Hôpital Des Prés, Lundi, 8h30
Adrien Lambert arrive à l'hôpital. Après avoir fait le tour du personnel il consulte les dossiers de ses patients. Du tiroir il tire celui de Monsieur Sera : « Ne parle toujours pas, a bien mangé, est resté calme, écrit.».« Il est resté fidèle à lui-même » pense Adrien. Il y joint les feuilles sur lesquelles se trouve la réponse à sa qustion. Il comprend que les mots, pour Monsieur Sera, sont un message codé. C'est sa manière de parler. De dire l'indicible. Parce que, face à l'horreur, il a perdu sa voix. Mais...Pourquoi ne parles-t-il pas du tout ?
« Monsieur Lambert, Mme Custodis est dans la salle de repos si vous souhaitez la voir. »
« Merci Suzie ! Je finis avec les dossiers et j'arrive. »
Un peu plus tard Adrien se rend dans la salle de repos. Il entend de la musique. Il entre et découvre Mme Custodis assise à côté de Monsieur Sera qui fait glisser ses doigts sur les touches du piano. Il joue La Valse d'Amélie de Yann Tiersen1.
« Qu'est-ce qu'il joue bien ! » s'étonne Adrien.
Il attend que la mélodie prenne fin, puis consulte Mme Custodis qui lui demande si le pianiste peut continuer de jouer. Elle ajoute que c'est une bonne idée de leur part d'avoir recruté un pianiste. Adrien lui répond qu'il faut demander au principal intéressé s'il est d'accord. Monsieur Sera hoche la tête. Adrien s'approche de lui, et lui dit : « Monsieur, je viendrai vous voir, plus tard, dans votre chambre. J'aimerai vous parler. » Monsieur Sera acquiesce et retourne à ses mélodies pour le plus grand bonheur de Mme Custodis.
Hôpital Des Prés, 14h30
Adrien arrive devant la chambre 35. Il toque, n'entend rien comme la veille, et entre. Il trouve toujours les murs remplis de mots, et constate avec stupeur que ceux-ci rampent maintenant jusqu'au sol. Monsieur Sera est dans son lit, au milieu d'eux.
« Monsieur Sera, je n'ai rien contre votre passion pour l'écriture mais vous n'auriez pas pris cette chambre pour une paperolle2 géante ? »
Monsieur Sera esquisse un sourire.
« C'est de cette écriture dont je voudrais vous parler », poursuit Adrien dans un ton plus sérieux. « J'ai lu vos mots. Il se trouve qu'ils décrivent tous la nuit, un endroit sombre, la confusion. Votre mal-être en somme. Je me trompe ? »
Monsieur Sera fait non de la tête.
« Bien. Je comprends que cela soit difficile d'en parler oralement. Toutefois, cela ne vous empêche pas de nous faire entendre votre voix lorsqu'il n'est pas question de ce sujet. Alors ma question est très simple : pourquoi ne dites-vous jamais rien ? »
Monsieur Sera fronça les sourcils, puis prit une feuille qu'Adrien avait dans les mains, et y écrivit une phrase. Adrien put y lire : « Vous croyez que c'est facile de parler ? »
« Monsieur », reprit calmement le médecin, « je ne vous parle pas de ce que vous avez vécu, du traumatisme, je vous dis que vous pourriez répondre à voix haute quand on vous parle d'autre chose. Vous n'êtes pas muet ? Je n'ai rien vu à ce propos dans votre dossier médical. »
Monsieur Sera secoue la tête, et reprend la feuille. Il écrit un peu plus longuement. Adrien patiente en toisant tous les mots écrits dans la chambre. Monsieur Sera lui tend le papier. Il lit : « Ce que j'ai vécu m'a amené à me réfugier dans les mots. Il ne pouvait en être autrement depuis que j'ai rencontré ce libraire qui m'a appris que les mots sont ce qui permet de tenir debout. C'est lui aussi qui m'a enseigné le piano. »
« Ce libraire vit-il encore ? Où habite-t-il ? »
Monsieur Sera écrit : « Il habite à Sola, une ville au nord. Il vit encore. Je l'ai rencontré durant mon voyage dans son pays, l'Abyssinie. » Il inscrit ensuite l'adresse de la librairie.
« Très bien. J'aurai le plaisir de lui rendre une petite visite si cela ne vous dérange pas. »
Monsieur Sera répondit « non » de la tête.
Adrien sortit de la chambre, plus songeur qu'hier.
Lucie R.
(Ce texte n'est pas libre de droit.)
1Yann Tiersen a composé la BO du film Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain, sortit en 2001.
2Paperolle fait référence à la suite de feuilles que Marcel Proust a collé les unes aux autres pour continuer d'écrire, et corriger. L'une d'entre elles fait jusqu'à 1m60 !