Photosynthèse

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Texte provenant d'un atelier où il fallait que la première et la dernière phrase soient les mêmes et placer les mots en gras. Bien évidemment j'ai abusé.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                J’ai retrouvé la clé par hasard au fond d’un carton à bordel, en cherchant quelque chose que je n’ai évidemment pas trouvé. Ca fait tellement d’années,  que je n’y ai pas remis les pieds. Je n’en ai pas éprouvé le besoin, mais le fait d’avoir retrouvé cette clé m’en a subitement donné l’envie.

                La chaleur y est étouffante, comme à peu près tout grenier sous les tuiles chauffées au soleil de l’été, pourtant la matinée n’est pas encore terminée. Le plancher est vraiment poussiéreux après si longtemps. Je me demande toujours comment autant de saleté arrive à s’accumuler dans un endroit où personne ne va jamais, comme si le lieu se désagrégeait de lui-même sous le poids de l’ennui. La poussière est épaisse et grise, on dirait qu’il a neigé sous les combles.

                J’avance d’un pas prudent, mais pas assez souple pour ne pas soulever un nuage qui vient me chatouiller les narines et me fait éternuer plus de fois que je n’arrive à les compter. Ce soudain remue-ménage fait peur à une souris qui se carapate bien vite en courant le long d’une plinthe pour disparaître derrière un coffre.

                La pièce est vaguement éclairée par les deux lucarnes de chaque côté du toit. La lumière et le décor grisâtre donnent une impression hivernale à l’ambiance calme comme un matin blanc. C’est d’autant plus surprenant avec la chaleur qui règne ici. Je me retourne pour appuyer sur l’interrupteur et l’ampoule ne produit qu’un bref flash accompagné d’un claquement puis s’éteint aussitôt. Quelques grains de poussière noircie tombent doucement comme des flocons.

                Rien ne semble avoir bougé depuis mon dernier passage. Les rangées d’étagères couvertes de bâches en plastique sont toujours là, encombrées de toutes les choses qui accompagnent une vie et dont on ne se sert plus, tout en les gardant pour quelques raisons obscures. Même la vieille horloge est toujours là, ses aiguilles pendant tristement à six heures trente comme des vieilles fleurs fanées.

                Je Soulève doucement une bâche pour ne pas déclencher de nouvelle tempête de poussière. Je me laisse absorber par la nostalgie de ce que j’y retrouve et m’attarde sur les piles de livres lus et relus. J’en sors quelques-uns et les feuillette rapidement, me rappelant vaguement les histoires qu’ils contiennent et les moments où j’ai pu les lire.

                Pendant ce temps, quelque chose tourne en arrière-plan dans ma tête, quelque chose qui ne va pas et je n’arrive pas à savoir quoi. Ça m’énerve prodigieusement, comme un mot connu qu’on a sur le bout de la langue et qui ne veut pas sortir. Je repose les livres, ferme les yeux et respire doucement en écoutant le silence.

                Le coffre !

                Il n’était pas là la dernière fois. Ni même les fois d’avant. Il n’a jamais été là, je n’ai jamais eu de coffre comme celui-là.

                Il a tout l’air d’un coffre sorti d’un film de pirates, en bois clair avec des renforts métalliques sur les arêtes, un couvercle bombé et un gros loquet métallique posé sur un anneau. Je m’attendais à y trouver un énorme cadenas avec une chaine pour le maintenir fermé, mais non, rien de tel.

                Je soulève le loquet et ouvre doucement le couvercle. L’intérieur est recouvert d’une toile à motifs dont la couleur a disparu avec le temps. Tout ce que j’y trouve est un gros livre qui ressemble à s’y méprendre à un album photo. Je le soulève délicatement puis recule doucement pour aller me mettre sous la lumière d’une des lucarnes.

                J’ouvre la première page et je constate qu’il s’agit bien d’un album photo, mais le plus étrange c’est que ce sont des photos de moi ! La première est une image où je suis dans le grenier et je contemple un album.

                Je tourne les pages et je comprends encore moins ce qui se passe. Ce sont des photos récentes de ces dernier mois. Divers moments de vie, certains importants, d’autres non. C’est juste un patchwork qui n’a pas vraiment de sens. Mais le plus important : qui a pris ces photos ? Je ne suis pas du genre à me prendre en selfie toutes les trois minutes, on ne se photographie quasiment jamais avec mes amis. Il y a même des moments où je me souviens parfaitement avoir été seul, il ne pouvait pas y avoir de photographe !

                Plus je tourne les pages, plus les moments sont éloignés dans le temps et moins j’ai d’idées sur ce que je suis en train de regarder. La dernière photo c’est celle de la porte du grenier. J’ai comme une drôle de sensation, je me sens attiré vers l’image, ou plutôt on dirait qu’elle monte vers moi, jusqu’à bientôt envahir tout mon champ de vision.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                Je suis à l’entrée du grenier. À quelques mètres je vois l’album par terre dans le halo de lumière grise. Je nage en plein délire ! Affolé, je me retourne, saisis la poignée pour fuir ce moment et retrouver la fraîcheur de la maison. C’est fermé. Je secoue la poignée dans tous les sens et tire comme un âne, mais rien n’y fait, la porte ne s’ouvre pas. J’essaie de me calmer, de reprendre mon souffle en sortant la clé de ma poche. L’ennui c’est qu’il n’y a pas de serrure à l’intérieur.

                Je m’adosse à la porte pour reprendre mes esprits et j’entends le bruit de l’ampoule qui claque. Je regarde à nouveau les grains de poussière grillée tomber mollement au sol tout en constatant que je ne suis plus seul. J’étouffe un cri de surprise en voyant l’individu qui n’est autre que moi ! Mais un moi fantomatique, translucide. Je me dis que je dois être en train de rêver et que je vais me réveiller. Je tends timidement un doigt pour constater que mon double est également intangible. Je ne rencontre aucune résistance je peux passer au travers comme s’il n’y avait rien.

                Je ferme les yeux un instant, je pense que la chaleur me fait avoir des hallucinations. J’ouvre les yeux, « je » suis toujours là. J’observe mon double se diriger vers la bâche et la soulever et commencer à feuilleter des livres. Je pousse un cri, pour me libérer de la terreur que je sens monter en moi mais aussi pour attirer son attention. Peine perdue, il ne me remarque pas et continue à faire ce que je faisais tout à l’heure.

                J’observe son manège. Il fait exactement ce que j’ai fait. Il range les livres, ferme les yeux, reste immobile un moment puis se dirige vers le coffre. Je le regarde regarder l’album et distingue son air complètement éberlué par ce qu’il découvre. Puis il arrive à la dernière page et semble complètement hypnotisé par ce qu’il y voit. L’étrange sensation se manifeste à nouveau.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                C’est officiel, je suis cinglé !

                J’essaie à nouveau d’ouvrir la porte, mais rien n’y fait. Je mets des coups de pieds, je m’élance et ne réussis qu’à me faire très mal à l’épaule. Ça ne se passe pas vraiment comme dans les films, c’est bien plus solide en vrai et plus douloureux aussi certainement pour un résultat nul. Tout ceci ne va me valoir qu’un gros hématome.

                Pendant ce temps, mon double recommence son manège sans rien y changer.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                J’angoisse terriblement, la sueur me dégouline dans le dos à grosses gouttes, j’ai la gorge sèche et irritée par toute la poussière soulevée par mes ruades. Je ne sais pas quoi faire pour sortir de ce grenier.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                Cette fois je me dirige vers l’album que je ramasse pendant que « je » explore le grenier. Les photos ont changé, elles sont encore plus anciennes. Je tourne les pages pour voir ma vie défiler sous mes yeux sous des angles que je n’ai jamais vus. Et là je m’arrête sur une page, il y a une photo d’elle. Immédiatement me revient le souvenir de son léger parfum d’hibiscus qu’elle aimait à porter au printemps. C’est comme s’il flottait dans l’air et qu’elle était là à mes côtés. C’est curieux comme les souvenirs peuvent être liés aux odeurs. La douleur est trop forte, je tourne la page et le parfum s’évapore. Bientôt j’arrive à la dernière page et j’y trouve encore la porte, plus petite, plus loin.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                La lumière provenant de l’extérieur a légèrement baissé. Mon double est toujours là. Il a changé de circuit et se dirige vers l’album pour reproduire exactement ce que je viens de faire. Le parfum me revient en pleine gueule comme un train lancé à pleine vitesse. Je tangue sous la violence du souvenir que j’ai eu tant de peine à refouler.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                Je retourne une fois de plus vers l’album et ma vie à rebrousse-temps est toujours plus lointaine, j’y vois des choses que j’avais enfouies à jamais, tout du moins c’est ce que je croyais jusqu’à maintenant. C’est plus que je n’en puis supporter et j’éclate en sanglots tellement certains moments reviennent alors que je n’aurais jamais eu envie d’y repenser et de les revivre si intensément en les voyants si vivants dans ces photos. Je me ressaisis et arrive à la dernière page, la porte est encore plus petite et encore plus loin.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                La lumière a encore baissé. Je suis trempé de sueur. Cette fois je m’approche d’une étagère et j’en débarrasse rapidement les livres en les poussant sans ménagement puis je tire le meuble vide sous une des lucarnes pour m’en servir d’échelle. Je grimpe dessus difficilement mais j’arrive enfin à hauteur de l’ouverture.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                Je dois aller plus vite que mon double pour essayer d’atteindre l’extérieur. Je m’y reprends à plusieurs fois mais je n’ai pas assez de temps pour arriver à mes fins. Alors je retourne vers l’album pour prendre plus de temps à l’observer pour me laisser plus de latitude au prochain passage. Je m’approche de plus en plus de mon enfance. Je suis pris d’un affreux pressentiment sur ce qui se passera au moment où j’arriverai à ma naissance. Je préfère ne pas y penser.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.

                Il fait de plus en plus sombre. Enfin, j’arrive à décoincer le mécanisme d’ouverture et passe ma tête à l’extérieur. Je prends un instant pour respirer de l’air frais avant de voir ce qui se passe dehors.

                Je vois d’immenses bras tenant un album photo, au-dessus, une immense lucarne vomissant une lumière blafarde. Affolé je baisse le regard, il y a un corps gigantesque habillé comme moi. C’est comme si je me trouvais au niveau de ses yeux. Je relève la tête et je vois une énorme photo d’une porte si éloignée qu’elle est à peine visible.

                La porte du grenier se referme en grinçant derrière moi.


Publié le 23/08/2026 / 2 lectures
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