. »
« Mais… en les vendant, vous exposiez les acheteurs à… »
Il avala une gorgée, se rinça la bouche, et grimaça.
« A qui ? A un fantôme ? Pour les voir, donc les subir, il faut y croire. »
Il acheva son verre et lâcha un rot tonitruant.
Mes yeux ont fait des loopings dans leurs orbites. Il n’avait rien remarqué, et je n’ai pu que me féliciter que nous ne soyons point à la même hauteur.
Le portrait d’Edgar Allan Poe avait changé de place, et les chats noirs s’étaient regroupés autour de lui. Ils avaient déserté les tableaux qu’ils parasitaient. Une meute qui se mit à feuler. Je les voyais mais le silence accompagnait miraculeusement leur concert haineux. Les lézardes s’agrandirent comme au ralenti.
J’ai pris congé après avoir remercié monsieur Buttin de m’avoir reçu.
« Vous ne voulez pas que je vous dise comment j’ai évalué le prix de la lampe champignon ? »
« Non, non. Ce ne sera pas nécessaire. Au revoir, monsieur Buttin. »
« Au revoir… »
Cette nuit-là, j’ai rêvé que je cambriolais monsieur Buttin. Je voulais faire une surprise à Raoul. C’était bientôt son anniversaire. Chacun son tour, mais il m’avait battu sur le fil après sept décennies de course avec la mort. Le hussard à cheval le comblerait. Il n’y en avait pas dans sa collection, et je n’en avais jamais vu paradant dans la vitrine d’une brocante.
J’avais forcé la porte sans craindre d’être mordu par le heurtoir. J’avais, par précaution, enfilé des gants. Le passe-partout, je l’avais acheté à prix d’or à un serrurier corrompu.
A peine entré, après avoir appris que monsieur Buttin s’absentait le jeudi après-midi, pour jouer au bridge avec des amis, j’ai été attaqué par les chats noirs. Moult pattes griffues ont tenté de repousser l’envahisseur. Les gants m’ont bien aidé à éviter les premiers coups de couteau. Et la tête de loup m’a sauvé. Elle est apparue, en grondant, au milieu du salon, histoire de chasser les gardiens du temple. Ils se sont tous enfuis par la cheminée et le feu a pris. Je me suis réveillé alors qu’un nuage de brandons se changeait en essaim de frelons. Dès la première piqûre, je hurlais déjà.
Est-ce que la maison, dont les lézardes semblaient des plaies, se serait effondrée sur moi si j’avais été immunisé contre le venin de ces seringues volantes ?
J’en étais là de mes pensées lorsqu’une voix m’a hélé. Si longtemps que je n’avais pas été appelé, par mon prénom, chez moi. C’était hélas une voix d’homme.
« Tu veux que je t’aide à t’introduire chez monsieur Butin ? »
« Tu peux ? »
« Rejoins-moi plutôt dans le débarras ! Je n’ai pas de pattes pour me déplacer… pas encore. »
Il y eut un grand éclat de rire auquel je me joignis.
L’ampoule clignotait, preuve que la lampe avait eu une idée lumineuse.
« Alors… Je t’écoute. »
« La cheminée. »
« Quoi, la cheminée ? »
« C’est par là que tu passeras. »
« Par le toit ? Mais… j’ai le vertige, moi… »
« Mais non ! Il y un double-fond. De l’autre côté, un souterrain te mènera dans la ruelle, au-delà du jardin. Dans le quartier, on se demande pourquoi monsieur Buttin n’a jamais de poubelles devant sa porte… C’est parce qu’il passe par ce souterrain… »
« Et il sert à quoi, ce souterrain ? »
« Encore ce cher Edgar Allan Poe. Il invitait des prostituées, et pour que personne ne se rende compte de quoi que ce soit, il a fait creuser ce passage. Elles devaient se baisser en retroussant leurs jupes. Lui, rien que d’imaginer la scène… Il n’était pas tordu que dans ses écrits. C’est grâce à lui que j’ai emmagasiné tant d’imagination. S’il avait su que j’étais possédé par un esprit humain… »
« Un hypnotiseur ? »
« Quelle idée ! Mais non ! Avant d’appartenir à l’écrivain, j’ai passé du temps chez un type qui dormait avec moi. Il me serrait contre sa poitrine comme un doudou. J’ai appris, plus tard, que c’était un ventriloque. Il parlait en dormant sans ouvrir la bouche. Un matin, il a été retrouvé mort, et je suis devenu un esprit prisonnier d’une lampe. »
« Le sien ? »
« Peut-être. Je ne sais pas. Il avait tellement de marionnettes chez lui. Il passait son temps avec elles, à travailler les voix… Je suis peut-être un cumul de toutes ces personnalités en bois. »
« Un dingue. »
« Oui. »
« Et il est mort de quoi ? »
« Un infarctus. Probablement un cauchemar trop violent. Il criait : Le corbeau ! Le corbeau ! »
Il y eut un silence.
« Alors, tu vas aller lui chouraver le hussard ? »
« Je vais essayer. »
« Tu m’as l’air aussi fou que lui, mais en plus sympathique. Il s’absente souvent, le mardi et le vendredi, pour aller jouer à la pétanque avec des amis. Uniquement l’après-midi. »
« Merci. Mais dis-moi… une nuit, tu dormiras avec moi, j’espère. »
« Bien sûr. Et je te ferai la conversation jusqu’à ce que tu t’évanouisses de sommeil. Mais je ne te le garantis pas vierge des pires cauchemars… »
« Et l’entrée du passage, elle est où ? »
« Dans la ruelle, derrière la maison. Il y a une plaque rouillée sous les racines affleurant d’un figuier. Elle n’est pas lourde. Personne ne se risque dans ce coupe-gorge. Des ivrognes ont dit qu’elles se changent en serpents, les nuits de pleine lune. Qu’elles se nourrissent de chats. Elles ont ligoté les roulettes d’une benne à ordures. Les cantonniers ne mettent jamais les pieds dans cette ruelle, comme si elle était peuplée de lutins cannibales. L’entrée du souterrain se trouve sous la poubelle. Tu es mince, tu pourras t’y glisser sans problème. Le boyau mesure quinze mètres de long. Mais il est bas de plafond. Il te faudra courber l’échine. Ton amitié pour ce Raoul est touchante. Je te souhaite de réussir. Mais… »
« Oui ? »
« Que vas-tu lui dire, une fois que tu auras le hussard ? Puisque tu ne fréquentes plus les vide-greniers ? »
« Que je l’ai commandé sur Internet. »
« Si l’ordinateur fonctionne encore. »
« Il ignore que j’ai eu des problèmes avec le circuit électrique. Il habite dans l’arrière-pays, et il n’y pas eu d’orage, là-bas. »
« Un électricien qui a une panne de courant. C’est l’arroseur arrosé… »
« Oui. C’est comme un emmerdeur qui marche sur une crotte de chien. »
Un rire sarcastique a retenti dans la maison. Pas sûr que ce soit celui de la lampe champignon. Elle l’avait mis en veilleuse.
Ce jour-là, j’ai passé la matinée à gamberger. Je revivais la scène, dans le débarras, moi m’adressant à une lampe champignon qui me répondait, clignotant au fil de mes mots… et de mes pensées.
Et il y avait ce détail… détail qui me mettait mal à l’aise, surtout quand elle avait émis le désir de dormir avec moi.
Elle avait tantôt une voix de femme, tantôt une voix d’homme, et elle avait choisi cette dernière pour…
Bref.
Raoul, le fraîchement septuagénaire, demain, serait surpris… surpris et content.
Je ne ratais aucun de ses anniversaires, mais n’avais jamais fait l’effort de…
Je préférais lui offrir des cadeaux moins… romantiques.
– EPILOGUE –
J’ai attendu l’avènement du crépuscule.
Entre chien et loup, les ombres sont moins fourbes. Elles se blottissent contre un réverbère et attendent la nuit.
Je m’apprêtais à…
« Raoul ? Qu’est-ce que tu fous là ? »
« Mais… c’est toi qui m’as dit de te rejoindre ici. »
« Moi ? Je ne crois pas, non. »
« Comment ça ? J’ai reconnu ta voix au téléphone. »
Des battements d’ailes. Nerveux.
Nous avons levé les yeux au ciel en même temps. Nous étions survolés par un corbeau.
« Un corbeau, ici ! »
« Je crois savoir d’où il sort. »
« Vas-y ! Raconte ! »
« C’est une longue histoire. »
« J’ai tout mon temps. »
« Et moi, pas assez de salive. »
C’est le moment que choisirent les flics pour se pointer dans la ruelle et nous mettre en joue comme de vulgaires voleurs.
Le corbeau a disparu, en croassant, au-delà des toits.
La mauvaise blague était signée.