D’apprendre que tu étais née l’année où le Titanic a coulé, ça ne t’a fait ni chaud ni froid. J’avais découvert cette coïncidence tout à fait par hasard, ce devait être en 76, 77 ou 78 grand maximum. Une bonne dizaine d’années avant que l’épave ne soit localisée, et à ce moment-là l’histoire n’était vraiment pas dans tous les esprits. On était tellement mal informés que je t’avais raconté que tu étais née le jour même du naufrage, ce qui était faux : il s’en fallait de trois mois et quelques jours. De toute façon, tu t’en foutais, du Titanic. Il n’évoquait pour toi que des caprices de richards n’ayant rien de mieux à faire que traverser l’Atlantique, mais une traversée, même en troisième classe, c’était quelque chose qui te dépassait quelque peu. Tu n’es jamais allée plus loin que Vintimille en direction du sud, et Bruxelles en direction du nord.
Ton deuxième prénom c’était Raymonde, mais je n’aurai pas besoin de l’utiliser pour préserver ton anonymat. Depuis le temps que tu résides boulevard des allongés, ta tranquillité est définitivement assurée. Paulette, Raymonde. Avec des parents prénommés Pauline et Paul, fallait-il s’attendre à l’un de ces prénoms qui étaient à la mode l’année de ta naissance (Marie, Jeanne, Marguerite) ou qui fasse un peu moins populo (Geneviève, Marthe, Madeleine) ? Il faut reconnaître qu’ils ne se sont pas cassé la nénette, tes vieux.
Fin des années vingt, début des années trente, tu n’étais qu’une gamine, tu avais dix-sept, dix-huit ans, et voilà qu’arrive ce grand type blond. Un blond aux yeux bleus, mais avec tout de même un air de ne pas être sorti d’un tronc cent pour cent gaulois. Pourtant, né à Paris et élevé dans le Morvan d’où il ramenait cet accent rocailleux au point de transformer les « r » en « l ». Qu’en ont pensé tes parents ? (Tout ce que je sais, c’est que ta mère et son gendre se sont connus pendant plus de cinquante ans - car elle t’a survécu, sans d’ailleurs jamais le savoir - et qu’ils se sont vouvoyés jusqu’au dernier jour). En tout cas ils ont donné leur consentement, car mariage en février dix-neuf cent trente, tu avais dix-sept ans et demi. Et, très vite je le suppose, tu t’es mise à lui parler et à parler de lui en l’appelant « Papa ». La différence d’âge (il avait sept ans de plus que toi) et de taille (il faisait un mètre quatre-vingt deux, toi un cinquante huit) y ont peut-être été pour quelque chose…
La langue que tu parlais, celle que tout le monde parlait dans ton milieu, à cette époque, et à cet endroit, elle vit toujours en moi. Ton milieu ? Cavanna appelle ça les purotins. Ta mère couturière, puis concierge, ton père trente-six métiers dont mécanicien, garçon de magasin, chauffeur de taxi, les trente-trois autres je n’ai jamais su. L’époque ? Limitons-nous à une décade, celle séparant ta vingtaine de ta trentaine : 1930 – 1940 (de dix-neuf cent trente à dix-neuf cent quarante, comme tu disais – tu as toujours énoncé les millésimes par centaines vigésimales, de même que les sommes d’argent : douze cents, quatorze cents francs…) L’endroit ? Paris et le département de la Seine, celui d’avant la petite couronne. Tu es née à Levallois-Perret, ta mère à Maisons-Alfort, ton père à deux pas du canal Saint-Martin, quartier de l’Hôpital Saint-Louis. Cette langue, donc, ta langue, qui coule toujours dans mes veines, je n’ai jamais vraiment essayé de la faire revivre par l’écrit.
***
Ce que je vais faire, ça va ressembler à un inventaire. Les inventaires, paraît-il, c’est souvent d’un intérêt limité. Soit. Admettons. A moins que je ruse et que je déguise l’inventaire ? Un inventaire déguisé, aurait-il des chances de passer ? Essayons.
Quand je chialais parce que je m’étais brûlé le gosier en mangeant quelque chose de trop chaud, tu répondais « Ça a cuit sur le feu. » Et comme j’ai eu une période assez pleurnicharde entre quatre et six ans, combien de fois m’as-tu lancé « Pleure, tu pisseras moins ! » ?
Tu haïssais le bordel que je mettais dans ma chambre, je te haïssais pour ça, et quand je t’avais demandé pour la cinquantième fois où tu avais rangé tel livre ou tel jouet, excédée tu répliquais sèchement « Au trou de mon, première porte à gauche. »
Les chiens font pas de chats, remarquais-tu parfois, c’est seulement maintenant que je me demande si c’était pour déplorer mon trop (ou trop peu ?) de ressemblance avec ton fils (mon géniteur, donc).
D’une voisine que tu avais dans le nez tu disais qu’elle était aimable comme une porte de prison, et qu’elle était du genre à rire toutes les fois qu’elle se brûle. (Tu étais quand même un peu gonflée, vu que ladite voisine, c’est toi qui avais commencé à lui faire la gueule.)
De cette autre voisine, comédienne débutante qui affectionnait les mini-jupes, tu disais en rigolant qu’elle devait s’habiller chez Renault… Parce que Renault… à Billancourt (habille en court) !
Comme j’étais gauche, empoté et timoré, j’étais un dégourdi sans malice, adroit comme un chien de sa queue, qui avait les deux pieds dans le même sabot, et mes calamiteuses performances sportives je les devais au fait que j’étais souple comme un verre de lampe. En plus d’être de temps à autre, à mes moments d’apathie et de nonchalance, nerveux comme un plat de nouilles.
Tu avais la moquerie féroce, mais pas dépourvue de tendresse, pour les disgraciés en tout genre. Les chauves, avec leur perruque en peau de fesse ; les bigleux avec les yeux qui se croisent les bras, ou qui ont un œil qui dit merde à l’autre ; les sourds et leurs portugaises ensablées ; les bègues à qui on a envie de dire « Pose ça là, on va le trier » et autres bafouilleux pour qui ça se bouscule au portillon ; les édentés, avec leur bouche en grille d’égout ; les moches et mal foutus de tout poil, nez à piquer des gaufres, paupières en capote de fiacre…
A ton époque et dans ton milieu, on chantait volontiers. Pourtant la téhesseffe n’était pas encore entrée dans tous les foyers, loin de là. Les chansons, il y avait toujours moyen d’en entendre : au music-hall, qui restait le grand divertissement populaire, au cinéma aussi. Mais toi, les Maurice Chevalier, les Tino Rossi, les Jean Sablon, te laissaient de marbre. Tu préférais les marrants comme Georges Milton (« Faire pisser Mirza, c’est pour mon papa », « Est-ce que les artichauds froids sont meilleurs que chauds ? ») Tu avais également une prédilection pour certaines chanteuses à voix et à textes : Lucienne Delyle, Lys Gauty, Berthe Sylva. De cette dernière, interprète des célèbres mais lacrymales Roses blanches, tu préférais Mon vieux pataud, dont tu avais mal compris ou sciemment détourné les paroles, « Mon vieux pataud toi qu’es qu’une bête » devenant « Mon vieux pataud toi qu’es si bête »… Et puis, au-dessus de tous, impériale, Mistinguett (« Je suis née dans l’faubourg Saint-Denis, faut pas m’la faire j’suis une gosse de Paris. ») Les chanteurs et chanteuses d’après-guerre, tu trouvais que c’était de la gnognotte, comme cette Charlotte Naimbourg dont on causait partout… En fait, il s'agissait de Charles Aznavour ; tes oreilles parigotes avaient francisé son patronyme avec enthousiasme.
Pourquoi je ressors toutes ces vieilleries ? Peut-être pour contredire Paul Nizan dont le ton catégorique de son « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » m’a toujours un peu agacé. Je ne dis pas que c’était une félicité de tous les instants d’avoir eu vingt ans en 1932. Je ne sais même pas si on peut faire des comparaisons pertinentes entre générations et époques : vingt ans en 1942, vingt ans en 1962, vingt ans en 2022 ? Si tu étais encore là pour en parler, tu n’en dirais peut-être pas de mal, de tes vingt ans, après tout ? Alors, ces artichauts, sont-ils meilleurs froids que chauds ?