Chapitre 11 : Marie-Thérèse.
Un peu plus haut dans la rue, dès le début du printemps, fleurissent sur des supports de fortune de vieux cartons à tartes. On peut y lire, écrit grossièrement au feutre noir, ce qu'il y a à vendre et quel en est le prix. Il y a de la laitue, des œufs ou des cerises, parfois même des truites ou du muguet. C'est un peu cher, mais puisque c'est vendu sous le manteau, ça doit être du « bio ». À la saison des primeurs, la porte est ouverte en journée. Il n'y a plus qu'une espèce de bas-flanc fait d'un treillis de poulailler garni d'un feutre noirâtre pour barrer l'entrée. Assise, toujours assise derrière, Marie-Thérèse attend qu'un client se présente, immobile, comme une araignée espère une mouche. Parfois, parmi les gamins qui passent le matin en allant à l'école, elle en effraye un, étourdi ou nouveau, qui s'enfuit en hurlant, ses jambes à son cou. Il faut dire que Marie-Thérèse, sous ses cheveux gris coupés à la Jeanne d'Arc, à côté de son œil normal en possède un en verre. Je n'ai jamais su qui cette femme était pour Marc : une épouse, une sœur, une mère, une fille, une cousine tarée par consanguinité, une prestataire ALE ? Devant elle, trois marches en pierre bleue tout ébréchées, en plus de confisquer le trottoir sur toute sa largeur, ferment plus qu'elles n'ouvrent l'accès à la masure. Les férus bio et de sensations fortes n'ont que trois possibilités pour s'adresser à Marie-Thérèse : Soit se tenir debout, hors axe, le tronc penché latéralement pour compenser, soit s'agenouiller sur la marche supérieure comme sur un prie-dieu durant les mystères de l'Eucharistie, soit — ce que font la plupart — se tenir debout sur leur jambe gauche et à genoux sur la droite, en semi-génuflexion pour prendre une livre de fraises ou trois beaux poireaux à une Marie-Thérèse aussi statique qu'une Sainte Vierge à la Pentecôte.
Je l'avais rencontrée bien des années auparavant. Il était tard et nous avions besoin d'œufs. Je lui avais demandé si elle pouvait nous dépanner. Son visage impassible était une forteresse sans portes ni fenêtres à l'exception de deux étroites meurtrières sous une paire d'yeux mi-clos. Sans rien dire ni tressaillir, elle m'avait ordonné de me rapprocher et je m'étais, comme les autres, retrouvé en semi-génuflexion devant elle. À l'intérieur, il y avait au-dessus d'une vieille télévision cathodique un crucifix de guingois. Du gui était posé dessus. J'étais assez près pour voir que les yeux de Marie-Thérèse, les deux, le vivant et le mort, exprimaient une même peur animale.
À l'église, le dimanche, le curé disait que l'oisiveté était la mère de tous les vices. C'est une connerie. La pire plaie, c'est la peur, qui engendre la méfiance, la défiance, le racisme, la misogynie, l'homophobie, l'apathie, l'indifférence, le repli sur soi, les dénonciations, les rumeurs et les calomnies. C'est elle qui fait commettre certains actes parfois irréparables.
La peur engouffre tout ! Sauf la cupidité. Une très légère oscillation verticale m'apprit que Marie-Thérèse avait noté ma commande et une seconde, transversale, m'indiqua où verser mon obole. Ensuite, plongeant ses mains sans hâte vers la face cachée du tulle, elle fit apparaître ce que j'étais venu chercher. « Si vous avez des cartons à œufs en trop, vous pouvez toujours me les déposer, » avait-elle dû me dire sans que je me rappelle l'avoir entendue.
Les jaunes n'étaient pas fermes ; ses œufs n'étaient pas frais. Nos seuls échanges dès lors se limitèrent, de ma part, à lui déposer mes emballages surnuméraires, de la sienne, à des regards apeurés, tant de son œil valide que de l'autre. Toutefois à partir du jour où Ana 2.0 fit son apparition dans la région, c'est de l'épouvante voire de la panique que j'ai lu dans les yeux de Sainte Marie-Thérèse sous sa mantille.