Pépé
Il y a celles et ceux qui ont vingt ans, qui vont les avoir ou qui les quittent à peine… et puis il y a celles et ceux qui les racontent, ces vingt ans, qui les écrivent, qui les chantent…
Quand on a vingt ans, on a bien autre chose à faire que d’en parler. Les vivre d’abord. Pas toujours facile. Ça prend du temps. Ça prend la tête. Ça prend aux tripes…
Libre ? Avec des rêves plein la tête ? Pas sûr.
Tous les défis ? Tous les possibles ? Peut-être. Mais quels défis ? Et quels possibles ? On n’a pas tous les mêmes. Alors on fait avec les siens. Parfois on écoute ceux des autres et on se dit que… on ne se dit rien du tout ! Parce qu’on n’y comprend rien !
Moi, mes vingt ans, c’était un peu comme le chaos. Oh, évidemment, je n’en savais rien. Il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir. Beaucoup de temps. Trop !
Et puis il m’a fallu de l’aide. Tout seul, je ne sais pas…
Ces paroles, je les ai certainement entendues. Peut-être même en live, comme on dit maintenant. Peut-être même en regardant la crinière blanche de cet homme devant son grand piano noir ou quand il s’avançait vers son micro, sur le devant de la scène, tout près de nous, et qu’on voyait ses yeux malicieux et qu’il nous enchantait. « Poètes, vos papiers », « Ni dieu, ni maître », et puis « Avec le temps »… Le temps, quand on a vingt ans, on ne sait même pas ce que c’est. On l’appelait « Pépé », comme le nom de sa guenon Pépée. « T’avais les mains comm’ des raquettes, Pépée »…
Je les ai entendues, sûrement, ces paroles, mais je ne les ai pas comprises. Je ne comprenais rien… Rien à rien !
Lui, il a écrit ça quand il avait quarante-cinq ans. Quarante-cinq ans ! En 1961. Moi j’avais cinq ans… Je les ai entendues, sûrement, quand j’avais vingt ans. Il en avait soixante et il était habillé tout en noir, devant son grand piano noir. Les projecteurs éclairaient par-derrière ses cheveux blancs, lumineux et ébouriffés, comme ses paroles.
Pour tout bagage on a vingt ans
On a l'expérienc' des parents
On se fout du tiers comm' du quart
On prend l'bonheur toujours en r'tard
Nous buvions ses paroles comme une boisson exotique qui désaltère, mais dont on ne connaît pas les ingrédients. Comme une eau fraîche qu’on avale les yeux fermés.
Je ne sais pas ce que les autres entendaient. Je ne sais pas ce qu’ils comprenaient de ces paroles un peu étranges : « On a l’expérienc’ des parents », « On prend l’bonheur toujours en r’tard ». Moi je trouvais ça beau. J’étais sensible aux mots et aux phrases. Mais ils ne me parlaient pas vraiment. À présent, je sais qu’ils entraient en moi et qu’ils s’y installaient…
Je me foutais de tout. Mais ce n’était pas de l’insouciance. Quant au bonheur, je ne savais pas trop ce que ça pouvait bien être… Simplement, être là, laisser les choses se faire, regarder le monde. Je ne savais pas faire mieux. Et observer les autres, des êtres énigmatiques qui n’étaient pas moi mais qui me ressemblaient, un peu. Je n’osais pas trop les approcher. Mais, quand ils venaient vers moi, je sentais comme une vibration de l’air m’envelopper. Les filles surtout…
Pour tout bagage on a sa gueul'
Quand elle est bath ça va tout seul
Quand elle est moche on s'habitue
On s'dit qu'on est pas mal foutu
J’étais plutôt bien. Je ne le savais pas. Ma mère me le disait. Et ma vieille voisine arménienne aussi : « Comme il est beau ». Mais c’étaient des paroles d’adultes et je ne me voyais pas. Les filles de mon âge ne disaient pas ces choses-là. Et je ne savais pas percer le mystère de leurs gestes. À vingt ans, mais oui Madame…
Pour tout bagage on a sa gueul'
Qui caus' des fois quand on est seul
C'est c' qu'on appell' la voix du d'dans
Ça fait parfois un d' ces boucans
Seul, oui… Mais il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour entendre quelque chose au milieu de ce boucan. Une petite voix bien timide et bien fluette qui a fini par grandir et par m’expliquer ce que personne ne m’avait expliqué. La vie, les gens, l’amour, la peur, la honte, le bonheur, la joie.
Je suis passé à côté de mes vingt ans. Ce n’est pas ma faute. J’ai sûrement fait du mal autour de moi, un peu, beaucoup. Mais ce n’est pas ma faute. Je ne savais pas. Je ne savais rien.
Aujourd’hui j’écoute encore cette chanson. Et je commence à comprendre. À soixante-dix ans, mais oui Madame !
Et en cherchant son cœur d'enfant
On dit qu'on a toujours vingt ans…
Et puis : « La solitude » et après « Il n’y a plus rien, plus, plus rien »…
Les citations en italique sont des titres ou des extraits de chansons de Léo Ferré.