Quand l'or se fait la malle

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  Lorsqu’il prit sa retraite, le grand Falconelli, le célèbre prestidigitateur, vendit la malle dans laquelle il faisait disparaître Linda, sa jolie partenaire. Il avait besoin d’argent car le cirque ne payait plus, en fin de carrière. Et il avait trop souvent passé ses nuits dans des endroits coûteux et louches.

  Le cirque n’était plus à la mode.

  Les enfants, à force d’être influencés par les médias, avaient enfin compris que les animaux n’y étaient point heureux. Que les femmes n’y étaient que des potiches. Que les magiciens étaient des marchands de mirages. Les clowns, des hommes tristes et méchants. En gros, que le Père Noël n’existait plus sur la piste.

  Une goutte, se désolidarisant de l’averse, fit déborder le vase.

  Le grand Falconelli licencia Linda, qui revendiquait un meilleur salaire. Il la remplaça par des chiens, avec lesquels il jouait à cache-cache en public. Un soir, la malle s’était rouverte sur un vide silencieux et profond. Les rares spectateurs présents sous le chapiteau s’attendirent à entendre les cabots aboyer en coulisse, mais rien ne vint.

  La mascarade tournait au vinaigre.

  Le grand Falconelli dut renoncer à son numéro. Et mettre un terme à sa carrière.

  La malle, incrustée de pépites, lui avait rapporté beaucoup d’argent. Elle avait jadis servi à transporter l’or des rivières.

  Il avait remboursé ses dettes. Il finirait sa vie l’esprit libre et léger.

 

*

 

  Lorsque j’ai déserté le domicile de mes parents pour habiter un studio en front de mer, j’ai été fidèle à ma promesse. Je les ai emmenés.

  Gamin, un jour de grande résolution, j’avais réuni mes jouets afin de les rassurer : je leur avais promis de ne jamais les quitter. Que seule la mort ferait de nous des étrangers. Je les savais éternels pour peu que l’on ne les jetât point dans un four. Raison pour laquelle je redoutais tant que l’on m’offrît des soldats du Moyen Age. Les assiégés eussent tendance à les cuisiner en les arrosant d’huile bouillante.

  Je m’étais levé, ce matin-là, avec l’envie de changer les choses. La nuit, bonne conseillère, avait repeint mon avenir en rose. Depuis que j’avais redoublé la classe de CM2, je voyais tout en noir.

  J’avais évité d’évoquer la poubelle, citant plutôt la malle achetée par mon père, six mois plus tôt, chez un brocanteur. Un ami d’enfance qui lui avait fait un prix. Elle avait appartenu à un prestidigitateur, paraissait-il. J’en avais déduit qu’elle était capable de disparaître, du jour au lendemain…

  Mes parents m’en avaient laissé la garde. Il m’arrivait de l’espionner, caché derrière un meuble. Sans allumer la lumière, je pénétrais dans ma chambre sur la pointe des pieds, la moquette amortissant mes pas. Un soir, elle avait bougé. Imperceptiblement. Les marques sur le sol attestaient de son mouvement. Avait-elle des pattes invisibles ?

  J’avais écarquillé de grands yeux lorsqu’en émergea une créature de rêve aux longs cheveux roux. Le couvercle s’était ouvert en imitant une huître. Des aboiements retentirent dans la maison. Ils ricochaient sur les murs comme des balles. Le temps de m’ébrouer, tout était rentré dans l’ordre.

  Mes parents ne m’avaient point cru quand je leur avais raconté mon épopée nocturne. A minuit, ils avaient commencé à me chercher à l’étage. Ils avaient l’habitude, dans le salon, tandis qu’ils regardaient la télé, de m’y entendre marcher.

  Je m’étais endormi dans ma chambre, le dos calé contre le mur du fond, entre la petite bibliothèque et le bureau. La malle me faisait face, à l’autre bout de la pièce. Il fallait enjamber le lit pour l’atteindre. Je l’aurais bien remplie de jouets dont je ne me servais plus.

  A l’époque, nous nous déplacions en famille et elle était idéale pour enfourner la totalité de nos affaires. Elle avait un gros appétit. Le train se chargeant de la trimbaler jusqu’à Langogne, en Lozère. Nous nous y rendions, au mois d’août, pour trois semaines de vacances que mes parents jugeaient méritées. Moi, je m’en foutais. Je m’amusais autant ici, à Marseille, que là-bas. Et puis, là-bas, je n’avais point sous la main ma grande armée de soldats de plomb. Je ne pouvais en favoriser quelques-uns au détriment des autres, car ils se jalousaient tous au point de noter mes présumés « actes de préférence » sur un calepin. Je n’avais pas intérêt à négliger les plus susceptibles, qui attendaient la nuit pour se venger, me piquant en plein sommeil de la pointe de leurs baïonnettes.

  Là-bas, en Lozère, les légendes étaient encore vivaces. Les baladins d’aujourd’hui en imaginaient de nouvelles. Des artistes peintres, redessinant le paysage du bout d’un pinceau aux poils rares, y transformaient les monts et les vallées en bosses et en plaies. Ils réintégraient leurs ateliers l’âme aussi noire qu’une nuit de pluie diluvienne. Les photographes, eux, s’armaient d’un fusil pour se défendre contre le petit oiseau.

  Chaque année, nous remettions le couvert.

  Il y avait, là-bas, des châteaux tellement vieux que les fantômes y attrapaient froid. Ils se réfugiaient dans les fermes et les animaux devenaient nerveux. Les paysans, sans preuve, accusaient les loups. Les chasseurs les écoutaient avec le sourire et les gendarmes simulaient.

  J’avais murmuré à l’oreille de mes joujoux qu’ils vivraient, plus tard, dans le plus beau des châteaux. Je me faisais fort de soigner leur retraite. Mais il me fallait, pour commencer, trouver du boulot.

  Ils avaient tous bien réagi, même quand je leur avais révélé qu’au début, ils seraient serrés comme des sardines dans leur boîte. Ils ignoraient ce qu’était une sardine. Certains croyaient que c’était une distinction militaire. Ceux-là faisaient de la déformation professionnelle. Il n’en existait pas en peluche.

 

  Seuls les soldats de plomb ont refusé de participer à la grande migration. Ils voulaient une boîte à chaussures de grande pointure. Ils étaient peu nombreux, mais ceux qui mouraient tout le temps en période de guerre, selon mon humeur, étaient les plus chiants.

  Je n’avais point de « caserne en carton » sous la main. J’en avais trouvé une au fond d’un placard, dans le studio. Lorsque j’annonçai la nouvelle au régiment de retraités, chacun leva son arme en direction du ciel et fit feu. Le lustre avait explosé comme une nuit de 14 juillet.

  Je les avais mal habitués.

  Le jouet représentant une caserne avait mystérieusement disparu à la suite d’un incendie au grenier. La foudre avait fusillé le toit de la maison de mes parents. Le courant avait passé. Les toiles d’araignées avaient joué le rôle de mèches rebelles. L’étincelle avait dévoré ces fils de barbe à papa avec un appétit de pyromane.

  Le jouet représentant une caserne s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

 

  Le camion de pompiers a crevé en route.

  Encore cette manie qu’avait mon père de semer des punaises. Il collectionnait les posters, et, quand ma mère en avait marre, il les décrochait du mur en oubliant qu’il risquait de perdre du lest en route, sur le chemin du grenier. Il les roulait avant de les aligner sur une vieille commode, qui évoquait maintenant des grandes orgues. Il rangeait également, contre les murs gonflés d’humidité, les toiles qu’il peignait, jadis, lors des crépuscules d’été. Il craignait trop la lumière pour se risquer à manier le pinceau en plein soleil. Il avait perdu la vue avant de perdre la vie.

  La pièce symbolisant la mémoire de la maison permettait aux souvenirs de revivre grâce aux ombres et à l’odeur du bois.

  J’avais souvent entendu crier mon père. Je n’aurais jamais dû piéger le sol de tapettes destinées à châtier les souris qui s’attaquaient aux jouets exilés sous le toit.

 

*

 

  J’avais rencontré Sophie Douce sur le lieu de mon travail. Elle portait bien son nom. Je vivais depuis deux ans dans ce studio en front de mer qui me coûtait, chaque mois, la moitié de mon salaire. J’avais quitté mes parents parce que la cohabitation devenait impossible. Ils écoutaient la télé à plein tube et j’avais du mal à lire, dans ma chambre. Je crois bien qu’ils devenaient sourds et se refusaient à entendre mon diagnostic.

  J’avais failli leur demander de me prêter la malle. Elle avait souvent servi. Ils n’en avaient plus vraiment besoin. Mon père y entassait son attirail de peintre du dimanche.

  On avait cessé d’aller là-bas, en Lozère, quand il a commencé à cracher du sang en toussant, chaque matin. Il avait fumé depuis qu’il avait eu l’âge de travailler. Il était parti dans les brumes du ciel. Ma mère n’avait jamais osé me demander de revenir, pour lui tenir compagnie, et elle avait rejoint mon père. Là-haut, elle ne risquait point de subir ses toux. Perchés sur un nuage, ils voguaient sur une mer de fumée.

  J’ai récupéré la malle et vendu les autres meubles aux enchères.

  Sophie Douce était entrée dans la librairie pour y acheter le roman d’un auteur anonyme dont elle avait oublié le titre. La situation était cocasse. Elle en avait entendu parler à la radio, sur France Inter. Le thème du livre lui avait rendu l’envie d’oublier pour quelques centaines de pages les romans à l’eau de rose dont elle arrosait ses lectures. Il était question d’un cirque où les animaux se révoltaient avant de prendre en otages les spectateurs.

  Nous avions passé une bonne heure dans les rayons, à chercher l’opus en question. Je regrettais que la librairie ne fût point un labyrinthe. Je ne tenais pas à ce qu’elle s’en aille trop vite. J’eus envie, pour la retenir, de la clouer sur la tête de gondole, telle une figure de proue. L’image m’avait fait rire aux éclats, et sa moue mi-dubitative, mi-amusée, m’avait fait craquer. Je me découvrais une âme d’employé zélé. Le suspense était à son comble. Je l’avais emmenée dans la réserve, car nous venions de recevoir les nouveautés du mois.

  Elle était repartie en se débrouillant pour oublier sa carte de visite sur la banque. Elle était esthéticienne. Ce qui expliquait le soin avec lequel elle se maquillait.

  Elle était grande, rouquine, et ses yeux étaient aussi bleus que le ciel quand le mistral souffle. Sa peau était laiteuse et toute tachée de rousseur. Elle avait la dégaine d’un top model, mais, perchée sur ses talons aiguilles, elle évoquait surtout un bel échassier.

  Je l’avais rappelée le lendemain pour lui dire que j’avais commandé son livre. J’avais bafouillé. Elle avait mollement raccroché puis rappelé pour me demander comment j’avais fait puisque je n’en avais point le titre. Je m’étais surpris à lui répondre que je le lui dirais devant une bonne tablée, au resto, puis je l’avais encore rappelée pour lui dire que sa carte de visite était très joliment calligraphiée.

  Sophie Douce, esthéticienne de combat

  Elle avait de l’humour.

  Elle cachait bien son jeu.

 

  Six mois plus tard, je déménageai.

  Pour habiter dans sa grande maison, à Aubagne. Son âge tutoyait ma trentaine triomphante.

  La malle aux jouets me suivit sur ses petites pattes invisibles. Je la rangeai dans un réduit que Sophie Douce me réserva.

  A l’intérieur, il y avait mes soldats de plomb, mes nounours, le jouet représentant une caserne… et l’attirail de peinture de mon pauvre père.

 

*

 

  J’avais rallongé de vingt bons kilomètres la distance quotidienne parcourue entre le studio en front de mer et la librairie. Peu importait. Une heure de route par jour, en faisant la gueule, au lieu de vingt minutes en sifflotant. Les embouteillages m’entendraient vociférer avec mes frères de bouchon. J’avais eu, jusque-là, la chance de les contourner.

  La maison datait un peu mais elle était grande, très grande. Elle paraissait encore plus volumineuse de l’intérieur. Elle baignait dans une immense flaque de soleil, au pied du Garlaban. L’ombre semblait la craindre. Les jours de pluie, les nuages la survolaient pour aller se vider ailleurs. On eût dit des bombardiers en route pour larguer leur lest de mort sur une ville côtière.

  L’accent de Marcel Pagnol planait au-dessus des têtes. Mais moins que jadis, lorsqu’il était à fleur de peau, à chaque coin de rue, dans les magasins. Il s’effaçait au gré des décennies.

  La chambre, immense, était très peu meublée. Le moindre soupir y résonnait comme dans une église. Le réduit où j’avais rangé la malle se trouvait sur le même palier. Chaque matin, Sophie Douce se levait la première pour me confectionner un bon petit déjeuner. Elle se couchait la plupart du temps quand mes paupières abdiquaient sous le poids des heures. Ses journées étaient plus longues que les miennes. Elle bouquinait dans le salon jusqu’à minuit. Elle avait enfin trouvé l’opus tant recherché, sur Internet.

  Le cirque des bêtes était agréable à lire et je ne m’étais guère privé d’en parcourir quelques paragraphes en diagonale. Je m’imaginais le nom de l’auteur. Des jeux de mots fusaient. Chaque soir, je comptais les moutons du plafond en souhaitant qu’il y en eût moins sous le lit. Sophie Douce détestait faire l’amour quand la lune paradait dans le ciel. Elle était plus motivée au chant du coq. Je respectais son programme. C’était une femme captivante, jamais maquillée de la même façon et changeant de coupe de cheveux deux fois par mois. J’avais la sensation de vivre avec un harem. Le week-end, nous restions à la maison, où nous parlions, parlions, parlions énormément. Elle n’avait point l’accent de Pagnol – moi, si.

  Les aboiements ont retenti entre les murs de la chambre, pour la première fois, un samedi soir. Ils semblaient provenir du réduit dont j’avais pourtant fermé la porte. Ils traversaient la chair des murs à la manière d’une dague. Sophie Douce tardait à me rejoindre. Elle s’était peut-être endormie devant la télé. C’était une femme paradoxale, avec des allures de pin-up et des manies de vieille fille.

  J’avais machinalement ouvert la fenêtre afin de jeter un œil dans la cour éclairée par les réverbères de la rue. La pleine lune transformait les ombres en soldats rampant aux abords de tranchées ennemies. Les vieux cyprès se penchaient sur les rares voitures garées devant la maison. Le silence était maintenant troublant. Les aboiements avaient repris au moment où je refermai la fenêtre. Je m’étais dirigé vers le réduit. Des frissons picoraient la peau de mes bras. La malle était fermée à double tour au moyen d’un cadenas. Depuis que j’habitais chez Sophie Douce, je ne l’avais jamais rouverte. Je l’avais même carrément oubliée. Mais j’étais assez fier d’avoir tenu ma promesse.

  Lorsque je la vis dans le clair-obscur du cagibi, avec cette ampoule flemmarde qui pendouillait au bout de son fil élastique, des souvenirs me revinrent, pour aussitôt disparaître quand le silence ambiant me pénétra. Elle ressemblait à un sarcophage, et je m’attendais presque à en voir bouger le couvercle. Une momie en émergerait, assise, les bras à l’horizontale, somnambule d’outre-tombe. Il ne lui manquerait que les rames pour ressembler à un kayakiste. Elle m’apparaîtrait vêtue de feuilles de plomb – mes soldats auront déteint.

  J’avais l’impression d’être dans un autre monde, l’autre, le VRAI, ayant disparu dans un tourbillon, au-delà de la porte. J’eus envie de toquer à la malle, mais je renonçai. Je fis demi-tour. Les aboiements revinrent hanter l’étage puis s’évanouirent dans la nuit.

  Sophie Douce était allongée dans le lit et me souriait. Elle n’avait rien entendu.

 

  Cette nuit-là, j’avais fait un rêve de fada.

  Je m’étais levé très tôt avec la ferme intention d’imiter mon père. En me rasant, je m’étais vu dans la glace avec trente ans de plus. Mes tempes étaient grisonnantes et des rides transformaient mon front en champ labouré. C’était dimanche et j’avais envie de manier le pinceau. J’étais de retour dans le studio de ma jeunesse. J’y avais donc vieilli. Je m’étais jeté dans les bras de la mer. J’avais posé mon chevalet sur le rivage rocheux. Face à moi, il y avait les îles du Frioul. Juste devant, le Château d’If fit remonter à la surface de ma mémoire des séances de lecture au cours desquelles je ne souffrais aucun bruit. Je m’isolais au grenier, au milieu des araignées, ces silencieuses artisanes. Je m’étais dit qu’il me suffisait de la peindre pour que la mer s’écarte et laisse passer les touristes qui économiseraient quelques euros pour se rendre sur les îles. Au retour, ils me laisseraient un pourboire. Il me suffisait donc de peindre ce que je voulais voir. Pourquoi pas une île au trésor au bout de cette longue allée marine. Je marcherais entre les falaises d’eau et un mulet m’accompagnerait, chargé de sacs vides. Je les remplirais sur l’île après avoir déterré le trésor, et je regretterais aussitôt de n’avoir pris qu’une seule bête.

  Mais je me contentais de peindre un paysage d’écume. Des vagues léchouillant une plage de galets comme une glace. A chaque coup de langue, les îles rétrécissaient. Je m’étais réveillé avec dans l’idée que ces gourmandises deviendraient, très bientôt, des galets flottants. Un chien était apparu à mes côtés et je l’avais envoyé chercher les jolis cailloux un par un. Il aboyait à m’en crever les tympans. Plus il s’éloignait, plus j’avais les oreilles pleines de ses aboiements. Fort heureusement, je ne savais point peindre, même en rêve.

  Le dimanche matin, je me réveillai dans les bras de Sophie Douce. J’avais parlé en dormant. J’avais appelé un type qui s’appelait Falconelli. Elle m’avait demandé si c’était le nom de l’auteur du livre qu’elle cherchait, et, avant que je ne lui réponde, elle voulut savoir comment j’avais fait pour le trouver dans mon sommeil.

  Allais-je lui mentir en lui avouant que j’avais oublié, hier, de le lui dire ? Que je l’avais trouvé après avoir contacté des confrères ?

  Je me contentai de dodeliner de la tête avant de la faite taire d’un baiser.

 

*

 

  Toute la matinée, j’avais hésité à sortir de la malle l’attirail de peinture de mon père. Je ne risquais aucun reproche des jouets, pourtant. C’était une cohabitation comme il en existe tant dans les valises, dans les coffres. Les nounours avaient peut-être été barbouillés d’avoir fréquenté d’un peu trop près des tubes de peinture. Avec les soldats de plomb, je n’avais même pas envie de me vanter d’avoir tenu parole. Ce n’était point un grand exploit, si ? Eux, ils eussent surtout apprécié que je les défendisse contre une adversité de taille : le refus des parents ou un poids trop lourd à porter.

  J’avais vécu, hier soir, un moment prémonitoire. Puisque j’avais retrouvé le chien dans mon rêve de fada. Il m’avait bien semblé, toutefois, qu’ils étaient plusieurs à japper dans la grande maison de Sophie Douce. Si j’en avais le talent, j’aurais bien dessiné le Garlaban avant de l’habiller des couleurs de l’automne, ocre et roux. Mais je risquais de provoquer l’éruption d’un volcan, puisque j’étais capable, d’un méchant coup de pinceau, d’ouvrir une mer comme une fermeture Eclair. Décapiter le Garlaban eût été un crime de lèse-majesté.

  Mais qui était ce Falconelli ?

  Je n’avais jamais parlé en dormant, jusque-là. Aucune ne mes anciennes copines ne m’en avaient fait la remarque, en tout cas. Et je ne ronflais pas. A leurs yeux (et à leurs oreilles), je n’étais un bon compagnon que la nuit.

  J’eus alors une idée saugrenue : prendre le Garlaban en photo et enfermer le cliché dans la malle. Non, mes soldats auraient été capables de l’escalader et mes nounours y auraient déniché une grotte pour hiberner. J’agissais comme si la malle possédait un quelconque pouvoir. On eût dit que mon inconscient me poussait à le croire.

 

  Dans la nuit de samedi à dimanche, Sophie Douce m’a réveillé en sursaut. Je venais de crier le fameux nom. C’était un appel déchirant, un appel au secours, d’après ses dires. Mais je ne m’étais point contenté de le nommer. J’avais tellement bafouillé qu’elle n’avait rien capté. J’avais failli m’étouffer avec mes mots. J’avais toussé après avoir émergé dans la réalité. Pour me rendormir, j’avais eu droit à une petite gâterie.

 

  Le lendemain matin, après la douche, je m’étais rendu dans le réduit. Allais-je déverrouiller le cadenas, ouvrir la grande panière et y découvrir un chien ? Les soldats de plomb lui auront organisé une petite séance d’acupuncture en utilisant leurs sabres ou leurs baïonnettes. Il y aura du sang partout et le regard de la pauvre bête m’implorera de l’achever. C’était la raison pour laquelle il avait tant aboyé : il était attaqué par mon armée. Mais que faisait-il dans la malle, et pourquoi y était-il venu en empruntant une porte spatiotemporelle ? Voyageait-il dans le temps ? Y cherchait-il un maître capable de le protéger de la fin du monde ? Et s’il venait du passé, peut-être fuyait-il Attila ou Hitler ?

  J’eus alors un flash. Comment n’y avais-je point pensé plus tôt ? Et Sophie Douce également…

  Elle possédait un ordinateur. Il me suffisait de me connecter à Internet et de taper Falconelli dans un moteur de recherche.

  Mais quelque chose m’en empêcha. Un bruit dans le réduit. Sophie Douce était partie acheter le pain. Elle était vêtue comme une princesse. Elle éprouvait toujours ce besoin d’être regardée, que les yeux appartinssent à un homme ou à une femme. Quelque chose, au fond de son regard, m’avait depuis le début de notre liaison, interpellé. Comme un oisillon au bec denté au fond d’une nichée de jeunes colibris. Un feu brûlait derrière le reflet de son âme, et il était aussi ardent que le buisson de la Bible. Un lac de lave sur le point d’être libéré par de la dynamite. La digue ne résisterait pas. Je zappais souvent ce détail lorsqu’il fallait lui faire l’amour les yeux dans les yeux.

  Le bruit dans le réduit évoquait une baston à l’échelle de…

  Mes soldats de plomb en avaient-il marre d’être serrés comme des sardines dans leur boîte ? Baïonnette contre sabres, se battaient-ils pour la possession d’un territoire clos ? Pour gagner du terrain, il faudrait que les vainqueurs se nourrissent des perdants. Je craignais la réaction des nounours. Quant au jouet représentant une caserne, nul doute qu’il ne servait plus à rien. Je décidai illico de m’en débarrasser.

  Parvenu dans le réduit, j’entendis des vociférations dans le lointain, au-delà des murs étriqués. La charge d’une armée de ténors. Puis des grattements à l’intérieur de la malle. La clef était posée sur un vieux guéridon, à côté d’un pot de fleurs en plastique. La malle s’était ouverte en grinçant et je remarquai tout de suite le halo doré qui en émana et m’aveugla.

  Le ventre de l’un des nounours avait explosé, comme piétiné par un géant, et les autres semblaient s’être entredévorés. Le jouet représentant une caserne avait été réduit en miettes par une bombe. On eût dit un séisme en vase clos. Les soldats ne semblaient plus de plomb. Ils avaient endossé une armure en or massif. Même ceux qui manipulaient un fusil emmanché d’une baïonnette ressemblaient maintenant à des chevaliers du Graal. J’en saisis un au hasard, un fantassin soutiré à l’enfer des tranchées, et je le soupesai. Je crus avoir arraché à la gadoue un menhir. Il pesait des tonnes. C’était de l’or véritable.

  Je pris les nounours piétinés et les ruines de la caserne… puis refermai la malle aux jouets. J’étais persuadé que j’étais bien incapable de la soulever tout seul. Je détenais là un véritable trésor. Je pris le fantassin et me piquai avec sa baïonnette. Non, je ne dormais point. Je m’étais fait saigner.

  J’étais en train de me demander si j’allais tout révéler à Sophie Douce lorsque celle-ci apparut dans l’embrasure de la porte, tenant une baguette de pain dans les bras, comme un bébé. Elle était dorée et sentait la campagne.

  – Alors ? Tu as enfin décidé de jeter tes jouets ?

  Son regard me fit peur, mais son sourire apaisa ma trouille. La digue était solide.

 

  A midi, je fus morose à table. Nous avions à peine parlé. Et je m’étais attendu à ce que Sophie Douce me dise que c’était dur de se séparer de ses jouets. Je ne lui avais jamais parlé de ma promesse et elle s’était abstenue de me questionner au sujet de la malle. Elle ne s’était même pas étonnée de la présence du cadenas.

  – Un cadenas pour des soldats de plomb et quelques nounours ? Mais c’est de la drogue que tu caches dans cette malle !

  J’imaginai la discussion qui en eût logiquement découlé lorsque je repensai aux aboiements. Pourquoi des mirages auditifs sollicitant des chiens ?

  Mes soldats de plomb s’étaient transformés en or. Une petite fortune me tendait les bras et ceux-ci étaient armés. Je n’osai (forcément) aborder le sujet de la pierre philosophale.

  – Ils ont une drôle de couleur tes soldats !

  Je verdis.

  – C’est mon père qui s’est amusé à les repeindre. Il disait que ça les rendrait plus sympathiques.

  Je ne savais trop quoi lui répondre sans frôler le ridicule. Elle éluda d’un geste ample de la main et me demanda si je voulais encore du tiramisu.

  Je n’aimai guère son petit sourire en coin.

  Abasourdi par ma découverte, je bus deux tasses de café. J’espérais un coup de fouet. Il y eut surtout un coup de barre. Je fis une longue sieste au cours de laquelle je rêvai d’un ours en peluche géant qui détruisait une caserne. Les bidasses se tenaient en retrait, devant un chevalet, et peignaient le spectacle. Chacun avait mis l’arme à terre et braquait la bête de son pinceau vengeur. L’un d’eux demanda au gros nounours de prendre la pose.

  Le bruit mou de l’énorme patte s’abattant sur le pauvre soldat me fit sursauter sur le canapé.

 

*

 

  Les jours qui suivirent, je surpris à moult reprises Sophie Douce en train d’écouter aux portes.

  L’oreille collée contre le mur de la chambre, elle semblait ausculter un malade.

  Nous n’avions pourtant aucune cloison mitoyenne avec le réduit. Elle attendait que je sorte de la pièce et… Et je simulais un retour, pour récupérer le livre commencé la veille au soir et que je comptais achever ailleurs, ou un mouchoir en papier, dont la boîte trônait sur la table de chevet. Elle rôdait également devant la porte du réduit, mais, en revanche, n’osait y coller son oreille. Je crois bien qu’elle s’était déjà rendu compte que je l’espionnais. Si je me trompais sur ses intentions, allait-elle croire que j’avais peur qu’elle volerait mon or ? Ce qui signifierait qu’elle savait déjà de quel métal il s’agissait – ce  n’était donc pas de la drogue.

  J’étais retourné dans le réduit afin d’y prendre les jouets abîmés. J’avais oublié de refermer la malle à clef.

  Vraiment ?

  Le cadenas gisait à moins d’un mètre de la grande panière, tel un insecte simulant la mort. La poubelle attendait mes jouets blessés dehors, sur le trottoir d’en face.

  Je me surprenais moi-même à accepter l’inracontable. Des soldats de plomb qui se transforment en or et font le vide autour d’eux en aboyant, c’était le genre de situation que l’on pouvait vivre dans un roman de Stephen King mais point dans la réalité. Je me découvrais une âme de chasseur de mystères.

  Une fois les nounours étripés jetés dans la poubelle, suivis des morceaux de la « caserne en carton », je songeai qu’il me faudrait devenir riche en en parlant d’abord à un brocanteur. Je devenais malhonnête car mon intention n’était pas d’en toucher deux mots à Sophie Douce, que je jugeai suspecte depuis que je la savais attirée par… par le cadenas.

  Tout était allé très vite.

  Je décidai de contacter le brocanteur qui l’avait vendue à mon père, plus de vingt ans plus tôt. Il serait barbu et sa longue chevelure de neige dégringolerait sur ses épaules, imitant une avalanche. Déjà, à l’époque, il ressemblait à un hippie.

  C’est alors que je pensai à la façon avec laquelle réagiraient mes vieux grognards quand je m’en débarrasserais. S’ils n’étaient que plaqués or, après les avoir déshabillés, peut-être pourrais-je les récupérer, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais vu un soldat nu. Sinon, se laisseraient-ils fondre dans un moule en forme de lingot sans tirer dans le tas ? Mais lequel prendrait la tête de la révolte ? Je n’en voyais aucun capable de prendre ses camarades par la main pour les mener à la victoire contre les intérêts humains. Ils n’étaient que des jouets, après tout. C’est contre les enfants qu’il leur faudrait tirer le fer. Je leur avais peut-être donné trop d’importance lorsque je courais en culottes courtes, un sabre en bois à la main, dans le but de ferrailler contre les nains de jardin de mon père. J’en avais décapité pas mal.

  Mon armée personnelle, des lingots d’or ? C’était presque comique. Je me disais que si je les gardais en l’état, continuant de ramer de l’aube au crépuscule, cinq jours sur sept, quelqu’un d’autre se chargerait de…

  Non, Sophie Douce n’était point une voleuse, si ?

  Lorsque je refermai le couvercle de la benne à ordures, un gémissement succéda à un autre et je n’osai me retourner car je me doutais que…

  Je vis Sophie Douce qui ne se gênait même pas pour m’espionner à la fenêtre. Elle aurait pu au moins faire semblant d’arroser la jardinière de géraniums.

  Deux jours plus tard, nous avons été cambriolés.

 

  La porte d’entrée avait été forcée.

  Mais le brigand était passé par la fenêtre. Nous dormions. Il avait agi de nuit. Les bruits y étaient pourtant démultipliés par le silence pesant.

  Il avait visiblement fait chou blanc.

  Il avait laissé un mot : « Je reviendrai avec un décapsuleur »

  Un cambrioleur qui avait de l’humour. Les émules d’Arsène Lupin n’étaient pas tous des gentlemen.

  J’avais bien fait de verrouiller, cette fois, la malle. Il n’avait même pas pris la peine de refermer la porte du réduit.

  Il n’y avait plus de doute possible : Sophie Douce cherchait à me voler mon or. Et elle avait eu besoin d’une aide extérieure.

 

*

 

  Nous n’avions même pas appelé la police.

  Puis vint le fameux jour où Sophie Douce dut passer quelques jours chez ses parents tandis que j’avais un stage de perfectionnement à assurer à Paris. S’il y avait une date à laquelle le cambrioleur avait prévu de revenir, c’était bien celui-ci.

  J’avais évidemment menti. Un stage de perfectionnement pour mieux ranger les livres en rayon ? Pour que les têtes de gondoles soient mieux coiffées ? Elle n’avait même pas réclamé des précisions. Soit elle était très bête, et je m’en serais aperçu depuis le temps, soit elle savait déjà que son complice avait programmé son retour même si la maison n’avait point été désertée par ses occupants.

  J’ignorais qu’elle eût encore ses parents. Je n’avais jamais vu la moindre photo les représentant, ni entendu le moindre coup de fil. Elle ne m’en avait jamais parlé. Je m’étais dit que c’était parce que, moi-même, je m’étais gardé d’évoquer les miens.

  Et notre rencontre, était-elle le fruit d’un calcul ?

  Mais comment savait-elle que la malle aux jouets transformait les soldats de plomb en lingots d’or ?

 

*

 

  Dès la première nuit de mon voyage immobile en solitaire, j’entendis un bruit de serrure que l’on croche. Je me réveillai en sursaut. Je venais de faire le plus prévisible des rêves prémonitoires. J’avais poussé le vice jusqu’à ne pas laisser ouverte la porte d’entrée. Il aurait trouvé cet oubli douteux. Le temps d’écarquiller les yeux, il était déjà à l’étage. Ici, les marches s’abstenaient de craquer. J’avais souvent regretté celles de la maison de mes parents. Mon père disait que l’escalier y figurait un piano vertical. Chaque fois que l’on montait au grenier, une douce musique résonnait dans les pièces. Je m’étais découvert une âme de virtuose lorsque je grimpais les marches. Et les témoins de mon ascension devenaient des mélomanes. Dans mon studio en front de mer, il n’y avait aucun escalier, mais celui de la maison de mes parents continuait de jouer une sonate entre mes deux oreilles.

  Là, j’écoutais les pas du fâcheux se rapprocher du réduit. Il était clos et j’avais gardé la clef dans une poche de mon veston. Je n’avais guère facilité la tâche à l’intrus. Il était en train de tomber dans un piège qui paraissait naturel, car les portes sont faites pour être fermées, n’est-ce pas ? Si je lui avais tracé un passage à grands coups de machette, il aurait tout de suite remarqué que quelqu’un l’avait précédé dans la jungle.

  « Je reviendrai avec un décapsuleur »

  A l’entendre besogner avec classe les serrures, il était clair qu’il avait amené de quoi devenir un passe-muraille. Il ne les prenait pas à la hussarde, non. Il ne les forçait même pas ; elles se donnaient à lui sans résister. On ne se refuse pas à un gentleman cambrioleur.

  J’avais longtemps songé à laisser entrouvert le couvercle de la malle. Mais j’avais eu la trouille que les soldats ne désertent. Ils étaient bien trop lourds, désormais, pour escalader les « falaises » de la grande panière, mais bon, on ne sait jamais avec ces gaillards-là !

 

  Et maintenant…

  Et maintenant, il me fallait improviser. Il était hors de question que j’enferme le type avant d’appeler la police. Je voulais agir de façon à ce que Sophie Douce ne soit pas au courant du sort que je réservais à son complice.

  Et si je le poussais dans la malle ? Il me suffirait de la cadenasser. Et puis ?

  J’avais dans l’esprit de savoir à qui j’avais affaire. Le sachant, je découvrirais peut-être pourquoi Sophie Douce avait fomenté ce complot. Je ne parvenais pas à imaginer qu’elle ne faisait cela QUE pour l’argent. Il y avait une autre raison.

  Je pris le tison que j’avais caché sous le lit. Il était là depuis le lendemain matin. J’avais attendu que Sophie Douce s’en aille. La cheminée m’avait regardé de son œil unique et je m’étais senti coupable. Elle était heureusement muette tant qu’aucun feu ne venait lui redonner la parole. Le type était en train de forcer (de forcer avec classe) la malle aux jouets. Le cadenas était un peu rouillé.

  Je me dirigeai vers le réduit. J’avais franchi le seuil de la chambre à la manière d’un Sioux sur le sentier de la guerre.

  L’attirail de peinture de mon père allait, certes, le surprendre. Je n’avais point eu le courage de le jeter, des tubes ayant éclaté durant la baston. Le pied du chevalet avait été dévissé et la palette, lézardée en maints endroits, évoquait maintenant un frisbee mordillé par un chien rapporteur.

  J’avais souvent eu l’impression que les toiles de mon père étaient bâclées. Mais c’était uniquement parce qu’il défigurait les paysages de Lozère pour leur offrir l’immortalité. Il motivait ainsi notre mémoire. La fidélité des images font que la peinture devient de la photographie. Il disait que, grâce à son système, même Alzheimer raterait son coup. Son coup de pinceau, bien sûr.

  Mon père avait compris que c’était un pays de légendes clandestines. Il visitait les cales d’un navire où les corbeaux simulaient les rats.

  Le genre de peintre du dimanche qui aurait dû vendre ses toiles au marché du samedi suivant.

  Arrivé devant la porte ouverte du réduit, je fus pris d’un vertige. Quelque chose m’attirait en arrière. Il y eut soudain un éclair dans le cagibi et un hurlement de douleur comme je n’en avais jamais entendus me lacéra les tympans. Un véritable coup de griffe. Un chapelet de jurons à peine audibles fit place à des cris successifs évoquant un tir de mitraillette, puis…

  Puis la douleur fatale, celle qui tue. La lueur aveuglante s’éteignit et je me jetai à l’intérieur du réduit. Il y avait une odeur d’ozone dans l’air confiné. Un orage domestique avait-il puni le cambrioleur ? L’ampoule avait implosé. Avait-elle lancé la foudre juste avant de se vider de son jus ?

  L’homme baignait dans son sang, qui coulait par un nombre incalculable de minuscules plaies. Gulliver lardé par des Lilliputiens. Elles étaient étroites et peu profondes, mais il y en avait tellement…

  Je regardai dans la malle et…

  Les soldats de plomb de mon enfance avaient déserté leur caserne. Ils avaient auparavant écorché vif leur tourmenteur. La malle était-elle une porte spatiotemporelle ? Un sas permettant d’accéder à un monde nouveau ?

  J’eus alors un réflexe irréfléchi. Un truc que l’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Je me suis allongé dans la malle aux jouets et j’ai rabattu le couvercle sur ma nouvelle nuit. Je fermai les yeux.

  J’entendis soudain des bravos. Une foule compacte semblait applaudir un numéro de cirque. Les hourrahs m’encerclaient. Je n’avais qu’une envie : sortir de ce piège du temps. Il y eut un roulement de tambour et…

  Le couvercle se souleva tout seul.

  Je me mis debout, j’écartai les bras, comme pour montrer ma joie d’avoir gagné… D’avoir gagné quoi ?

  Les bravos crépitèrent encore plus hauts, plus forts. Sur le moment, je fus étonné, mais les secondes de la gloire coulèrent dans mes veines. Et je me retournai vers mon père, le grand Falconelli, qui goûtait au plaisir du triomphe en souriant de toutes ses dents.

  Il m’avait ramené du bout de la nuit, au centre de la piste, dans sa malle magique. Il paradait. Sa moustache, semblable à celle de Mandrake, était plus noire que jamais. Et son chapeau claque brillait dans les sunlights.

  Il avait pensé remplacer Linda, sa jolie partenaire, par des chiens. Mais j’avais bien fait d’insister. Au cirque, risquer son propre fils remplissait les gradins plus sûrement que des braves toutous dont la disparition n’eût interloqué personne.

 

*

 

  Etre le fils du grand Falconelli n’était point de tout repos. J’avais passé mon enfance à l’attendre, chaque matin. Il quittait la maison après que je m’étais couché et ne rentrait que le lendemain, vers midi. Il fréquentait des lieux mal famés, entre putes et brigands.

  Linda, sa jolie partenaire, en avait eu marre de montrer ses fesses pour pas un rond. Elle était partie comme elle était venue : en coup de vent. Mon père l’avait remplacée par des toutous recrutés à la SPA. Ils avaient disparu à l’issue d’un numéro. Il avait fallu que je les supplée pour un soir, car la recette aiderait mon père à rembourser une somme d’argent gaspillée au poker. Mon père avait eu la trouille que je ne revienne point.

  La malle était maudite. Elle avait servi à des chercheurs d’or… qui cherchaient surtout à s’enrichir. Le bois en était incrusté de pépites. On ne les voyait pas car elles avaient foré dans l’épaisseur de la grande panière.

  Les hommes avaient été massacrés par une horde de bandits masqués. Qui avaient surgi de nulle part. Ils avaient tué tout le monde et récupéré le seul récipient… Il était en apparence vide.

  La malle appartenait à Max Mortimer Sandorf.

  Lui savait qu’il n’y avait plus d’or dans cette rivière d’Arizona, mais il avait voulu faire plaisir, une dernière fois, à des amis.

 

*

 

  La petite-fille de Max Mortimer Sandorf, Sophie Douce, avait cherché à récupérer la malle de son grand-père d’aimable façon, pour commencer, avant d’employer la manière forte.

 

*

 

  Mon père, Aldo Falconelli, avant de devenir un grand prestidigitateur, peignait tous les dimanches d’été.

  Lorsque nous allions passer nos vacances bien méritées en Lozère, à chaque coup de pinceau, il dénichait une nouvelle légende au sein même du paysage.

  Il photographiait l’invisible et le redessinait sur la toile.


Publié le 01/03/2026 / 1 lecture
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